Ceux qui dominent l'Orient (1)
Les mammouths arpentent la rive du lac Baïkal. Vyacheslav les regarde à travers les fumerolles de l’aube. Une harde rousse qui patauge dans un rêve mou à la lenteur de boue, trois grandes femelles flanquées de deux petits, les défenses au ras du sol, la trompe tâtant la surface d’eau gelée. Leurs souffles de fumée blanche montent et se défont comme celle du thé au goût de papier qui lui réchauffe les paumes. C’est un rêve qui persiste au réveil, avec cette brûlure dans la gorge, là où le Siniy Volk veille à présent.
Plus de cinquante ans que le programme sibérien a réintroduit les premières bestioles, des embryons crisperisés – aucun idée de ce ça peut foutre dire – implantés dans des éléphants d’Asie tout aussi artificiels parce qu’éteints puis déséteints, dixit Neko Kawaii. Un miracle, un pied de nez à la mort. Les Autorités se pâment de plus de dix mille têtes s’il en croit les panneaux plantés toutes les cinquante bornes, avec des pictogrammes rouge-orange et des consignes en dix langues : Ne pas nourrir. Ne pas s’approcher. Ne pas… Première fois qu’il prend le temps de les lire. Première fois qu’il les voit vraiment.
Vyacheslav leur parle, à voix basse, comme il parle aux chats des arrière-cours et, un bref instant, il a l’impression qu’une femelle a levé ses yeux noirs vers lui avant de se détourner parce qu’il ne doit pas en valoir la peine.
Ce sentiment-là, il commence à l’apprivoiser.
Il boulotte ses pirojki, debout contre la bZ4N, le modèle d’au-dessus, toujours de chez Toyota, couleur bleu ciel cette-fois – il a eu droit à choisir les options. L’avatar de l’IA s’est roulé en boule dans un coin du parebrise, ne s’exprimant que par texte projeté depuis qu’il s’est retéléchargé dans sa nouvelle voiture. Vyacheslav laisse Neko Kawaii se rendormir, pour ce que ça veut dire. Il est de ces questions dont les réponses brisent les choses et il n’est pas encore prêt à ramasser ses propres miettes.
Presque un an. Dont un mois en isolement pour une histoire de dents cassées lors d’une glissade dans les douches – la paix royale ou presque pour se sevrer de toutes les merdes sniffées jusque-là. Il a tiré sa peine dans un énième bâtiment en béton modulaire gris paumé dans la toundra où l’hiver s’y vautre toute l’année. Il a soulevé de la fonte pour se ternir chaud, cogné des plus faibles pour mériter des bonus de rations de protéines et rendu des services pour une meilleure cantine. Sa petite routine sport-baston-dodo l’a complètement revitalisé. Et à la proposition du repos du guerrier, il n’a pas chipoté la couleur : il a planté sa bite dans tous les trous désignés ; certains y sont même revenus pour avoir apprécié…
Vyacheslav a honte d’aimer ce corps-là. D’en aimer le poids qui s’enfonce dans le siège, ses épaules qui débordent, ses cuisses plus larges qui tirent la toile de ses vêtements, les cals sur ses mains qu’il pose sur le volant – son volant, sa voiture – avec ses nouveaux tatouages.
En rentrant à la Maison, il n’était plus le twink maigrelet qu’on aborde avec des bouches obscènes et qu’on plaque contre une friteuse, mais un toptun[1]. Il y avait une certaine liberté à se faufiler entre les mailles, il y en une autre à s’imposer aux autres, à prendre le temps de la marche plutôt que celui de la fuite en avant.
L’air passe dans le col ouvert de son blouson et rafraîchit les croûtes sur le Siniy Volk. Le Loup suit la lente et implacable migration des pachydermes de l’œil alangui du prédateur repu. C’est encore frais – la boursouflure de l’encre dans la plaie, et le reste.
La cérémonie a eu lieu deux jours après sa libération, dans le grand salon au lustre néoclassique. Au final, de tous ces corps retrouvés dans la neige sur R258, il n’a pris que pour possession de stups. Kolya lui a fait une accolade paternelle sous les yeux larmoyants de Liouba et les doigts du kolchik ont tâté sa gorge, tracé au feutre le contour avant d’y planter son dard.
Ça a duré quatre heures. La sensation d’une griffure de chat et la vibration dans le larynx, comme un tremolo de sanglot. Il a bu pour l’étouffer, a partagé la vodka avec cette gosse de treize ans qui voulait toujours jouer à Zero Saints (et lui a mis la pâté). Vaska est restée assise à ses pieds à gribouiller, observer, questionner, la queue de Puzik passant sous leur nez. Puis, au moment fatidique, Liouba lui a glissé dans la paume la pilule magique comme si c’était un antibio pour chat galeux.
La fille pour la « grande » occasion a été pro et gentille, et ne lui a en pas voulu pour la sodomie sans préambule – moins gluant que son con. Elle a assuré et rassuré la galerie de ses nouveaux frères et il a remonté son zip avec l’empressement du mec qui va chercher les clés de sa nouvelle bagnole. On a trinqué à sa santé jusqu’à tomber raide, et après une bonne nuit de sommeil dans une chambre d’ado, la sienne, à la fois si exiguë avec son toit pentu et si vide après n’avoir pas dormi seul depuis un moment, il a repris la route.
Direction Vladivostok. À l’arrière, dans son bain scellé, la colonne vertébrale synthétique destinée à un certain Huojin. Un hacker des grandes profondeurs. Un dragon des mers, a déconné Kolya. Vyacheslav n’a pas ri. Il a pris la clé d’authent’ de sa nouvelle caisse, a transféré les infos de contact dans son aux’ parasité par Neko Kawaii – depuis l’incident avec les NGE, il le suit partout – et a décarré avant de changer d’avis.
La route déroule son ruban noir entre les mélèzes. Vyacheslav goûte à cette solitude sous un ciel clair. Il lui est étrange de traverser cette brume qui remonte de la boue glacée, de crever ces nappes qui scintillent et de voir s’effilocher la lumière du grand jour quand elle rebondit sur ce matelas de mousse humide. Un rêve que sillonnent des herbivores morts puis ressuscités.
Neko Kawaii texte qu’on peut entendre leur pas à presque six kilomètres par temps calme. Vyacheslav s’arrête, tend l’oreille, sans rien percevoir sinon le vent et le sang dans ses tempes. Les revenants arpentent la toundra sans bruit, mais il croit volontiers qu’ils font ce bruit-là, le piétinement, lent et régulier, d’une mort qui marche à rebours du temps.
À Irkoutsk, il recharge dans un rade sans nom où le comptoir est davantage une pile de palettes dans un coin d’atelier qu’autre chose. Le garçon porte son verre avec la grâce de celui qui sait que son cul est la seule chose sur laquelle il a prise. Il a les pommettes hautes des Han du Nord, une fossette au menton et l’habitude de regarder ailleurs au moment précis où Vyacheslav voudrait croiser son regard. Il descend deux pintes, doucement, et quand ils s’attrapent – des yeux bruns trop clair, jaunâtres, presque sauriens –, Vyacheslav sent le poids de toutes ses miettes qu’il n’a pas voulu ramasser se compacter dans son bas-ventre.
Le garçon ne demande pas cher et Vyacheslav ne marchande pas. Il le prend sur ce qui fait office de comptoir, ses chevilles frêles sur les épaules. Le garçon est léger, un rien à soulever, un rien à maintenir dans cette position-là, et Vyacheslav sent sous ses paumes le contour osseux de ses hanches qu’il avait à dix-sept ans. Ça l’arrête une seconde, puis ça ne l’arrête plus.
Serrant cette chair pleine de tout petits os fragiles, il craint presque qu’un membre lui reste dans la main comme une queue de lézard. Mais le garçon ne s’enfuit pas, il pose son front contre ses pecs, se presse contre lui et ses doigts s’emmêlent aux siens – la brûlure de la neige bleue.
Il allonge un extra par pure sensiblerie avant de repartir.
Dans les rétrocams, Irkoustk se dilue comme de l’encre. Vyacheslav a eu le temps de remettre les choses à peu près d’aplomb, en isolement. Un copycat NGE de vingt ans a choisi de mourir sur la longue route sibérienne pour une cause plus grande que sa moelle trafiquée en métastase. La cause, il l’a déduite. Le microcosme pénitencier a ses factions et celle de la Pieuvre Ailée rassemble tous les dégénérés du génome branchés post-humanité, même au fond du trou du cul de la Russie. Vyacheslav se gaffe de tous ces frankés. En tabasser un est toujours une surprise. Un os, pas un os ? Saloperie d’hybrides animaloïdes qui font communauté.
Ça, il comprend. L’exact pourquoi de ce qu’il fichait dans la combine beaucoup moins. Et ça lui fait l’effet d’une fracture mal ressoudée, le cal difforme qui frotte sous sa peau sans qu’il n’arrive à vivre avec.
Il commande de changer de chanson. Bascule sur EXTRA-pure. Mais la neige n’est pas éternelle – non, non… Verlaine XxiL assure toujours le spleen.
Neko Kawaii clignote dans son coin de l’HUD. La patte levée façon porte-bonheur. Vyacheslav zieute sans répondre. La patte insiste, balancement accéléré jusqu’au glitch.
— Tu causes plus ?
L’avatar fait la moue. Cligne puis détourne la tête. Bisou félin ou mépris ? La même mascarade que lorsqu’on lui a rendu son aux’ à la sortie du centre et qu’il a failli s’étouffer de surprise en constatant l’IAnfection.
— Tu vas me la faire longtemps comme ça ?
Pointillés en petits caractères blancs en bas de l’HUD.
— Y’a une raison ?
Ronron de la propulsion de la bZ4N et des pneus cloutés sur le goudron glacé.
— Tu m’en veux de t’avoir sauvé la vie ?
Sa voix de personnage de manga lui avait manqué.
— Non.
C’est à sa naïveté enfantine qu’il en veut. Aux affres du temps et des mauvaises rencontres, mais certainement pas à un putain de programme aussi sophistiqué et empathique soit-il.
Les kilomètres filent. Troncs noirs sur ciel blanc.
— Tu savais, pour Svetchka ?
Ses accointances avec le Sanctuaire. Mais ça ne sort pas.
— Oui.
— Depuis quand ?
— Le début.
Balance régulière, mécanique lente des pixels.
— Le début ?
— De quel début, bordel ?
— Clarification demandée : Irkoutsk ou le parc Zaradié.
Vyacheslav digère. La route. Les arbres aux branches griffus. Les flocons en filaments de cheveux blancs recommencent leur lente et inexorable chute.
Le colis abattu par les aigles – ou pas, après tout. L’ambulance avec le système anti-hijack si opinément en rade. Les drones qui abandonnent la poursuite à Lefortovo. Svetchka qui l’a secouru au vol pile à sa sortie du tunnel. Ivan Tsarévitch et Baba Yaga.
— Tu es Kot Baïoun[2]…
— J’ai falsifié des données des caméras et dirigé des flux pour justifier l’arrêt de la poursuite et…
La patte s’arrête de bouger. Les bugs, le Tigre, le NGE câblé qui l’a épargné et l’appel des secours après l’embuscade, sur fréquence civile anonyme.
Un battement.
— Je ne voulais pas que tu meures, toi aussi. Je… Je suis désolé pour Svetchka. Il t’aimait beaucoup. Il m’a demandé de.
Le pourquoi ne vient pas. Neko Kawaii a les yeux en demi-lunes, un sourire humanisé conciliant typiquement japonais. Vyacheslav voudrait le haïr. N’y parvient pas.
Un panneau de réensauvagement passe au ralenti à hauteur de vitre. Le texte « Ne pas s’arrêter » est trouble. Rien à branler. Vyacheslav coupe le moteur, sort et inspire l’air coupant des steppes. C’est vaste et vide, avec des couleurs à la fois trop pâles et trop vives.
— Et maintenant on rejoue Va je ne sais où, rapporte je ne sais quoi, c’est ça ?
Et qu’est-ce qu’on gagne à la fin ? De vivre heureux et une chiée d’enfants ? Sans déconner. Il se posait moins de questions quand il se bourrait de cames.
[1] топтун [toptoun] : litt. « écraseur/piétineur », homosexuel actif (mais aussi détective selon les contextes)
[2] Кот Баюн : Kot Baïoun, le Chat Conteur. Personnage du folklore slave. Il s'agit d'un énorme chat, à la voix magique, mangeur d'autres chats. Il parvient à endormir avec ses histoires les voyageurs qui viennent à lui et ceux qui n'ont pas la force de résister à son pouvoir magique ou qui ne sont pas habitués à lutter avec lui. C'est un chat-sorcier qui tue sans pitié, celui qui parvient à l'attraper voit disparaître toutes ses souffrances et ses maladies car les contes de Baioun guérissent. Le mot baioun signifie le parleur, le narrateur, le conteur, le rhéteur, le baratineur et vient du verbe dire, parler, raconter (il est proche également du verbe russe baioukat’ (баюкать), bercer.

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