La porte en Sapin,

4 minutes de lecture

Par Sorel Lise,

Claude allait et venait dans ce couloir religieusement, matin et soir depuis plus de 35 ans, et les murs semblaient avoir vieilli tout comme leur propriétaire. Année après année, les couleurs intenses avaient perdu de leur éclat, devenant ternes et fades. Contrairement à un bon vin qui gagne en saveur avec l’âge, le temps n’avait pas été tendre au 7 bis, chemin de la Corniche, 6e étage. Malgré la fin d’après-midi, il faisait sombre, les seules sources de lumière venaient du bas des portes, toutes fermées. On distinguait les contours en bois sculpté, plus ou moins récents selon la poussière qui s’incrustait dans chaque rainure. Un relent d’humidité s’infiltrait depuis la salle de bain, se mêlant à l’odeur renfermée venant de celle de la chambre voisine. Des boursouflures rappelant des cloques s’éparpillaient sur les murs et le plafond. Le système d’aération qui peinait déjà à renouveler l’air et à dissiper l’atmosphère chargée, tomba en panne. Le jour sous l’une des portes en sapin se tordit, et un bruit sourd résonna, de plus en plus fort, faisant trembler les murs et tomber les derniers cadres, qui se fracassèrent au sol. Il s’écoula plusieurs minutes avant que le calme ne revienne, seuls les éclats de verre jonchant le plancher témoignaient de ce qui venait d’arriver. La porte du fond s’ouvrit et Claude apparut, la main sur la poignée, un temps suspendu, son regard balaya les murs avant de s’avancer dans le couloir.

L’immeuble avait pourtant des fondations solides et une façade pleine de charme, séduisant les nombreux propriétaires parisiens. Construit dans les années 60 avec toute la modernité de l’époque, il était conçu pour que chaque appartement soient modulable et ainsi évoluer avec son occupant. Les cloisons tombaient afin d’ouvrir l’espace pour accueillir amis et fêtes ou montaient pour offrir de nouvelles chambres et plus d’intimité aux nouveaux hôtes. Studio, duplex, T2/T3, chacun pouvait se projeter et s’approprier l’espace pour aller avec ses envies et impératifs. Le point commun, d’immenses portes vitrées laissant entrer la lumière pour plus de chaleur et une ouverture prometteuse sur des balcons jonchés de plantes fleurissantes. Des havres de paix, ouverts sur le monde pour inspirer et respirer, commencer de nouveaux projets.

En pleine force de l’âge et avec une épaisse chevelure noire, Claude avait eu la chance d’obtenir cet appartement dans la vingtaine. Une franche poignée de main et quelques signatures plus tard, il avait passé le seuil de la porte plein d’entrain et de rêves. L’indépendance avait eu l’effet d’une joyeuse ivresse permanente, les soirées entres amis à refaire le monde en vidant des bouteilles de vin. Puis d’amis en amis, de fil en aiguille, une romance naissante accompagnée d’une carrière fleurissante. Tout lui réussissait, une énergie folle au travail qui continuait jusqu’au lit le soir avec des ébats torrides. Toutes les pièces y passèrent, de la table à manger à la douche à l’italienne en passant par les meubles de cuisine, ils étaient infatigables. Cette passion dévorante laissa place doucement à un amour plus profond, un attachement. Des touches féminines fleurissaient dans l’appartement, des vases, des livres, une deuxième brosse à dent et des parfums aux notes florales et vanillées.

La trentaine surgit remplaçant la vitalité fougueuse par une maturité et une force tranquille. Les murs se déplacèrent pour laisser place à une chambre d’enfants et pour y entrer une porte en sapin beige. A chaque passage devant, leurs doigts glissaient sur les cernes de croissance, ces légères ondulations entre le bois tendre et plus dur, dégageant une chaleur tiède et accueillante. Un souhait silencieux comme une pièce jetée dans un puits. Le temps continuait, avançait et avec lui les habitudes, la routine bien installée comme les rouages d’une horloge bien huilée. Finalement la quarantaine pointait son nez et la jolie porte en sapin restait close. L’ambiance chaleureuse avait laissé place doucement à la déception silencieuse, les regrets s’installèrent avec les non-dits. Les amants devinrent des ombres, renfermées, écrasées par le temps qui passe et emporte avec lui les rêves et les projets. L’envie s’évanouissait et plus rien ne semblait important désormais. Comme les aiguilles qui avançaient, les comportements devenaient mécaniques, sans chaleur, froids. Les murs se ternissaient, la poussière s’installaient, les rides se creusaient et les rires ne résonnaient plus.

Un soir, ces affaires avaient disparu, on voyait encore les traces laissées sur les meubles et les murs. La brosse à dent était seule dans son verre et les fleurs fanaient, faute de soin, d’attention. Claude ne regardait même plus la porte de sapin. Il continuait de passer devant, sans la toucher et partait travailler pour payer les factures. Mais ce bruit assourdissant le sortit de sa torpeur, ses habitudes étaient chamboulées. L’inconnu qui l’attirait tant autrefois l’inquiétait maintenant. Il était désorienté, même dans ce couloir qu’il connaissait par cœur, quelle heure était-il, quel jour, quelle année. Le contact sous sa paume de la porte en sapin lui insuffla une énergie qu’il ne connaissait plus. Un élan de vie et surtout d’envie le gagna, il fallait qu’il réagisse maintenant, comme une main tendue il fallait qu’il la saisisse. Il ouvrit la porte et s’engouffra à l’intérieur. Le plancher avait disparu, il flotta quelques instants avant de commencer à tomber, de plus en plus vite, jusqu’au sol, où ses os craquèrent sous l’impact. Il mourut sur le coup, l’éboulement d’une partie de l’immeuble avait laissé place à des décombres poussiéreux sur des vestiges de carrières. Des sirènes retentissaient déjà au loin et au 6ème étage, la porte en sapin oscillait doucement au gré du vent.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sorel Lise ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0