L'idole
Journal de bord du Dr H. Lemoine — Juin 1967
18 juin 1967
Tandis que j’embarquais sur le bateau, je ne pouvais m’empêcher de repenser à l’étrange suite de coïncidences qui m’avaient conduit à entreprendre ce voyage.
Tout commença par une lettre venue de l’asile d’Arkham. On m’y sommait de m’y rendre afin d’y identifier un confrère disparu depuis quatre ans en mer — retrouvé vivant sur une île glacée inconnue, au large de l’Islande.
J’y ai vu l’horreur. Jadis chercheur de renommée mondiale, il n’était plus qu’une coquille vide. Ses yeux ! Il n’y avait plus rien dedans, rien d’humain. Vitreux, absents, comme si on avait arraché son âme.
Lorsqu’il me vit, il esquissa un sourire… un rictus déformé, immonde, presque animal. Mon esprit eut peine à supporter cette vision sans vomir.
Plus tard, je consultai le film de son expédition. Au début, il parlait calmement, méthodiquement. Mais à mesure qu’il évoquait l’île, sa voix se chargeait d’une ferveur étrange. Ses gestes devenaient brusques, ses mots zélés, presque délirants.
Ses journaux n’étaient guère plus clairs. L’écriture se dégradait ; les phrases se brisaient, remplacées par des gribouillis et des symboles illisibles. À la fin, il ne restait que des taches d’encre et un mot, toujours le même : Idole.
Le rapport des autorités finit de me convaincre : nul homme n’aurait pu survivre seul si longtemps dans un tel climat. Lorsque j’interrogeai les sauveteurs, on me conseilla d’oublier. Certains refusaient même d’en parler.
Il fallait que je voie cet endroit de mes propres yeux.
Mince, mes migraines se font sentir.
21 juin 1967
Trois jours de mer. Trois jours à tourner en rond, à avaler des rations insipides. Nous allions abandonner lorsque j’entendis… un tambour. Léger, lointain, mais réel.
Je questionnai les marins ; aucun ne perçut rien. Pourtant, le son vibrait au fond de mon crâne.
Bjorn a dit que nous repartirions demain ; naviguer de nuit serait trop risqué. Nous jetons l’ancre ici.
21 juin 1967 – Soir
Nous avons discuté, l’équipage et moi. Je les avais crus rustres ; ils sont pourtant pleins de rêves. Erik veut reprendre la poissonnerie de son père, Bjorn rêve de grands voyages, Sven d’un avenir loin d’ici.
Fichu tambour ! Il pulse encore dans ma tête. Je dois être fiévreux.
22 juin 1967
À l’aube, nous avons aperçu une île de glace. Peut-être celle de mon confrère ? Les marins ont accepté de m’y accompagner. Bjorn restera à bord.
22 juin 1967 – Soir
Quand nous sommes revenus, Bjorn s’était pendu au mât. Ses yeux, mon Dieu ! Le même vide, le même rictus abominable.
Les marins murmurent qu’une force sombre habite ce lieu. Ils me supplient de partir. Mais je ne peux pas.
Mon crâne martèle de douleur. Ce maudit tambour ne s’arrête plus.
23 juin 1967
Pourquoi ? Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. J’essayais de convaincre Sven et Erik de m’attendre ou de venir avec moi. Puis les tambours ont frappé plus fort. J’ai cligné des yeux et… mon Dieu.
Qu’ai-je fait ?
Je ne peux plus reculer. Cet endroit m’attire. Les vibrations sous la glace me traversent jusqu’aux os. Peut-être qu’en les rejoignant, je ne les entendrai plus ?
Il me faut seulement un peu de nourriture. De la… viande.
24 juin 1967
Mes vivres sont épuisées. J’ai glissé sur la glace et éventré mon sac. Foutu glacier !
Il me reste quelques morceaux, mais je devrais les garder pour une extrême nécessité.
Enfin… peut-être pas.
25 juin 1967
Je les ai trouvés. Je les vois ! Les lumières qui dansent, les ombres qui se tordent au rythme des tambours !
Je les vois, je les entends, je les sens ! Je suis des leurs !
Leurs visages bruissent, se mêlent au vent, leurs corps se déforment dans la transe. Certains tombent, piétinés par les autres, tandis que leurs cris deviennent des chants.
Tandis que leurs pieds frappent la neige, je sens mon esprit se dissoudre. Elle entre en moi. Je l’y ai invitée.
Pas quand j’ai pris l’idole, non. À l’instant même où j’ai décidé de venir ici.
Je n’ai plus de mots. Plus de corps.
Je suis eux. Ils sont moi. Nous sommes—
Document retrouvé
Journal découvert près d’un cadavre, à côté d’une idole brune. L’homme semblait avoir tenté d’écrire sur la glace avant de mourir, visiblement avec un doigt arraché entre les dents.
On distingue seulement une série de cercles concentriques et un symbole inconnu.
Rapport confidentiel — Commission d’enquête du FBI
Classification : Secret Défense

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