La pureté de la neige bleue et celle d’un ciel blanc (1)
La route se faufile parmi les mélèzes, les plaques de goudron disjoints en embuscade, des cicatrices noires dans cette neige qui obstrue le parebrise. Le HUD y projette ses lignes pâles ; longitudes-latitudes, vitesse, brouillage et repérages des drones et autres balayages, des balises qui clignotent au rythme des pertes de signal. Tenir la ligne. Ne pas écouter l’appel des ombres sur les bas-côtés. Après quelques 5000 km plein est depuis Moscou – dont presque autant reste à bouloter avant destination – Vyacheslav perd le compte du jour et de la nuit, de l’heure qui se confond avec la température. Vision en négatif. Les couleurs se sont inversées, neige bleuie et ciel blanc et sommeil cramé.
De la poudre plein les narines, il inspire la chaleur rance de l’habitacle, garçonnière renfermée de plastique, de cuir et d’un reste de vodka. Svetchka négocie avec l’IA pour un peu de musique, autre chose que cette merde de pop chinoise qui minaude en boucle depuis Novossibirsk, putain d’esprit synthétique qui ne veut rien savoir, et les pneus cloutés griffent une croûte gelée. La R255 entre Touloun et Irkoutsk a troqué ses cols montagneux et ses steppes dépouillées pour des branchages obscures dans lesquelles Vyacheslav croit voir les troncs, comme des pattes de poulet, roucouler sur l’horizon.
— Pipi.
Une petite voix émerge à l’arrière. La cargaison s’est recroquevillée dans une couverture ; un poupon albinoïde.
— T’as pissé y’a pas trois heures, claque Svetchka. Putain, c’est quoi ce modèle de merde ! Y’a intérêt que ce soit une vraie ! Elle va pas nous la faire à chaque arrêt… Eh, au prochain je récupère le volant.
— S’tu veux.
Vyacheslav serre et desserre ses doigts sur le volant. Le chat noir sur le dos de sa main frisonne légèrement. Vaska a rempli le motif avec cette machine qui paraissait énorme dans son petit poing d’enfant, le vieil Oleg scrutant son apprentie, répétant de bien tendre la peau. Dessous, le venin de l’encre se propage et l’écho se répercute. Ça le berce de loin en loin, comme un rêve qui s’étire et se pelote selon des angles impossibles.
Encore au moins 200 bornes à travers cette tempête qui racle la coque de la bZ3N, ces remous de poussière d’os et les vibrations du châssis qui lui tremblotent les vertèbres.
Toyota c’est du robuste, de la mécanique sûre, et en termes d’optimisation de batterie, sous ces conditions extrêmes et sur ce genre de distance, on ne fait pas mieux, mais y’a pas à dire, juguler la vitesse pour pas se retrouver arpenteur de la taïga est un jeu d’endurance qui s’apparente à une branlette sous anesthésie. Pas de montée. Jus à sec. Retenir la dérive. Tenir le cap pendant que la route disparaît par à-coups ; un instant nette, striée de spectres, l’instant d’après avalée par une bourrasque. Ça racle, les essuie-glaces grincent, étalent plus que ça n’évacue. L’IA compense, l’HUD projette une trajectoire fantôme que Vyacheslav suit plus au toucher qu’à la vue.
Le chat sur sa main fait un clin d’œil.
— T’endors pas, Slava.
— J’suis là.
Pâte dans la bouche. Langue d’un autre corps. Morceaux de cachetons incrustés dans les molaires.
Sur la gauche, la forêt dodeline. À droite, elle se trémousse. Tout plein de gambettes et de plumes qui se tortillent, des silhouettes maigres, des cheveux filasses qui tombent. Parasites dans le pain d’épice. Secouer la tête pour les évacuer. Rester dans la trace. Petits heurts dans le volant. Vyacheslav relâche l’accélérateur. Trop tard.
L’avant tape un truc dur, invisible. L’arrière décroche et part en travers.
— Putain !
Svetchka se cogne au tableau de bord. Derrière, ça couine. Vyacheslav laisse glisser le quart de seconde. Sent l’angle et le moment d’inertie. Contre souple et précis. Le train arrière hésite, les roues mordent, réaccrochent sous la protestation de l’assistant de bord. La Toyata se réaligne d’un coup puis le silence retombe entre deux rafales de vent.
Vyacheslav inspire.
— T’es con ou quoi ? grogne Svetchka autant pour lui que pour l’IA. Tu veux t’enfiler un arbre ?
— Verglas.
— Sans déconner.
Là seulement il sent sur sa poitrine la main de l’NGE qui a tenté de retenir son corps dans l’embardée. Flottement de deux regards qui s’esquivent. Le briquet claque, deux fois, et la flamme tremble et l’odeur de tabac se répand. La petite renifle doucement.
— J’ai envie…
— Fais pas chier !
Un sanglot s’étouffe sous la couverture. Vyacheslav ne se retourne pas et fixe la route, ou de ce qui essaye d’en tenir lieu. 200 km dans cette mélasse ça peut faire deux comme quatre heures. Ou jamais. Nouveau cahot. Svetchka insulte encore l’IA de son meilleur chinois, Vyacheslav connaît toutes les invitations à la sodomie à présent. L’HUD grésille. Musique en off. Feux éteints. Plus rien au-devant. Zone morte complète.
— On est où ? fait Svetchka.
— Dans la merde.
Ils rient malgré tout. Vyacheslav ralentit jusqu’à l’arrêt. La petite poupée de porcelaine se trémousse, émerge un bout de nez, se fait remballer avant d’avoir pu moufter. Hors de questions de risquer la cavale en pleine Sibérie. Kolya les tuerait. Une Chasseuse aussi jeune, même si c’est une copie, très probable d’après Svetchka – et Vyacheslav n’a pas demandé de détails sur la perception hiérarchique entre NGE, copycats et autres contrefaçons, les loups savent qui tient du chien, ça se sent ce genre de chose – vaut plus d’une année de son salaire, primes incluses. Quant à savoir les pièces détachées qu’on va en faire à Vladivostok, pas son bizness. Vyacheslav fera l’aller-retour, comme d’habitude, puis ira se pieuter pendant trois jours avec ce patapouf de Puzik en attendant la prochaine livraison, celle qui, peut-être, lui vaudra d’être réellement adoubé, enfin Loup parmi les Loups. Deux années et des bornes qu’il ne compte plus, de l’Atlantique au Pacifique, à trimballer des organes, des VIP ou ce qu’on lui fout dans le bide – les puces, les ballons… il déteste passer sur le billard – et le fixeur au débardage quand c’est pas l’éclaireur ou l’escorte de convoi, à calculer des itinéraires bis selon le caprice de l’IAssitant de bord, baignant dans son jus de sueur, inextricable de celle de la tiédeur de batteries avec son cœur sous amphets qui fait go-go.
Et en parlant de dettes métaboliques, il commence à avoir méchamment la dalle.
— Tu vois, à mal lui parler, t’as vexé Neko Kawaii.
— Vexer mes couilles, c’est une IA.
— Tu l’as vexé, je te dis. Attends… j’essaye un truc. Eh Neko, gomenasaï…
Vyacheslav tripote l’écran central, soigne sa prononciation de japonais avec l’impression de geindre comme une gynoïde pour pédo. Redémarrage à la troisième tentative. L’IA miaule des niaiseries en VO, retour de l’HUD et du signal satellite. On repart. Et la playlist déroule une compil de Verlaine XxIl, les dernières sorties. Sa chanteuse préférée. Saloperie de susceptibilité féline.
— Je te jure que le jour où je rencontre celui qui a programmé cette merde, je l’étrangle.
— Passe-moi à graille.
Svetchka fouille dans la glacière et lui tend de quoi. Vyacheslav s’empare et dévore les priojki[1] qu’il arrose de lait concentré sucré directement à la brique. La tiédeur dans sa poitrine, un aveu résiduel quand son compagnon lui secoue les miettes – la caisse toujours dans un état impossible en fin de course – sur sa poitrine puis tire une autre clope d’un revers de veste. Les veines saillent entre les écailles décolorées.
— Tu m’en voudras pas mais… tu feras la prochaine sans moi. C’est ma dernière, lâche Svetchka. Vingt ans de bons et loyaux services, ça m’use le cul toute cette bagnole.
Vyachelsav prend conscience qu’il a bloqué un long, trop long, moment sur cette main qui tremble et dont la chair se consume comme de la cire depuis leur première chasse.
Et le Dragon crache la fumée par les naseaux. Vyacheslav n’en a plus peur, les crépuscules éternels de leurs traversés ont enfouis ses cauchemars d’enfant sous la neige, la véritable neige d’un fin-fond de monde, si blanche qu’elle arbore toutes les couleurs du ciel et il est reconnaissant envers Svetchka de lui avoir offert cet horizon-là, d’avoir libéré l’animal féral en lui, qui, aujourd’hui, parcourt cette trame pure et claire, tête nue sous les étoiles – quand il ne tempête pas.
— Mais… ça fait vingt ans que tu bosses pour Kolya et tu as été marqué…
La nuit de l’ambulance. Maintenant, Vyacheslav se désespère de sa promotion.
— Hein ? non. Je vais faire vingt ans, là, après-demain ou… demain ? Bon, t’as compris.
Sa main passe sur ses tempes grisonnantes. Vyacheslav s’étrangle dans ses calculs.
— Attends ! attends ! tu croyais que… Tu me prenais pour ton daron ? On a le même âge, abruti.
Svetchka éclate de rire pendant qu’il ravale son ignorance. Dragon bougie, une vie de chandelle et une moelle qui métastase à causes des cocktails d’hormones pour une croissance éclair. Avec l’envie de kiffer avant de l’avoir toute rabougrie par tous ces protocoles qui, il le sait, ne pourront négocier qu’un sursis.
— On va se mettre bien. Des filles et… (il fait une moue complice). Mangues, litchis, bananes. Kolya a pas besoin de savoir. Ce qui se passe à Vladivostok reste à Vladivostok.
Cette liberté-là, Vyacheslav l’aime en bordure de bitume et sans lendemain, autant par sureté que pour l’aventure, mais il doit confesser un attrait particulier pour les láng[2] même s’il soupçonne l’NGE d’être plutôt branché hóu zi[3].
Les pirojki qu’il engloutit répandent une chaleur doucereuse dans son bas-ventre.
[1] Пирожки : chausson fourré sucré ou salé
[2] 狼 littéral. « loup » : un homme gay athlétique
[3] 猴子 littéral. « singe » : twink

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