CHAPITRE 5

16 minutes de lecture

ISMAÏLA MALICK FALL

Non mais dites-moi que je rêve ! Elle n'a pas osé quand même ? Cette Adja... elle est complètement fixée sur Layla depuis notre rencontre au marché. Je pensais qu'elle avait oublié cette histoire, mais non... c'est une vraie obsession chez elle. Je sens mon estomac se nouer, à la fois agacé et inquiet de ce qui pourrait encore se passer.

Je regarde la scène, hésitant. Où commencer ? Comment désamorcer ce délire sans que ça dégénère ?

Layla ne se laisse pas impressionner, loin de là.

— Mais t'es complètement malade toi ! s'exclame-t-elle, sa voix ferme et décidée. Tu n'as pas fini avec ton charabia ? C'est ton gars qui m'est rentré dedans la dernière fois, et puis... pour quelle raison je l'aurais bousculé exprès ? C'est complètement débile comme raisonnement !

Adja, elle, est provocatrice, sûre d'elle, les yeux pétillants d'arrogance :

— À moi tu ne me la fais pas hein ! réplique-t-elle. J'en ai vu beaucoup, des comme toi, qui font les innocentes avec plein de stratégies pour tenter de me prendre mon Ismaïla !

_ Oulah je vois qu'il te manque des cases là haut, la goe elle est complètement parano. Dit-elle avec le plus beau des sourires.

Je sens la tension monter, et je remarque le petit sourire de Layla, comme si elle savourait la situation. Je ne peux pas m'empêcher de penser à quel point elle est fascinante. Ce mélange d'assurance et de désinvolture, ce charisme naturel... elle est incroyable.

Cette fille me fascine je ne sais pas pourquoi.

Je me gifle intérieurement parce qu'il faut que je réagisse, je connais très bien Adja avec ses délires obsessionnels, si je ne l'arrête pas ça peut aller plus loin.

— Bon Adja... ça te parle, le mot coïncidence ? dis-je calmement mais fermement. Tu es folle de l'agresser ainsi ! En fait, c'est toi l'aveugle ici, t'étais là et tu déformes l'histoire à ta guise. Ne m'énerve pas davantage, je n'ai pas oublié que je suis fâché contre toi. Arrête ton cinéma, ou tu vas m'entendre.

_Mais Izo je....

—Que je ne t'entende plus parler de cette histoire qui n'a ni queue ni tête. Suis-je bien clair ?

Je la coupe dans son élan avant qu'elle ne dise une bêtise. Elle tourne les talons, visiblement furieuse, et disparaît en pestant.

Khadija souffle, les yeux écarquillés et un sourire amusé sur le visage :

—Wow t'es grave autoritaire toi "ya Allah bouma ame far bou melni ioe" que Dieu me préserve de petit ami comme toi. Remarqua Khadija.

Je tourne mon regard vers Layla. Elle est toujours là, debout, le visage sérieux, mais elle semble... frustrée.

—Bon Khadija, je vais rentrer moi, on y va ? Dit-elle sans m'accorder un regard.

Khadija lui fait signe de la tête et elles me tournent le dos.

Je m'élance vers elle et attrape doucement son bras.

—Layla attend laisse moi t'expliquer. Fis-je en gardant ma main sur son bras.

Elle se fige et me regarde, les sourcils légèrement froncés.

—Je ne comprends pas m'expliquer quoi au juste de quoi ? Tu ne me dois aucune explication. Me réponds-t-elle sur un ton sérieux avant de retirer son bras de ma main avec une précision qui me fait comprendre qu'elle n'a aucune intention de céder.

Qu'est-ce que je raconte moi ? C'est vrai que dois-je lui expliquer ? "Souma néwone wakhal loumay wakh"? Si elle me disait de parler qu'aurait-je dit ?

Je prends une profonde inspiration et décide d'être franc :

— Je m'excuse pour cette scène ridicule. Dis-je, ma voix calme mais ferme. Je te promets que je vais lui parler. Elle ne t'embêtera plus, Layla.

Je sens que mes mots l'atteignent à peine, mais c'est un début. Mon cœur bat plus vite, mais je suis déterminé. Cette situation... je vais la gérer. Pour elle, et pour moi.

—Elle a intérêt deh elle n'aimerais pas me voir perdre patience. Et heureusement que j'en n'ai beaucoup de la patience. Dit-elle en souriant.

Je ne comprends rien ! Elle était en colère il y a deux secondes.

C'est une dinguerie, elle est bipolaire où quoi ?

—Bon d'accord t'inquiète pas, j'en fais mon affaire. Je vous accompagne en voiture si vous voulez ? Je dois rentrer moi aussi.

—Euh non ce n'est pas la peine on va se débrouiller n'est ce pas Khadija ?

—Hum oui oui ! Réponds t'elle l'air un peu dégoûtée.

—Bon laissez moi au moins vous raccompagner jusqu'à la grande porte ? C'est assez loin hein surtout avec cette chaleur et de là vous prendrez vos moyens de transports respectifs.

—D'accord super faisons ça. S'empresse de dire khadija.

Elle a sauté sur l'occasion comme pas possible.

Je vois Layla la fusillé du regard. Ça me donne énormément envie de rire mais difficilement, je me retiens.

Trop tard ! Me dis-je intérieurement tout fier de Khadija.

—Bon allons-y maintenant. Répétais-je avant qu'elle ne change d'avis.

Elles me suivent...

On se dirige vers le parking de la fac, arrivé au niveau de la voiture, je la déverrouille automatiquement avec ma clé à la main.

—T'a une superbe voiture Ismaila ! Dit-elle en faisant le tour de ma Maserati Quattroporte noir.

—Merci beaucoup. Souris-je gentiment à sa remarque.

Je me dirigeais côté passager pour ouvrir la portière à Layla pour qu'elle s'installe devant quand je l'ai vu en train de monter derrière, je regarde Khadija avec des gros yeux qui me comprend et intervient aussitôt.

— "Mouy ioe fo dieum ni doma yakal sama espace" tu penses aller où comme ça toi va devant je veux la place rien que pour moi derrière. Fit- elle faussement agacée à l'égard de Layla.

— "Ya kham deh si kanam moma gueneul sah" c'est ton problème, je voulais juste pas que tu te sentes seule. Mais la place de devant c'est ma préférée en voiture tchiiiiip. Réponds t'elle avant de monter devant.

Je fais un clin d'oeil à Khadija avant de monter côté conducteur et je démarre...

LAYLA AÏDARA DIAGNE.

Je repense encore à la scène de tout à l'heure.

Plus j'y réfléchis, plus je trouve toute cette histoire absurde.

Franchement... faire un scandale pareil pour une simple bousculade dans un marché bondé ? Il fallait vraiment être déterminée pour transformer ça en drame national.

Je secoue légèrement la tête en marchant.

Cette fille... Adja.

Rien que de penser à son regard rempli de mépris et à son ton accusateur, je sens une petite boule d'agacement remonter dans ma poitrine.

Elle est complètement folle.

Et le pire dans tout ça, c'est son assurance. Elle parlait comme si tout ce qu'elle disait était une évidence, comme si elle détenait une vérité que personne d'autre ne voyait.

Je pousse un soupir silencieux.

J'espère sincèrement ne pas la croiser trop souvent dans cette université.

Parce que si elle décide de continuer avec ses insinuations ridicules, je ne suis pas sûre de pouvoir rester calme indéfiniment.

Et moi, quand je perds mon calme... ce n'est jamais très glorieux.

Je le sais.

Je peux être patiente, tolérante, même diplomate quand il le faut... mais quand quelqu'un dépasse certaines limites, quelque chose en moi se verrouille.

Et là, il vaut mieux s'éloigner.

Je n'ai aucune envie de me retrouver mêlée à des histoires inutiles dès mon arrivée à l'université.

Surtout pas à cause d'une fille paranoïaque.

Mais malgré tout...

Une autre pensée s'impose à moi.

Une pensée bien plus dérangeante.

Pourquoi est-ce que ça m'a autant affectée quand elle a dit qu'Ismaïla était son petit ami ?

Je fronce légèrement les sourcils.

C'est étrange.

Ce n'est pas comme si ça me concernait, après tout.

Ismaïla et moi... on se connaît à peine. Deux rencontres, quelques conversations, un peu de sympathie.

Rien de plus.

Alors pourquoi cette information a provoqué cette sensation bizarre dans mon ventre ?

Je tente de me raisonner.

Peut-être que j'étais simplement surprise.

Oui, ça doit être ça.

Après tout, Ismaïla est un très bel homme. Il est grand, charismatique, respecté, visiblement populaire dans cette faculté... ce serait presque étrange qu'un garçon comme lui soit célibataire.

Je me répète cette logique dans ma tête.

Mais malgré ça... quelque chose reste coincé.

Une petite pointe d'irritation. Une minuscule déception que je n'arrive pas vraiment à expliquer.

Je chasse rapidement cette pensée. C'est ridicule.

Je n'ai absolument aucune raison de me sentir concernée par la vie sentimentale d'Ismaïla.

Aucune.

— Tu m'écoutes Layla ?

La voix de Khadija me tire brutalement de mes pensées.

Je cligne des yeux et réalise que j'ai complètement décroché de la conversation.

Je me racle la gorge.

— Oui oui, bien sûr ! dis-je rapidement. Tu disais quoi déjà ?

J'essaie de paraître naturelle, mais mon esprit était clairement ailleurs.

Ismaïla intervient alors, un petit sourire amusé aux lèvres, comme s'il avait parfaitement remarqué mon absence mentale.

— Elle te demandait si tu savais conduire.

— Ah...

Je secoue légèrement la tête.

— Non pas encore. Mon frère m'a promis de m'apprendre, mais il n'a jamais vraiment le temps.

C'est vrai.

Karim a toujours de bonnes intentions... mais entre son travail, ses responsabilités et sa vie personnelle, il repousse toujours cette fameuse leçon de conduite.

Ismaïla incline légèrement la tête, comme s'il réfléchissait.

Puis il dit calmement :

— Je peux t'apprendre, moi, si tu veux.

Je le regarde immédiatement. Mes yeux s'illuminent presque malgré moi.

— C'est vrai ?

Je dois avoir l'air beaucoup trop enthousiaste, mais tant pis.

Apprendre à conduire, c'est une liberté incroyable. Ne plus dépendre des taxis, ne plus attendre quelqu'un... pouvoir aller où je veux, quand je veux.

Ismaïla esquisse un sourire.

— Carrément. Alors... on commence quand ?

Je sens une excitation enfantine me gagner.

— Quand tu veux Incha Allah.

Je pensais qu'il dirait un jour prochain. Peut-être ce week-end. Ou une autre fois.

Mais il me regarde quelques secondes... puis lâche tranquillement :

— On y va maintenant alors.

Mon cerveau met une seconde à enregistrer l'information.

— Quoi ?! Maintenant ?!

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

— Mais t'es fou !

Je le regarde, complètement paniquée.

— Comment ça maintenant ? Et... où ça ?

Ismaïla laisse échapper un petit rire.

— Ioe, sois d'accord rekk... et tu verras.

Cette fois son ton est plus sérieux, presque mystérieux.

Comme s'il savait exactement ce qu'il faisait. À côté de nous, Khadija observe la scène avec amusement.

— Moi j'aimerais bien voir ça.

Je les regarde tour à tour.

Franchement... tout ça est complètement improvisé.

Et pourtant... je sens monter en moi une étrange adrénaline.

Peut-être que c'est ça, l'université. Les imprévus. Les décisions spontanées. Les aventures qui commencent sans prévenir.

Je prends une inspiration.

Puis je hausse légèrement les épaules.

— D'accord...

Les mots sortent presque malgré moi.

Je ne sais pas exactement dans quoi je m'embarque... mais une partie de moi est curieuse de voir où tout cela va nous mener.

Le visage d'Ismaïla s'illumine aussitôt.

— Super. Alors... let's go.

Et sans vraiment comprendre comment... je me retrouve entraînée dans une nouvelle aventure.

Il contourne le rond-point avec assurance et s'engage sur la route qui mène vers la VDN. La voiture glisse dans la circulation du matin, et très vite nous quittons les rues encombrées pour rejoindre une voie plus dégagée.

Quelques minutes plus tard, il bifurque sur la route qui mène à la corniche ouest.

Je tourne la tête vers la vitre, presque instantanément captivée par le paysage.

L'océan.

Cette immensité d'eau qui semble ne jamais finir.

Le bleu profond se mêle au ciel clair, et les vagues viennent frapper les rochers avec une force tranquille, presque hypnotique.

Je reste silencieuse, les yeux rivés dehors.

C'est tellement beau.

Je sais que des travaux sont en cours pour aménager davantage la corniche, et je me surprends à imaginer ce que cela donnera une fois terminé. Des promenades, des lumières, des gens qui marchent le long de l'océan au coucher du soleil...

Oui, ce sera sûrement magnifique.

Mais connaissant les chantiers d'ici, je suis presque certaine que cela prendra énormément de temps.

Nous roulons pendant un long moment.

La voiture longe la corniche, l'air marin semble presque entrer par la vitre entrouverte. Nous passons devant l'hôtel Terrou-Bi, imposant et élégant, puis devant la Cour suprême.

Je regarde tout avec une curiosité presque enfantine.

C'est la première fois que je passe par ici.

Et j'ai cette étrange impression d'être une touriste dans ma propre ville.

Mon regard s'illumine soudain lorsque nous passons devant Magic Land.

Mon cœur fait un petit bond.

Je me redresse sur mon siège pour mieux voir les installations.

Je ne peux pas m'empêcher de sourire.

J'en ai tellement entendu parler.

Les manèges, les lumières, l'ambiance... tout le monde raconte que c'est un endroit magique.

Je me promets intérieurement qu'un jour, je viendrai.

Peut-être avec Khadija.

Peut-être...

Ou peut-être même avec Ismaïla.

Je chasse rapidement cette pensée.

Puis la voiture continue sa route. Nous passons devant Soumbédioune, sous le pont, avant de déboucher sur la corniche Est.

Je commence à me demander où il nous emmène exactement.

Ismaïla tourne alors brusquement vers un site bordé d'un grand portail métallique.

Une pancarte apparaît.

Cimetière ?

Je me tourne vers lui avec des yeux ronds comme des soucoupes.

À côté de moi, Khadija fait exactement la même tête.

Pendant que nous, nous sommes figées par la surprise... Ismaïla, lui, éclate de rire.

Un fou rire incontrôlable.

— Hay... si vous pouviez voir vos têtes ! dit-il en essayant de reprendre son souffle.

— On fait quoi ici ?! demande Khadija, la voix remplie d'inquiétude.

Ismaïla pointe du doigt l'espace devant nous.

— Regardez ce grand parking là-bas. C'est là que j'ai appris à conduire. Alors... let's go.

Je lève les yeux au ciel.

— Hum... dans le parking d'un cimetière. Je ne pouvais pas rêver mieux.

Mon ton est volontairement ironique.

Ismaïla hausse un sourcil amusé.

— Si tu as un meilleur endroit à me proposer, je t'écoute.

Je lève les mains en signe de reddition.

— Non non... "fi kay khawma fi dara". Ici je ne connais rien.

Khadija, elle, secoue la tête avec énergie.

— Moi je vais rester dans la voiture. Son air apeuré me fait sourire.

Ismaïla gare la voiture face à une grande ligne droite dans le parking désert.

Je descends avec lui.

Le vent marin souffle légèrement et l'endroit est étrangement calme.

Je me retourne instinctivement vers le grand portail du cimetière. Un silence respectueux m'envahit.

Je baisse légèrement la tête et murmure quelques prières. Une Fatiha. Puis trois Ikhlass pour le repos éternel des défunts.

Je me dis que c'est la moindre des choses.

Quand je relève la tête, Ismaïla me regarde avec un petit sourire discret.

Il me prend doucement par la main — un geste naturel, presque instinctif — et me guide vers la portière côté conducteur.

Mon cœur fait un petit bond.

— Installe-toi, dit-il calmement. Et surtout... détends-toi. Ne te crispe pas.

Je prends place derrière le volant.

Et là... je réalise.

C'est la première fois de ma vie que je suis assise à la place du conducteur.

Je pose mes mains sur le volant avec une certaine hésitation.

À l'arrière, la portière s'ouvre brusquement.

— Finalement je vais descendre de la voiture ! annonce Khadija.

— "Guiss na deh bouma gueuneu laire" avec Layla au volant... je vois une mort certaine si je reste dans cette voiture !

Je ne peux pas me retenir.

J'éclate de rire. Elle est vraiment trop drôle.

Ismaïla, lui, se penche légèrement vers moi pour commencer ses explications.

Sa voix devient plus sérieuse.

Plus posée.

— Bon... première chose. Respire.

Il pose doucement sa main sur le tableau de bord et commence à m'expliquer les bases.

L'embrayage. Le frein. L'accélérateur.

Ses gestes sont calmes, précis, presque pédagogiques.

Et moi... je réalise soudain quelque chose.

Je suis assise dans une voiture.

Sur un parking vide. Avec un garçon incroyablement beau à côté de moi qui tient littéralement mes premières leçons de conduite entre ses mains.

Et mon cœur bat un peu plus vite que nécessaire.

_ Ismaïla: Abaisse à fond la pédale de frein et fait démarrer la voiture en insérant la clé puis appuie sur le bouton de démarrage. Ensuite avec le pied toujours sur le frein, déplace le levier de vitesse sur D ( marche avant) pour avancer et où R ( marche arrière) pour reculer. Tu vas voir y'a rien de plus simple . Me dit-il en montant côté passager. T'as compris j'espère ?

_ Moi: Oui oui j'ai saisi alors je me lance. Comme ça dis-je en m'assurant de suivre ces instructions à la lettre.

Et je démarre et je conduis. J'y vais lentement, j'avance lentement mais je conduis, je conduis haha.

Après des marches avant et des marches arrière interminables, il est presque quinze heures quand il décide d'arrêter la voiture.

Khadija nous rejoins dans la voiture, je descends pour faire le tour et retourner côté passager, il m'attends et me tient la portière.

—Oh merci qu'il est galant ! Fis-je en montant.

Il laisse échapper un petit sourire avant de fermer la portière et venir côté conducteur démarrer la voiture.

— Comme je vous ai retenues jusqu'à cette heure, je vous invite à déjeuner. Qu'en dites-vous ? nous propose Ismaïla avec un petit sourire.

Khadija ne se fait pas prier.

— Ah oui ! Moi je suis affamée ! s'exclame-t-elle aussitôt, les yeux brillants d'enthousiasme.

Je baisse légèrement les yeux, hésitante.

Mon estomac, lui, ne semble pas partager mes scrupules. Il crie famine depuis déjà un bon moment. Pourtant une petite voix dans ma tête me murmure que nous sommes peut-être en train d'abuser de sa gentillesse.

Après tout, il vient déjà de passer la matinée à m'apprendre à conduire.

Mais avant même que je puisse répondre, Ismaïla me regarde avec un air amusé.

— Allez Layla... on attend ton verdict.

Je soupire intérieurement.

Entre ma conscience et mon estomac... le combat est vite gagné.

— D'accord, finis-je par dire.

Ismaïla claque doucement dans ses mains.

— Super ! Il y a un restaurant très sympa juste à côté.

Il démarre la voiture et roule à peine deux minutes avant de s'arrêter devant un établissement qui donne directement sur la mer.

Khadija lit l'enseigne à voix basse.

— La Playa...

Mais avec mon ouïe d'enfer, j'ai parfaitement entendu.

Nous descendons de la voiture et pénétrons dans le restaurant.

Dès que je franchis la porte, je sens une agréable odeur de grillades et d'épices flotter dans l'air. L'endroit est magnifique. Une grande terrasse ouverte sur l'océan laisse entrer la brise marine, tandis que des tables en bois clair sont disposées sous de larges parasols. Au loin, on entend le bruit régulier des vagues qui viennent se briser contre les rochers.

Ismaïla avance avec assurance, saluant au passage plusieurs membres du personnel.

— Salam Isma ! lance l'un d'eux avec un grand sourire.

Je remarque immédiatement que tout le monde semble le connaître ici.

Il cherche rapidement un coin tranquille et nous fait signe de le suivre. Nous nous installons à une table légèrement à l'écart, avec une vue magnifique sur l'océan.

Le serveur arrive presque aussitôt avec les cartes.

Je les prends et commence à parcourir le menu.

Poisson braisé, crevettes sautées, brochettes de poulet, thieboudienne revisité, salades fraîches... tout donne envie.

Après quelques minutes d'hésitation, nous passons nos commandes.

Une dizaine de minutes plus tard, le serveur revient avec nos plats.

L'odeur me fait presque tourner la tête.

Devant Khadija, un grand plat de poulet braisé accompagné d'alloco et d'une sauce pimentée maison. Devant Ismaïla, un poisson grillé entier, doré à la perfection, accompagné de légumes sautés et de riz parfumé.

Quant à moi, j'ai choisi des crevettes grillées nappées d'une sauce légèrement citronnée, servies avec des pommes de terre dorées et une petite salade fraîche.

La présentation est magnifique.

Nous commençons à manger dans une ambiance légère et détendue. Khadija sort son téléphone et commence déjà à prendre des vidéos.

— Attendez attendez... snap ! dit-elle en filmant la table.

Nous éclatons de rire.

Très vite, Ismaïla et Khadija publient des vidéos en story sur Instagram et Snapchat. On plaisante, on se taquine, et pour un instant j'oublie complètement la scène désagréable du matin.

Je me sens... bien.

Un serveur revient ensuite avec nos boissons.

Je tends les mains pour aider à distribuer les verres autour de la table.

C'est à ce moment-là que mon regard tombe sur le téléphone d'Ismaïla posé à côté du plateau.

Je n'avais aucune intention de regarder.

Vraiment aucune.

Mais l'écran s'allume au même moment.

Et malgré moi... mes yeux accrochent les mots qui apparaissent.

Un message.

Un message qui me coupe littéralement le souffle.

« Je sais qu'à tes yeux c'est une pute comme les autres. Tu l'as invitée au restaurant juste pour te venger parce que tu es fâché contre moi.

Arrête... j'ai compris la leçon. Ne me boude plus s'il te plaît babe. »

Pendant une seconde... le temps semble s'arrêter.

Je sens une chaleur violente monter dans ma poitrine.

Mes doigts se figent autour du verre.

Dans ma tête, les pensées se bousculent.

Deet key... khana dou mane lay waxal ?

Ce n'est pas possible.

Elle ne parle pas de moi.

J'espère que ce n'est pas moi.

Parce que là... nous passons clairement aux insultes.

Pour qui elle se prend cette fille ?

Une colère froide commence à envahir tout mon corps.

Je reste figée.

Mes yeux toujours rivés sur l'écran.

Ismaïla remarque immédiatement mon immobilité.

— Layla... tout va bien ?

Sa voix est légèrement inquiète.

Mais je ne bouge toujours pas.

Le téléphone est déjà repassé en mode veille.

Ismaïla attrape alors son appareil et le rallume.

Deux secondes.

C'est tout ce qu'il lui faut pour lire le message.

Je vois son visage changer instantanément.

Ses yeux s'écarquillent.

Puis sa mâchoire se crispe.

Ses traits se durcissent et son regard devient sombre, presque rouge de colère.

L'atmosphère autour de la table devient soudain lourde.

Pesante.

Oppressante.

Avant même qu'il puisse dire quoi que ce soit... je me lève brusquement.

La chaise grince contre le sol.

Sans regarder personne.

Sans prononcer un seul mot.

Je quitte le restaurant presque en courant.

L'air extérieur me frappe le visage.

Je lève la main et arrête le premier taxi qui passe.

Je monte à l'intérieur sans même me retourner.

Derrière moi, à travers la vitre, je vois Khadija debout devant le restaurant, complètement figée, le visage rempli d'incompréhension.

Et la voiture démarre.

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