82.3 ou 83
Claudio
J'adorais cette salle, on m'en avait parlé, Tante Marthe il me semble...
- Ouh Claude, il ont repris l'épicerie chez Némir, juste derriére l'Evéché, tu te souviens il vendait des oranges à un franc six sous, les meilleures de Marseille, ils ont acheté le bar à l'angle aussi et le sexshop... mais tu étais gamin, ils vont en faire une librairie.
Je me souviens maintenant, nous prenions le métro à la Rose, Frais Vallon, Saint Just, Cinq Avenue, Réformé Cannebiére... elle me chantait alors une vieille chanson dont les paroles étaient de Vincent Scotto :
On connaît dans chaque hémisphère
Notre Cane-Cane-Cane-Canebière…
Et partout elle est populaire
Notre Cane-Cane-Cane-Canebière !
Elle part du vieux port et sans effort
Coquin de sort, elle exagère…
Elle finit au bout de la terre
Notre Cane-Cane-Cane-Canebière !
Et on chantait jusqu'au vieux port où on descendait, elle me parlait du Ferry-Boite, de la Sardine qui avait bouchée le port et de Marcel Pagnol
- C'est dans la marine qu'il ya le plus de cocus, quarante
Ou bien
- Té coeur
Je connaissais toutes ces répliques par coeur bien entendu
et on allait voir les iles, on grimpait à la "Bonne mére", de retour, juste avant de reprendre le métro à la porte d' Aix, on mangeait une glace chez Némir, je finissais souvent les poches pleines de dattes ou de mandarines, Tatie Marthe achetait invariablement des oranges et des citrons, les meilleurs de Marseille disait elle invariablement.
Je n'avais rien à faire à part présenter mon livre et faire mon bonimenteur, l'éditeur avait déjà envoyé deux cartons de bouquins à la gérante de la librairie, c'était elle que je rencontrais ce jour là, je lui racontais alors ces anecdotes, elle n'avait pas connue Némir, n'étant pas de Marseille, elle avait acheté les trois commerces à une agence, cela m'attrista.
Je ne reconnaissais absolument rien, tout avait été réaménagé, de trois commerces, on en avait fait plus que un. Ma tante m'avait soutenue que Belmondo et Delon pendant le tournage de Borsalino jouaient au foot avec des gamins trois places plus loin... Je n'ai jamais su si cette anecdote était inventé, mais elle me plaisait... Sacré Tatie Marthe, elle me chantait encore à la belle de mai l'année passée
Quand il est arrivé
A la belle de Mai
Y connaissait dégun
Le parisien,
Qu'es aco ce fadòli
Avéses yeux de gòbi ?
A dit tout le quartier
Qui l'espinchait...
Y fait le fier ce pébronnasse,
Oh, Bonne Mère, qué counas
L'est pas de la Marsiale
C'est un con à la voile
On va lui esquicher
Le bout du nez*
Elle n'arrivait jamais à finir la chanson, gloussant de rire à chaque bon mot et finissait cependant en disant :
- N'empéche, il nous a fait gagner la coupe "ce counas", merci mounsu Tapie !
Il serait temps que je me réconcilie avec tous ce passé auquel j'ai tourné le dos :
- Moun diou tu parle comme mr Brun depuis que tu habite Grenoble, me dirais elle !
Et elle aurait raison... j'écrasais une larme subrepticement, dans dix minutes ce sera quatorze heures, je voyais déjà de la fenêtre la foule qui s'était aglutinée devant la librairie, enfin la foule, n'exagérons rien, il y avait au plus une vingtaine de personnes, presque que des personnes du beau sexe, je séchais mes yeux... et je la vis, oh mon Dieu !
* A la Belle de mai, Renaud Séchan

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