L'incertaine

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 Ce matin-là, l'inattendu avait décidé de frapper à ma porte sans prévenir.

Trois coups. Forts. Ce genre de coups qui vous arrachent au sommeil comme une mauvaise nouvelle qu'on n'a pas demandée. Moi qui avais mis des années à apprendre à dormir sans angoisses, voilà que ce matin réduisait tous mes efforts à néant. Merci.

 J'avais passé la nuit à écrire. Encore. C'est mon nouveau mode de vie depuis que j'ai envoyé mon manuscrit aux maisons d'édition. Le jour je fais semblant d'être une thérapeute posée et équilibrée. La nuit je me transforme en veilleur de mes propres doutes, gardienne de mes propres espoirs. Et entre les deux, je dors mal. Ou pas.

 Parce que je doutais. Terriblement.

 Mon destin reposait entre les mains des professionnels. Et maintenant quoi ? L'attente. Cette période étrange et inconfortable où l'on n'est plus tout à fait auteure et pas encore publiée. Un entre-deux flottant et incertain comme un matin de saison des pluies à Tahiti. On attend. On espère.

 J'ouvris la porte en pyjama, les cheveux en bataille, la tête encore pleine de mes personnages et de mes questions sans réponses.

 Un vieil homme se tenait sur le pas de ma porte. Un rémouleur. Oui, un rémouleur, à Tahiti, en 2026. Je vous jure que je n'invente rien. Il portait sa meule sur le dos et me regardait avec cette tranquillité bienveillante des gens qui ont tout leur temps. Moi qui n'en avais pas.

 Première stupéfaction, il me vouvoyait. À Tahiti. Où tout le monde se tutoie depuis la nuit des temps.

"Vous avez des couteaux à aiguiser, Madame ?"

 Deuxième stupéfaction. Des couteaux. Ici. À Tahiti. Où depuis toujours on appelle ça des coupe-coupes. J'observais le mien qui traînait sur le rebord de la fenêtre et je me demandai un instant si je rêvais encore.

Je le regardai, stupéfaite. Puis je regardai mon coupe-coupe. Puis je le regardais à nouveau.

"J'ai plutôt des certitudes à aiguiser," dis-je finalement.

Il me considéra un long moment avec la sagesse de celui qui en a vu d'autres.

"C'est pareil," répondit-il simplement.

 Derrière lui, le vitrier du quartier passait avec sa carriole. Il faisait tinter une petite clochette, cette sonnerie métallique et joyeuse qui résonnait dans la rue encore endormie. Et quelque chose, dans ce matin improbable et surréaliste, provoqua en moi un éclatement silencieux. Pas de tristesse. Pas de joie. La certitude soudaine que l'incertitude elle-même était un cadeau. Que douter voulait dire que quelque chose comptait vraiment.

 Moi qui avais tout quitté un jour avec 400 euros en poche et deux enfants, je connaissais bien cette sensation. Et j'y avais survécu.

Je souris au rémouleur.

"Entre," dis-je. "Je vais faire du café."

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