La tristesse de Jacob

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Ce matin là, perdu dans ses livres, il sanglote. C'est plutôt rare, chez lui, de se mettre à pleurer.
Il faut dire que c'est un rude bonhomme, aux traits acérés, au regard sombre. Quand est-ce qu'il pleure, ce monsieur ? Aux enterrements, lors du kaddish, et puis parfois quand c'est shabbat, il pleure de joie.

Hier soir Yehuda est passé le voir à l'heure du dîner, bravant les intempéries maussades, afin de lui apporter de quoi manger.

"Salut petit frère, alors, toujours en pleine lecture ?" assène Yehuda, d'un ton tranquille.
"Oui, comme tu peux le constater..."
Devant Jacob, des piles monstrueuses de manuscrits anciens, en langue hébraïque, en yiddish, mais aussi en allemand, en polonais, en français...
"Et tu penses que tu vas trouver quoi là dedans, hein" demanda Yehuda,
"Des réponses, voilà ce que je pense trouver" lui répondit son frère.

Le silence pointait le museau, et aurait tôt fait de s'installer entre eux si Yehuda n'avait pas entonné : "Mais enfin merde ! Quoi, t'es devenu rabbin maintenant ? Tu te fous de la gueule du monde Jacob, et tu veux me faire croire que tu sais lire le polonais ?!"
"J'ai pris des cours récemment..." lui répondit mollement Jacob
"Des cours de polonais ? T'es entrain de me dire que t'as que ça à foutre ? Alors que ça fait deux semaines qu'on te réclame à la maison, que t'as laissé en plan l'affaire avec Brahim, ta priorité c'est d'apprendre le polonais ?!"

Jacob se taisait, doucement il penchait sa tête vers le table, ses mains rejoignaient ses tempes, il fermait les yeux.

"Eh réveille-toi maintenant, j'aurais passé la soirée à t'engueuler avec plaisir mais la bouffe refroidit..."

Jacob relève la tête, un léger sourire sur ses lèvres, il se lève enfin de son bureau et accompagne son frère jusqu'au salon.
Là, ils s'installent et commencent à manger les nems, les soupes miso, et toutes les drôleries chinoises que Yehuda avait apporté.

"Du polonais..." reprend Yehuda, "ça me sidère, tu sais ?"
"Je comprends" lui répond Jacob entre deux bouchées.
"Et tu penses que ça va te servir ?"
"Si je continue d'apprendre à ce rythme, dans un mois ou deux je saurai demander mon chemin..."

Les deux frères se regardent, marquent un silence... et partent ensemble en un grand éclat de rire.
Et Yehuda de lui dire : "Ah oui, je crois bien que ça te servira de pouvoir demander ton chemin ! Mais je sais pas bien si les polonais t'aideront..."
"Ils peuvent pas faire pire que les allemands..."
Et les deux de rire à nouveau...

Entre les plaisanteries, les gestes tendres d'affection, et le repas copieux, ces messieurs avaient de quoi occuper leur soirée hivernale.
Bientôt, il était l'heure pour l'invité de retrouver sa famille, laissant Jacob seul devant ses livres.

"Et n'oublie pas de dormir, ça t'aidera à bien assimiler tes nouvelles notions grammaticales" lui lançait Yehuda, tout en passant la porte de chez son frère
"Je n'y manquerai pas" répond Jacob, l'oeil attendri.

Regardant son frère retourner d'un pas gauche vers sa voiture, Jacob sort une cigarette et part l'allumer devant son bureau, contemplant gaiement ses très nombreux ouvrages.
La collection complète des commentaires de Rachi... les dernières paroles du Rav Ovadia... quelques considérations politiques d'un commentateur progressiste... et puis des siddourim, des livres de prière, et beaucoup, beaucoup de revues mécaniques...
Il s'assoit alors, prend le temps de terminer sa cigarette avant de l'écraser dans un joli petit bol de cuivre, et ouvre le siddour sur un kaddish... enfin, il respire péniblement.


Et cela dure depuis des semaines, et pourtant chaque soir il recule.
Bêtement seul, presque malade, les yeux perdus sur des mots qu'il déchiffre à grand-peine, il s'intoxique de confusion, préférant le tourbillon de la pensée à celui des drogues qu'il n'a jamais souhaité consommer...
Les prières de son siddour, les éloges funéraires de son kaddish... ça ne dure pas, ça ne suffit pas, ça n'a jamais été suffisant d'ailleurs.

Et quelles réponses cherche-t-il ?

Pour le savoir, il faudrait d'abord se poser les bonnes questions.
Comment cela a-t-il pu arriver, pourquoi ce jour là et pas un autre, y'avait-il quelques signes à déchiffrer ?
Est-ce un manquement personnel, est-ce une punition qu'il mérite... Peut-être n'est-il qu'un dommage collatéral ?
Qui lui disait, déjà, que les malédictions peuvent être collectives... Un Dieu qui ne ferait pas dans la dentelle n'est-ce pas un peu brutal ?
Tant pis pour la dentelle...

Et au lieu de s'en faire des fissures à la tête, il s'acharnait vainement, sur quelque oeuvre savante...
Vainement il tournait des pages, en lisait deux trois lignes, tournait d'autres pages...

Vers deux heures du matin, il se fit un café.

Et regardant autour de lui, s'apprêtant à dérober la tasse à sa machine, il se disait :
"Cette maison est très grande".

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La tristesse de JacobChapitre9 messages | 6 jours

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