Les deux faces de la lune

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Il entendait la femme respirer bruyamment sous son masque.

— C’est ce qui s’est passé chez Jacques Reignac ? Vous avez séparé son âme de son corps ?

— La fumée l’a aidé. Elle lui a montré des choses, grâce à mes enchantements.

Mathias se rappelait la femme parfaitement saine d’esprit croisée à l’église pour la veillée de Jacques. Cette même femme élégante avec qui il avait conversé devant le cabinet médical. Comment pouvait-elle se montrer si différente ? Arrivant à peine à formuler des phrases cohérentes.

— Je voulais récupérer l’acte de propriété, il est à moi.

— Est-ce que… hésita Mathias. Est-ce que vous l’aviez déjà fait, avant ?

— Une fois…

Elle semblait un peu plus en confiance. La lame du rasoir s’était éloignée de son poignet, bien qu’elle la tint toujours dans sa main.

— Une personne qui vous avez fait du mal ?

— Elle voulait… elle voulait me faire exorciser.

— De qui parlez-vous ?

— Ma mère.

Mathias resta sidéré.

— Elle disait que ça n’était pas normal de voir des esprits, de sentir leur présence. Elle voulait que je m’en débarrasse.

— Vous avez fait sortir son âme de son corps ?

— Je n’avais pas les herbes de sorcière, j’ai fait autrement.

Danika se dissociait peu à peu de Nicole, elle avouait ses crimes.

— Et vous avez eu envie de le faire d’autre fois ?

La femme se remit à appuyer sur sa blessure de sa main libre, la douleur devait empirer. Elle se laissa glisser sur une fesse pour soulager son côté blessé.

— Les autres ne le méritaient pas. Il faut être profondément mauvais, comme ma mère… ou comme Jacques.

Il devenait plus qu’évident qu’elle s’identifiait au vécu de Nicole Girard.

— Danika, il faut que je vous aide, vous êtes blessée.

Le gendarme redoutait qu’elle ne bascule sur les bougies allumées derrière elle. La femme semblait en détresse respiratoire sous son masque. Elle se laissa lentement glisser sur le parquet. Avec des gestes maitrisés, se gardant de se montrer brusque, Mathias s’approcha. La prise sur l’arme se relâchait. Il extirpa la lame des doigts gluants de sang. Il entreprit ensuite de libérer le visage de la femme.

Elle gémissait sous lui, mais le laissait faire. Il délivra enfin ses traits du masque noir. Elle lui apparut, paupières closes, respirant difficilement par la bouche.

— Danika, il faut rester avec moi.

Qu’advenait-il de Vincent à l’étage ? Mathias ne pouvait pas se dédoubler pour aller voir, risquant à nouveau de laisser filer la femme.

Les hommes du PSIG pénétrèrent dans la maison par la fenêtre percée. Braquant leur arme, ils se déployèrent pour couvrir les pièces du rez-de-chaussée. Quand la voie fut jugée libre, ils passèrent au premier étage. Là, ils trouvèrent le maréchal des logis-chef, tentant de maintenir consciente la femme signalée comme dangereuse. Au deuxième, un second membre du peloton découvrit le jeune gendarme touché à l’abdomen.

— On va vous évacuer, dit-il à Vincent pour le rassurer. Les secours sont en bas, on va leur dire qu’ils peuvent venir.

Mathias avait plus qu’hâte de sortir de cette maison des horreurs. Pour le moment, sa place restait aux côtés de Danika, dont l’état s’aggravait. Il détenait maintenant toutes les réponses, mais la femme réitérerait-elle ses confessions ? Au fond, il la prenait en pitié. La justice la tiendrait-elle pour responsable de ses actes ? Qu’avait-elle vécu les treize premières années de sa vie pour prendre la décision de tuer sa mère ?

Les secouristes reçurent le droit d’accéder aux blessés. L’extraction dura un certain temps. Les volets furent ouverts en grand. Les bougies éteintes. Mathias découvrit le paysage sous un autre jour. Une chambre de jeune fille, avec toutes ses affaires encore en place. Peut-être n’avait-elle pas eut le droit de venir les rechercher ? Il imaginait les vêtements encore en place dans la penderie. L’âme de Nicole errait-elle vraiment ici ?

Mathias secoua la tête.

Les médecins examinèrent la plaie par balle.

— Elle a perdu beaucoup de sang, il faut vérifier rapidement si un organe vital est touché.

— Sa vie est en danger ? demanda le gendarme.

— À cet endroit du corps, la balle a pu ricocher contre les côtes ou se coincer entre. Sans les radios je ne peux pas vous dire, répondit le secouriste.

— Elle ne se plaignait pas, j’ai trouvé ça étrange.

— Ses pupilles sont complétements dilatées, indiqua une autre doctoresse en s’activant. Je ne sais pas ce qu’elle a pris, mais ça a pu endormir la douleur.

— Toutes ses affaires sont en haut, précisa Mathias. Mais nos équipes feront des prélèvements pour analyse de toute façon.

Retrouver l’air du dehors fut plus qu’une bénédiction. Le maréchal des logis-chef savait qu’il passerait sa journée ici. Le relevé des preuves prendrait plusieurs heures.

— Vous n’avez rien ? lui demanda une femme du SAMU en le voyant émerger par la fenêtre du manoir.

— Non, un peu sonné par les évènements, mais ça va. Je voudrais voir mon collègue, le blessé à l’arme blanche.

Elle lui indiqua une ambulance plus loin. Mathias courut vers le véhicule, retrouvant Vincent sur un brancard, enroulé dans une couverture de survie.

— On va te rafistoler mon Vincent, tu seras encore plus beau qu’avant, lui dit-il depuis les portes ouvertes.

Le personnel médical s’affairait à lui poser un cathéter.

— Comment ça se présente ? demanda le gendarme.

Un homme maintenant une pochette de liquide à la verticale lui répondit :

— Le pronostic vital n’est pas engagé, rassurez-vous.

Le lendemain, Mathias se rendit à l’hôpital. Il n’avait pas bien dormi. Déjà, parce qu’il était resté pendu au téléphone avec Diane, complétement paniquée par son récit. Ensuite, parce que l’affaire tournait en boucle dans sa tête.

Il appréhendait la confrontation avec le major Devèze, qui devait tourner en rond à la gendarmerie comme un lion furieux dans les arènes du cirque. Ce qui l’intéressait pour le moment, c’était la perspective de rencontrer Joël Dupic, l’ex-mari de Danika.

Il le trouva en train de s’entretenir avec les infirmières. Inquiet et déboussolé, il prit le chemin de la cafétéria. Deux gendarmes montaient la garde devant la chambre de Danika. Après plusieurs heures au bloc opératoire, elle se trouvait hors de danger. Son état psychologique restait cependant inquiétant.

Vincent dormait dans son lit dans le même bâtiment, Mathias passa le saluer rapidement. Le jeune s’en tirait bien, plus de peur que de mal. Sa mère ne quittait pas son chevet, caressant les cheveux de son fils comme s’il s’agissait d’un petit poussin tout juste sorti de l’œuf.

Le maréchal des logis-chef retrouva Joël Dupic seul à une table de la cafétéria, devant un café noir fumant. Il regardait la tasse d’un œil absent. Mathias se glissa sur la banquette en face.

— Bonjour monsieur Dupic, je suis Mathias Brochart, le gendarme qui a procédé à l’arrestation de votre ex-compagne.

L’autre leva le nez et avisa sa tenue officielle.

— Je me doute que vous devez vous sentir chamboulé, mais j’aurais des questions à vous poser.

— Allez-y… répondit l’autre d’une voix éteinte.

La petite cinquantaine, l’homme présentait des cheveux grisonnants, une barbe bien taillée tachetée de blanc, et des yeux marron profondément cernés.

— Est-ce que vous me permettez de vous enregistrer ?

Il opina en portant le café brulant à ses lèvres.

La cafétéria ne bruissait pas d’une activité débordante. Quelques personnes à la mine morne prenaient un encas, d’autres, accompagnés de malade promenant leur perfusion, discutaient calmement.

Mathias appuya sur le bouton de l’enregistreur vocal. Cela lui permettrait de retranscrire les propos exacts par la suite.

Après quelques questions d’usage, il commença à creuser le sujet :

— Pouvez-vous me décrire le caractère de Danika Grinberg, lorsque vous la fréquentiez.

Joël Dupic respira bruyamment. Cela l’ennuyait vraisemblablement de ressasser ses vieux souvenirs.

— Je l’ai connu à ses dix-huit ans, elle travaillait à mon cabinet. Danika avait un vécu qui la différenciait des autres filles de son âge. Elle faisait son travail consciencieusement. Elle voulait mettre des sous de côté pour pouvoir louer son propre appartement, vu qu’elle dépendait encore du foyer de jeunes travailleurs.

— Vous avez donc commencé à vous fréquenter dans ces conditions ?

— Oui, je crois que pour elle, c’était plus un mariage de raison que d’amour, enfin, c’est le ressenti que j’ai eu avec le recul.

Joël ne regardait pas Mathias dans les yeux, parler de son intimité le gênait.

— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

— Elle cherchait la stabilité et la sécurité financière. Quand nous avons eu l’opportunité de fonder une famille, elle a refusé.

— Vous savez pourquoi ?

Il sembla hésitant. L’homme but son café pour se donner un délai de réponse.

— Danika avait… certaines croyances. Elle pensait posséder un don, et ne voulait pas que l’enfant à naître lui vole.

— Vous parliez ouvertement de ses croyances ?

— Non, elle restait assez secrète là-dessus, et je considérais qu’il s’agissait de son jardin secret. Au début, ça ne prenait pas beaucoup de place dans notre relation. Et puis, elle a commencé à dépenser, à consulter les pires charlatans, à acheter des babioles hors de prix.

Un homme passa avec un chariot pour ravitailler la vitrine de la cafétéria.

— C’est devenu un sujet de dispute ?

— Oui, j’ai fini par refuser d’éponger ses dettes. Je voulais la mettre face à ses responsabilités.

Il hésita encore.

— Un soir, quand je suis rentré, je l’ai trouvé à genoux dans le salon, un masque sur le visage. Elle avait dessiné un cercle au sol, avec la cendre de la cheminée. Je lui ai demandé ce qu’elle faisait et elle a dit qu’elle m’en voulait, mais qu’elle ne pouvait pas se résoudre à terminer la cérémonie.

— Quelle cérémonie ?

L’homme passa une main dans sa nuque pour la délasser. Il semblait de plus en plus mal à l’aise.

— Je ne saurais pas vous dire, mais j’avoue que j’ai eu peur. J’ai demandé le divorce après ça. Elle a eu l’argent qu’elle voulait.

Son téléphone se mit à sonner.

— Excusez-moi, c’est ma femme, informa-t-il le gendarme en regardant l’écran. Je peux répondre ?

Mathias indiqua que oui. Il coupa l’enregistrement.

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