La fin: L'Héritage du Sang
La gomme s’acharna une dernière fois, mais au lieu du gris de l’oubli, une strie écarlate déchira la page. Ce n’était pas de l’encre. C’était une cicatrice enfouie si profondément que même le néant n’avait pu la lisser : ce quai, cette balafre de béton sous une pluie de cendre. Je revoyais ce départ, cette amputation nécessaire. Je l'avais abandonnée là, debout dans le sifflement des freins, laissant le froid dévorer son regard tandis que je m'engouffrais dans l'ombre du wagon. Le monde y avait vu une fuite, ma propre conscience y avait lu de la lâcheté, mais sous la gomme du double, la vérité hurlait enfin. Je m'étais arraché à elle dans un silence de mort, préférant devenir son plus beau regret plutôt que d'être le témoin quotidien de son extinction à mes côtés. J’avais accepté le mépris pour qu'elle puisse rester intacte. C'était un sacrifice sans témoin, mon seul acte de pureté, un acte si terrible qu'il posait l'ultime question : Est-ce un crime ?
Plus le double grattait, plus la plaie s’ouvrait, libérant un flot de rouge chaud et pulsant. Ce sang commençait à s’infiltrer dans les doigts de marbre du double, traçant un réseau de veines là où il n'y avait que du vide. À mesure que la page saignait, la sève de givre qui emprisonnait mes poumons se mit à bouillir. La chaleur de cette vieille douleur faisait craquer ma poitrine de bois noir.
Nous ne luttions plus. Dans un spasme de noir et de pourpre, la distance entre le scribe et le sujet s’effondra. Ses yeux de vide se remplirent de mes propres larmes. Nous fusionnions dans le creuset de cette blessure partagée. Là, au milieu du champ de blé noir , l’imposture volait en éclats: je n’étais plus un reflet, il n’était plus un bourreau. Nous étions enfin un seul être, né de la seule vérité que la gomme ne pouvait atteindre : une plaie qui refuse de se refermer car elle est la preuve que j'ai, au moins une fois, réellement existé.
Fin

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