Des mots noirs sur blanc.
Ah tiens, vous êtes ici ? Un peu en avance. Peu importe, installez-vous, nous allons commencer.
Comment ça, ce n’est pas vous ? Mais si, peu importe, peut-être que non, mais je crois que si. Ça n'a aucune importance.
Cette expérience est ouverte à toutes, même à vous, même si ce n’est pas vous.
Peut-on commencer ? Vos atermoiements me font perdre du temps.
C’est parti.
Concentrez-vous sur ces mots, qui ne sont que des mots noirs sur blanc, pourtant, vous pouvez à présent vous concentrer sur cette horloge.
Oui, les aiguilles sont des serpents bleus, mais ça ne les empêche pas de tourner à l’envers.
Les voilà qui vous regardent, elles ne tournent plus, elles s’en vont sur l’arc-en-ciel monochrome, elles s’y laissent glisser à une vitesse folle.
Celle de la lumière ? Non, elle est éteinte, et c’est de toute manière bien plus rapide que ça.
Mais elles ont déjà disparu dans le cosmos, vous laissant ici, sur cette terre étrange.
Elle est rouge, enfin, c’est possible qu’elle soit plutôt d’un vert terne ou d’un gris vif, dur à dire tant la musique et le bruit y sont assourdissants.
Tellement assourdissants qu’il est assez surprenant que vous entendiez cette créature de rêve vous appeler depuis la fenêtre de sa voiture terriblement mal garée.
Le sac qu’elle vous tend est étrange, sent bizarre, mais si on nous le tend, on le prend.
« Regarde à l’intérieur », dit-elle sans même attendre que le feu passe au vert.
Sa maison démarre, vous ouvrez le sac ?
Qu’allez-vous bien pouvoir faire d’un rasoir électrique, trois trombones de couleur et d’un élastique rose ?
Lorsque vous tendez la main à l’intérieur, vous avez à peine le temps d’attraper ces objets insignifiants avant d’être happé par le vide.
D’un coup, vous tombez dans le sac, vous et toutes les fleurs environnantes.
Il fait noir au début, mais les étoiles jaunes commencent à éclairer votre chute et très vite tout accélère.
Autour de vous, les couleurs muent, mûrissent et changent, est-ce ici que se trouvent les couleurs de l’arc-en-ciel monochrome ?
Vous ne pouvez y penser, un sol argileux et gélatineux se rapproche très vite, trop vite, et les créatures qui y grouillent n’ont l’air ni sympathiques ni rassasiées, aucun doute que votre arrivée entre elles vous ferait aussitôt passer pour le plus succulent des amuse-gueules.
Il faut agir.
L’élastique rose ! C’est parfait, c’est ce qu’il faut.
Autour de vous, des crochets de pirate dorés sortent des parois de jute du sac.
D’un mouvement précis et vif, vous coincez l’élastique dans un des deux, il ne rompt pas.
Il s’étire, s’étiiiiiiiiiiiiiiiiiire.
Espérons que vous avez saisi le bon crochet.
Les créatures du sol s’approchent, s’approchent moins vite mais s’approchent toujours.
Qu’adviendra-t-il de vous dans quelques secondes ?
Plus que quelques centimètres et les monstres vous croquent les fesses.
Ouf, l’élastique s’est tendu, avec la grâce d’une étoile filante vous voilà propulsé vers la sortie.
Il ne vous manque qu’un petit bout de pantalon pour lequel les monstres se sont battus.
L’élastique rose vous a jeté trop haut.
Vous voilà coincé dans les nuages d’or.
Tout ça commence à être un peu anxiogène parce qu’impossible de se rappeler pourquoi on se retrouve ici.
On ne peut pas pour autant y rester, ça n’a pas l’air d’être chez nous.
Il vous suffit donc de sauter de nuage en nuage.
Vous vous débrouillez à merveille, mais méfiez-vous, la friandise polie, même d’or, reste extrêmement glissante.
Bravo, vous vous en sortez comme un charme.
Et vous voilà arrivé face à cette immense porte ne possédant ni poignée ni serrure.
Or le temps passe et il faut avancer, finalement le jour est bientôt tombé et la nuit presque levée.
Mais cette porte, regardez-la bien, est-elle faite de bois ?
Vous la touchez, c’est chaud, c’est doux.
Pas du bois ici, c’est presque organique, ce sont des poils, une épaisse fourrure qui la recouvre.
Sortez votre rasoir electrique avant que le temps ne soit plus et mettez-vous au travail.
Chaque poil qui s’en défait tombe sur le sol, prend la teinte d’une couleur primaire et se met à fuir en hurlant, le raffut est à peine supportable, mais enfin, sur cette porte de chair, voici la poignée, il faut la traverser.
Vous voilà dans l’ultime salle de votre périple, mais il n’est pas impossible qu’elle ne soit que la première.
Finalement, il est dur à distinguer si nous marchons sur le plafond de verre ou sur le plancher des vaches.
Vous les voyez, elles sont au-dessus de vous, mais sans doute se disent-elles la même chose.
Avancez, il est de toute manière trop tard pour elles, elles se transforme une a une en éclaire de paillettes.
Là ! Regardez ! Vous avez failli passer à côté, brodé de pourpre et de nickel, ce tapis volant vous attend, sautez dessus, il est là pour vous.
Il vous transporte en dodelinant jusqu’au vitrail gardé par une chimère étrange, un éléphant ou un rhinocéros ? Dur a dire, mais elle a une barbe de cuivre et une robe a volant.
Elle vous immobilise de son majeur et vous pointe une chaîne aux maillons en beignets fourrés.
« Complète et ô tu pourras quitter. »
Inutile de chercher trop longtemps, votre esprit est vif, affûté, et cette énigme ne vous inquiète ni ne vous effraie.
Les trois trombones de couleur vont sceller la chaîne de pâtisserie riche.
Aussitôt, elle disparaît : la chaîne, la chimère, les vaches, la pièce, la porte de chair.
Le néant s’étend tout autour de vous et vous sentez cette accélération, celle du tapis, tout va vite, des étoiles reviennent, filent comme des traînées d’argent autour de vous.
Ça accélère encore, vous êtes une comète, vous brûlez dans le firmament, par-delà l’espace et l’univers, les galaxies sont des billes dans votre poche.
Et vous ?
Et vous, calmez-vous, ralentissez.
Laissez les choses redevenir normales.
Redécouvrez les contours de votre écran.
Reprenez conscience de votre corps, de vos pensées.
Reconcentrez-vous sur ma voix, sur mes mots.
Qui ne sont que des mots noirs sur blanc.

Annotations
Versions