Airu
Ils naviguèrent deux journées entières, portés par un vent d’ouest d’une constance rassurante, comme si la mer elle-même avait décidé de leur accorder un répit.
Le navire marchand fendait les flots avec une régularité paisible, sa coque grinçant doucement à chaque vague plus haute, et les voiles, gonflées sans excès, respiraient au rythme d’un ciel d’un bleu laiteux. Les marins, habitués aux caprices du Lac Supérieur, s’autorisaient des sourires faciles et des gestes moins crispés ; certains jouaient aux dés près du gaillard d’avant, d’autres réparaient des cordages en devisant sur des ports lointains où l’alcool coulait plus librement que l’eau douce.
Marc et Tymor, eux aussi, goûtaient à cette suspension inattendue. Après des semaines de marche, de combats et d’embuscades, ils redécouvraient le luxe de ne pas surveiller chaque ombre. Marc passait de longs moments adossé au bastingage, à observer le miroitement du soleil sur la surface du lac, laissant ses pensées dériver vers les montagnes de son village natal.
Tymor, enveloppée dans son manteau noir aux motifs verts, laissait le vent jouer avec les pans de tissu et s’efforçait d’ignorer la légère inquiétude qui l’habitait toujours lorsqu’elle se trouvait loin du rivage. Le feu qui coulait dans ses veines supportait mal l’humidité et l’immensité mouvante.
Pono, plus à l’aise que les deux autres, discutait avec le capitaine des routes commerciales et des rumeurs de disparition. Ils étaient là pour ça, après tout : un navire chargé de mithril n’était jamais arrivé à destination. Les marchands avaient accepté d’escorter des aventuriers volontaires jusqu’à la zone supposée de sa dissipation, mais ce n’était qu’une mission de reconnaissance. Ils ne risqueraient pas cargaison et équipage pour résoudre ce mystère.
Ce fut au milieu de la troisième journée que l’atmosphère changea, si subtilement qu’aucun d’eux ne sut dire quand l’équilibre s’était rompu.
Le vent conserva sa direction, mais perdit de sa chaleur. Une fraîcheur humide et insidieuse se glissa sous les vêtements, et une brume se leva. Une mince pellicule à l’horizon, qui s’épaissit peu à peu, jusqu’à avaler les contours du monde. En moins d’une heure, le navire naviguait au cœur d’un coton gris où le ciel et l’eau se confondaient. Les sons se trouvaient étouffés, absorbés par une matière invisible. Même les jurons des marins hésitaient avant de se perdre dans l’air.
C’est alors qu’apparut une ombre. D'abord un simple épaississement dans le gris, une densité qui ne devrait pas être là, puis des contours se dessinèrent. Une masse sombre, parfaitement immobile, se dressait devant eux comme un géant endormi. Il n'y avait pas une vague autour d'elle, pas un mouvement. Juste ce silence anormal qui serrait les gorges. C'était pourtant un navire
Le capitaine ordonna de jeter l’ancre afin qu’ils ne s’en approchent pas davantage.
Marc et Tymor échangèrent un regard, alors que Pono affirma haut et fort que lui et ses deux compagnons n’étaient pas venus pour contempler un spectre à distance.
Une barque fut descendue et trois marins, les plus audacieux, acceptèrent de les conduire jusqu’à proximité du navire dormant. Chez certains, la curiosité était un moteur plus puissant que la prudence.
Les rames pénétraient l’eau avec une lenteur étrange, sans produire l’écho habituel des éclaboussures. Le silence était si dense qu’il semblait presque solide. Plus ils approchaient, plus le froid s’intensifiait. Tymor frissonnait malgré elle, un mince filet de vapeur s’échappant de ses lèvres. Marc resserrait les sangles de son armure, comme si le cuir pouvait retenir la morsure invisible.
Puis la barque s’arrêta d’elle-même, à une dizaine de mètres de la coque, là où l’eau n’était plus liquide. Je souris, impatient.
Ils comprirent que le navire était prisonnier d’une gangue de glace, enchâssé dans une banquise translucide qui s’étendait autour de lui. La coque, inclinée sur bâbord, semblait figée dans l’instant précis où le gel l’avait saisie. Des stalactites pendaient aux cordages, et les voiles, durcies, formaient des plis cristallins.
Les marins refusèrent d’aller plus loin.
Pono posa le pied sur la surface gelée et testa la solidité. La glace résista. L’épaisseur était anormale pour la saison.
Ils progressèrent jusqu’à l’embarcation, dont le pont était plus bas qu’à l’habitude, leur permettant de l’escalader sans difficulté.
Les planches craquèrent sous leurs bottes, non pas sous le poids, mais sous la contraction du bois gelé. Le spectacle qui les attendait ne laissa place à aucun doute : des silhouettes humaines, prises dans la glace, étaient figées dans leurs derniers instants. Un homme tendait désespérément la main vers une écoutille qu'il n'atteindrait jamais. Un autre, hache encore levée au-dessus de sa tête, semblait avoir tenté de briser la glace avant d'en devenir prisonnier. Leurs visages, blanchis par le gel, conservaient une expression de stupeur et de terreur que le temps n'avait pas effacée. On pouvait encore lire dans leurs yeux vitreux l'incompréhension de ce qui leur arrivait.
La Mort les avait saisis sans combat prolongé et l’énergie duale vibrait ici d’une manière différente. Plus dense. Plus concentrée. Comme si le froid avait figé non seulement les corps, mais aussi le flux invisible qui parcourait ce monde malade.
Marc posa la main sur une silhouette gelée, et la glace brûla légèrement sa paume. Tymor inspira et serra sa baguette en main, l'œil attentif, alors que Pono dégainait lentement sa rapière.
Dans un froid glacial et un silence de plomb, ils examinèrent le reste du pont et se dirigèrent vers une première porte, qu’ils enfoncèrent d’un grand coup de talon.
L’attaque fut immédiate ! De petites créatures ailées jaillirent dans un éclat de cristaux. Des méphits de glace, dont le corps semblait sculpté dans un fragment d’iceberg, se précipitèrent sur eux avec un cri aigu et sifflant. Leur faiblesse individuelle ne compensait pas leur nature suicidaire : à l’impact, ils explosaient en une pluie d’éclats tranchants.
Le pont se transforma en un chaos scintillant. Marc encaissa plusieurs projections, jurant tandis que des fragments pénétraient les interstices de son armure. La rage qu’il sentait d’ordinaire monter face à un ennemi tangible se révélait inutile contre ces détonations glacées. Tymor, contrarié par le froid qui engourdissait sa magie, invoqua néanmoins des gerbes de flammes qui firent fondre deux créatures en plein vol, transformant leurs corps en pluie d’eau gelée. Pono virevoltait entre les explosions avec une précision chorégraphique, sa rapière traçant des arcs rapides dans l’air cristallin et sa capacité à se désengager d’un combat corps à corps le sauvant de plusieurs blessures.
Trois nuisibles tombèrent, leur permettant d’explorer la cabine du capitaine dont les cartes marines étaient devenues rigides comme des plaques d’ardoise.
Ils s'apprêtaient à descendre à l’étage inférieur quand d’autres créatures commencèrent à se former autour d’eux. Ils comprirent qu’il ne s’agissait pas d’un affrontement à gagner par l’attrition. Il fallait trouver la source.
Rapidement, ils dégondèrent d’autres portes scellées par le givre et derrière lesquelles chaque pièce racontait la même histoire : une surprise brutale, un froid venu de nulle part. L’air était encore plus dense, saturé d’une énergie que même Marc, peu versé dans l’arcane, percevait comme une pression contre ses tempes.
C'est là qu'elle apparut. Sans bruit, comme si elle s'était matérialisée directement depuis leurs cauchemars. Sa silhouette blanchâtre flottait à quelques centimètres du sol gelé, défiant toute loi naturelle. Sa robe, effilochée, ondulait sans qu'aucun vent ne souffle, et ses cheveux formaient autour de son visage décharné un halo désordonné qui semblait animé d'une vie propre. Ses yeux, deux puits de chagrin infini, se posèrent sur eux.
La magicienne déchue, Airu Xul. Elle était déjà là deux jours plus tôt, et je connaissais son histoire. Du moins, dans les grandes lignes.
Jadis une splendide elfe noire, ses traits d’une beauté sans pareil étaient aujourd’hui déformés par la Malédiction de Banshie. Ses pensées étaient noyées dans le chagrin, son âme dans une peine éternelle. Elle avait usé de ses charmes pour corrompre et tromper, à moult reprises, et les dieux, ou peut-être une force plus cruelle encore, l’avaient damnée. L’énergie duale, qui d’autres ? Avant de déclencher des pandémies et de s’en prendre à cette terre, elle avait fait d’autres ravages, plus ponctuels.
Quand les aventuriers croisèrent son regard hideux et réalisèrent ce qu'elle était, ils ne purent s’empêcher de tressaillir, leurs visages se figeant dans une expression d'horreur. Je fus alors le premier surpris de la réaction d’Airu, ne m’attendant pas à une telle intensité : de sa bouche tordue jaillit un cri qui n'aurait jamais dû exister. Ce n'était pas un son produit par des cordes vocales, mais quelque chose arraché aux tréfonds de l'âme elle-même. Le hurlement déchira le couloir, fit vibrer la glace, ébranla les poutres. Un son strident qui portait en lui toute la souffrance d'une existence maudite, toute la rage d'une beauté perdue, toute la haine d'une éternité de solitude. Même moi, qui avais côtoyé la Mort sous toutes ses formes, je n’avais jamais rien entendu de tel. Comment une simple mortelle, même maudite, pouvait-elle générer une telle force ? C’était impressionnant !
L’onde frappa les aventuriers avec la violence d’un ouragan, telle une lame psychique. Marc chancela, sa vision se brouillant, mais il parvint à tenir. Pono également, serrant les dents jusqu’à en faire saigner ses gencives. Mais Tymor fut fauchée sur le coup, privée de toute substance.
La banshie se retira dans ses quartiers, blessée par leur regard de répulsion et de dégoût.
Un genou à terre, les deux survivants stabilisèrent l’ensorceleuse, lui faisant avaler une potion juste avant qu’une nouvelle vague de glaçonneux ne refassent surface.
Ils les éliminèrent sans difficulté, aidsé par les attaques à distance de Tymor qui s’était vite relevée, puis poursuivirent la visite, évitant soigneusement la pièce par laquelle la propriétaire des lieux était repartie.
Ils firent alors deux découvertes majeures : dans une vaste pièce se trouvaient les barils de mithril, entièrement emprisonnés dans une glace opaque, et dans ce qui ressemblait à un bureau, se trouvaient cinq runes. Cinq stèles de pierre, alignées, épaisses, imposantes. Au centre de chacune brillait une lettre gravée qui pulsait d'une lueur bleutée. G.L.A.C.E.
Ensemble, elles formaient le mot qui avait condamné l’embarcation. Des pulsations régulières, saturées d’énergie nocive, en émanaient, comme les battements d'un cœur glacé. Il était évident qu'elles étaient la source de ce climat arctique impossible.
Les trois héros tentèrent de briser les stèles, de les renverser, de les brûler. En vain. Rien n’arrêtait ce flux continu de gel et de blizzard, et ils durent affronter une nouvelle paire de créatures de glace avant de se repencher sur ce problème cubique.
C’est alors que Tymor, agacé par les suggestions absurdes de Marc qui confondait le C avec un U, réarrangea les lettres en en faisant pivoter avec effort l’un d’elles.
A.L.G.U.E.
Un mot absurde, presque enfantin. Un mot qui les bascula dans une toute autre atmosphère.
Pendant une seconde, rien ne se passa. Puis un craquement retentit. Suivi d'un autre. Et d'un autre encore. La glace se mit à fondre. D’abord en fines rigoles, puis en cascades. L’eau dégoulinait des ponts et le bateau, allégé, remonta doucement à la surface. L’air se chargea d’humidité tiède. Là où le givre dominait, des pousses vertes apparurent, timides puis envahissantes.
Miss Airu revint les observer, intriguée.
Mais la transformation ne s’arrêta pas. Du lierre s’insinua entre les planches. Des ronces émergèrent du bois même, comme si la coque nourrissait depuis toujours une forêt captive. Les tiges s’enroulèrent, s’épaissirent, fusionnèrent en une masse centrale qui pulsa d’une vie primitive.
En quelques minutes à peine, sous leurs yeux ébahis, un tertre végétal prit forme.
On aurait dit un kraken façonné de lianes torsadées. Son tronc épais était bardé d’excroissances noueuses d’où partaient des tentacules de près de deux mètres, hérissés d’épines et suintants de sève sombre. Chaque mouvement produisait un craquement humide, mélange de bois brisé et de fibres arrachées.
Devaient-ils fuir et abandonner la cargaison ? Ou avaient-ils le temps de saisir quelques tonneaux avant que le poulpe végétal ne s’en prenne à eux ?
Ils auraient pu s’échapper. Clairement. Mais la lueur dans leurs yeux trahissait autre chose. Même au beau milieu de l’eau, la Forêt revenait les hanter et ravivait de sombres souvenirs !
Le combat fut explosif, rythmé par le souffle retrouvé de Tymor qui, enfin libérée du froid, laissait éclater des gerbes de flammes d’une intensité nouvelle. Son corps se réchauffait enfin, et elle ne supportait pas d’avoir été si facilement effrayée, quelques minutes plus tôt. Pour la première fois, je vis la colère l’emporter, alors qu’elle déchargeait sa frustration sur la pauvre plante, la chaleur faisant éclater les tiges dans des explosions de vapeur.
Marc, quant à lui, abandonna toute retenue et laissa monter sa bête intérieure. Ses traits se durcirent, ses muscles se tendirent, et ses coups de hache enragés entaillèrent profondément le tronc vivant. Les glaçons animés n’avaient jusque-là pas justifié un tel relâchement, mais la vue de cette créature informe lui prodiguait un désir d’affrontement. Tester ces nouvelles limites, s’en prendre à plus fort que soi. Il n’en attendait pas moins.
Pono, surpris par l’agressivité de ses deux compères, se joint malgré lui à la bataille. Leur survie et le résultat de leur expédition dépendait de cet affrontement. Sans compter que son honneur l’empêchait de laisser ses amis seuls face à un tel danger. Avec agilité, et démontrant une nouvelle fois sa maîtrise du terrain, sa rapière perçait les racines terreuses, cherchant les points de jonction et tranchant les racines qui alimentaient la masse centrale. Chaque coup était une prière, chaque esquive, une supplique.
Mais les particules décidèrent encore une fois de s'en mêler, et l’escrimeur fit un faux mouvement. Son pied glissa sur une flaque de sève, le déséquilibrant une fraction de seconde. C'était suffisant. Une liane jaillit et s'enroula autour de sa cheville, le tirant violemment vers le sol.
Avant qu'il ne puisse réagir, le monstre végétal le saisit avec deux tentacules qui s'enroulèrent autour de son torse. Les épines pénétrèrent son armure de cuir. Pono hurla. Puis, dans un mouvement d'une violence inouïe, la créature le projeta comme un simple jouet. Son corps traversa une cloison dans une explosion de bois éclaté et se fracassa contre le mur opposé. Il s'effondra, inerte. Je crus qu'il ne se relèverait jamais.
Marc, enragé, profita de l’ouverture pour s’enfonCer jusqu’au cœur du tertre et trancha la base de la souche principale. Tymor lui laissa un instant pour s’écarter, puis concentra toute sa colère dans un trait incandescent qui perça la masse végétale de part en part.
La créature se replia, mais ne mourut pas.
Comprenant que leur temps était compté, mais qu’ils venaient de gagner un instant de réflexion, Marc et Tymor dégagèrent deux tonneaux de mithril des derniers morceaux de glace tandis que Pono, qui avait tout juste eu la force de boire une potion de soin, hela la barque et ses trois rameurs. Puis l’ensorceleuse réarrangea les runes dans leur ordre initial.
G.L.A.C.E.
C’était reparti, le froid revenait à la hâte. La verdure se contracta, luttant contre l’hiver renaissant. Les lianes se figèrent, prises dans une étreinte cristalline. Sous le regard indéchiffrable d’Airu, restée à distance tout au long du combat, les trois aventuriers ouvrirent un passage dans la coque affaiblie et firent glisser leur butin vers la barque approchante.
Ils quittèrent le navire maudit alors que la brume se refermait autour de lui, engloutissant à nouveau cette tombe gelée comme si rien ne s'était produit.
J'étais une fois de plus fasciné par leur manière compulsive de défier le danger. Non par nécessité, non par devoir, mais parce que quelque chose en eux, quelque chose de profond, d'irrationnel, refusait obstinément de s'avouer vaincu.
Ils avaient leur trésor, arraché aux griffes du froid et du chaos. Et moi, j'allais m'en servir pour les amener là où je le voulais. Vers Erias. Vers les réponses que je cherchais. Moi non plus, je ne m’avouai pas vaincu. Ils croyaient contrôler leur destinée. Pas totalement. Mais pour l'instant, je les laissais savourer leur victoire. Après tout, elle était bien méritée.

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