42. Menaces et faux-semblants

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Sarah

J’enlève mes chaussures et referme la porte avec douceur avant de tourner la clé dans la serrure. Rentrer si tard le soir, ou si tôt le matin, c’est plutôt rare pour moi. Enfin, c’était rare avant que je ne commence à coucher avec Liam.

J’ai passé une bonne partie de la nuit à discuter avec Ryan à la soirée. J’ai adoré voir le regard jaloux de Liam avant qu’il ne parte, j’avoue. Et j’ai bien envie de faire du bruit quand je passe devant sa chambre, histoire qu’il sache qu’il est presque trois heures du matin et que je ne rentre que maintenant. Ça lui apprendra à quasiment se taper Becca dans notre cuisine.

Je me déshabille rapidement et enfile un tee-shirt avant de passer par la salle de bain. Ryan est plutôt cool et nous avons passé une bonne soirée, même si j’ai bien senti qu’il était frustré que je refuse d’aller chez lui. Une partie de moi en avait envie, mais j’ai eu quelques échos de sa petite vie pas du tout tranquille et ça ne me tente pas plus que ça. Dit la nana qui s’est tapée le capitaine de l’équipe de basket alors qu’elle savait très bien qu’il ne couchait jamais deux fois avec la même fille. La blague. Ryan n’est pas Liam, et j’ai du mal à tourner la page, c’est une triste vérité qui m’a un peu plombée.

J’ai l’impression de voir la porte de la chambre de mon frère qui ne l’est pas se refermer lorsque je passe devant pour regagner la mienne. Peut-être qu’il est réveillé, en fait. Et curieux de savoir si je suis rentrée seule ? Je jubile, c’est mal, mais tellement agréable de savoir que c’est compliqué pour lui aussi et que je ne suis pas la seule conne à être jalouse. Ça ne changera strictement rien à notre situation, mais ça n’en reste pas moins satisfaisant.

Liam m’ignore royalement lorsque j’entre dans la cuisine après une nuit bien trop courte à mon goût. Je suis crevée, et Judith qui me saute dessus me donne envie d’aller me recoucher. Entre son excitation et celle, toute aussi palpable, de ma mère, je me dis que j’aurais peut-être au moins dû me taper Ryan, histoire d’être fatiguée pour autre chose que pour des discussions et un petit pelotage en règle.

Je dépose un baiser sur la joue de Judith, fais de même avec ma mère et hésite une seconde près de Liam. Possiblement un peu provocatrice, je me penche et fais de même avec lui après avoir redéposé sa sœur sur sa chaise.

— Salut, Petit frère ! Bien dormi ?

— Peut-être plus que toi, Sarah… Tu n’es pas rentrée tôt, dit-il sans parvenir à cacher une pointe de jalousie qui me fait presque oublier ma fatigue.

— Non, la soirée était sympa, j’en ai bien profité. Tu es parti tôt, toi, en revanche, dis-je en me servant un café. Tes potes t’ont cherché. Becca aussi, d’ailleurs.

— Ouais, il faut que je la rappelle, j’aurais mieux fait d’aller chez elle, je pense, j’aurais mieux dormi. J’espère que tu n’as pas trop fatigué Ryan, on a un entraînement tout à l’heure et il va en baver s’il s’est épuisé à la tache.

— Ryan ? C’est qui, ce Ryan ? intervient ma mère en fronçant les sourcils.

— Un basketteur de l’équipe de Liam. Tu vois, tout va bien, il me présente ses amis.

— Ah ! C’est bien, ça ! Et il est gentil, ce Ryan ? J’espère que tu ne présentes pas des mauvais garçons à ma fille hein, Liam ?

— Je ne le conseillerais pas comme gendre et il s’est bien présenté tout seul, grommelle le Capitaine. Elle pourrait trouver mieux, Sarah…

— C’est lui qui te cause de la peine, ma Chérie ? Ou tu cherches à tourner la page avec un mauvais garçon ? Tu sais que ce n’est pas la meilleure idée possible, ça, continue ma mère alors que je grimace.

— On peut arrêter de parler de ma vie intime au petit déjeuner, s’il te plaît ? Et je tourne bien la page avec qui je veux, Maman. Je peux t’assurer que lui ne se gêne pas, dis-je en jetant un œil à Liam.

— Oui, mais lui c’est un garçon, Sarah. A son âge, c’est normal de s’amuser, me répond-elle le plus sérieusement du monde.

— Eh bien, Maman, c’est à cause de femmes comme toi qu’on est encore considérées comme des sal… s-a-l-o-p-e-s, épelé-je en espérant que Jude ne comprenne pas, si nous aussi on veut s’amuser. Pourquoi une fille ne pourrait pas faire ça, elle aussi ? Et puis, comment ces bons messieurs queutards pourraient-ils faire s’il n’y avait pas des filles qui font pareil ? T’en penses quoi, toi, Liam ?

— Que ta mère a raison et que tu vaux mieux que ça. Et que moi, si je veux m’amuser, c’est normal, reprend-il, un air de défi affiché sur son visage.

— Eh bien, franchement, vous me décevez, tous les deux. On est au vingt-et-unième siècle, et si j’ai envie de me taper un mec différent tous les soirs, je le ferai. C’est mon popotin, mon corps, j’en fais ce que je veux. Putain, cette barraque va devenir l’antre du patriarcat à ce rythme, bougonne-je en me levant pour aller chercher un fruit.

— Mais ce n’est pas ça, ma Chérie. C’est juste qu’il faut que tu fasses attention à toi. Liam, fort comme il est, il ne risque pas grand-chose. Tu ferais quoi, toi, si un pervers essayait d’abuser de toi ? C’était ça que je voulais dire, rien d’autre !

— J’ai une très bonne dentition, je suis sûre qu’un coup de crocs bien placé, ça peut faire mal. Pour le reste, c’est pas parce qu’il a des muscles qu’il peut éviter les MST plus que moi, tu sais. Et vu comme il tire tout ce qui bouge, c’est lui qui est plus en danger que moi.

— A priori, je suis abstinent depuis plus longtemps que toi, Sarah. Moi, je suis rentré tôt, hier, si tu vois ce que je veux dire.

Je lui souris outrageusement avant de lui faire un doigt d’honneur, que ma mère attrape presque brutalement en me fusillant du regard.

— Oh ça va, Maman, fais pas ta mijorée, ris-je. On se taquine, c’est tout. C’est tout pile ce qu’il faut dans une relation fraternelle, c’est ce que tu voulais, non ?

— Si vous pouviez arrêter de vous chamailler, surtout devant la petite, ce serait pas mal, quand même. Et, je ne vais pas remettre de l’huile sur le feu, mais fais attention à toi, Sarah. Et toi aussi Liam, parce que tout grand dadais que tu es, tu n’es pas à l’abri d’une maladie non plus ! Vous feriez mieux de vous protéger l’un l’autre plutôt que de vous disputer !

— T’inquiète, Maman, on se protège, dis-je sans réfléchir avant de bafouiller. Enfin… Je… On sait que si besoin, on peut s’entraider, quoi.

Je dois rougir comme une écrevisse, ce qui fait pouffer Liam, et je ne me gêne pas pour lui coller un coup de pied dans le tibia. Petit… Ah, il m’énerve !

— Tu veux que je t’emmène à la fac aujourd’hui, très cher frère ? lui demandé-je en surjouant. Il pleut, ça m’embêterait que tu pues le chien mouillé pour draguer. Je protège ta réputation, ça te va ?

— Je ne sais pas si tu as assez dormi pour conduire. Tu me laisses les clés et je conduis ? Deal ? demande-t-il en tendant la main vers moi, son sourire charmeur revenu comme par magie.

— Très bien, mais ne traîne pas ce soir, j’ai un rencard, il faut que je rentre tôt pour me préparer, souris-je en déposant les clés dans sa main.

Je le vois froncer les sourcils et perdre un peu de sa superbe, mais il préfère ne pas relancer le débat et affiche un sourire juste destiné à ma mère qui sort enfin de la pièce pour aller se préparer aussi pour sa journée.

— Un rencard ? Encore ? me demande-t-il, suspicieux.

— Je ne suis pas du genre à coucher le premier soir. Tu le saurais si tu t’étais intéressé à autre chose qu’à mon cul, Liam, lui murmuré-je alors que Judith débarrasse sa table. On y va, petit frère ?

— Et moi, je ne suis pas du genre à coucher plusieurs fois avec la même, et pourtant je l’ai fait. Tout est possible, tu vois.

Je soupire et me lève pour débarrasser. Il faut dire que j’ai couché avec lui le premier soir. Et s’il a fait une exception pour moi, j’ai fait de même pour lui. Et ce rencard avec Ryan, on ne peut pas dire que j’en ai vraiment très envie. Disons que c’était un beau pied de nez à Liam, et une tentative désespérée de tourner la page, sans doute.

Après un rapide passage par la salle de bain et un gros bisou à Jude et à ma mère, je rejoins Liam devant ma voiture. Son regard est porté sur un type au bout de la rue et il semble plus tendu que jamais.

— Y a un problème ? On y va ? dis-je alors que je vois le type s’avancer vers nous.

— C’est un des adjoints du Mexicain, me répond-il doucement. Entre dans la voiture, je vais gérer.

— Heu… Non ? Je reste. Soutien familial, que veux-tu, dis-je en me plantant à ses côtés alors qu’une baraque aux cheveux bruns plutôt gras se poste face à nous, les yeux baladeurs.

— Bonjour, Liam. Mademoiselle, dit-il avec un sourire mielleux.

— Vous avez appris la politesse ? répond Liam qui reste tendu à mes côtés. On est pressés, on doit aller en cours, là.

— Il faut toujours être poli avec les ladies, tu comprendras en vieillissant. Je ne vous ennuie pas longtemps, je viens chercher les intérêts.

Je fronce les sourcils et me retiens de regarder Liam pour ne pas montrer mon incompréhension. Je croyais que ma mère avait réglé la dette ?

— Quels intérêts ? On a tout payé. Le Mexicain a eu son argent, je ne vois pas ce que tu viens chercher ici, Mec.

— Eh bien, le Mexicain n’est pas d’accord sur la somme versée. Il manque les quinze pour cent d’intérêts. Et je serais toi, je paierais. A moins que tu veuilles qu’il arrive quelque chose à ta petite sœur, dit-il avant de me regarder en prenant un air doucereux. Je ne fais que mon travail, pas le plus drôle, c’est clair, mais un contrat est un contrat.

— Et ça pousse à combien, ces intérêts ? demandé-je plus timidement que je le voudrais.

— Si c’est payé tout de suite, on va rester à deux mille dollars. Mais il perd patience, le Mexicain. Plus vous attendez, plus les intérêts vont monter. C’est pas moi qui fixe les règles, hein ?

— C’est en vous disant ça que vous arrivez à vous endormir le soir ? bougonné-je en regardant enfin Liam. C’était prévu, ça ?

— Si le Mexicain le dit, c’est que c’est ce qu’il faut faire, c’est tout ce que je sais.

— Si je paie tout de suite, après, il nous laissera tranquille ? l’interroge Liam. Deux mille et on est oubliés, c’est bien ça ?

— C’est pas moi qui décide, tu le sais bien. Deux mille et t’es tranquille un moment, j’imagine. Allez, arrête de faire le rebelle, tu sais que vous n’avez pas le choix, avec ton père.

Sérieux, c’est qui ce Mexicain ? Dans quel pétrin il s’est foutu, Jim ? J’attrape le bras de Liam et l’attire plus loin.

— Tu as de quoi payer ? lui demandé-je en soupirant. Tu veux… Tu veux que je t’avance ?

— Non, j’ai ce qu’il faut là-haut, soupire-t-il. J’allais rembourser ta mère… Mais si on paie, ils vont revenir…

— Et si tu ne paies pas ?

— Là, c’est pire… Ils sont fous, tu sais… Des disparitions, des meurtres, des viols, tout est possible…

— Sérieux ? Mais… Qu’est-ce qu’il a foutu ton père, bordel ! Il lui manque une case ou quoi ?

— Quand tu n’as pas de sous, tu fais ce que tu peux pour survivre. Je vais aller chercher l’argent, on n’a pas d’autre choix. T’inquiète pas pour moi, je vais prendre ma moto. Tu peux y aller, je gère.

— Quoi ? Tu veux que je te laisse avec ce type ? Mais… Tu risques rien ? Il fait flipper, il a un regard pas très rassurant…

— Si je lui donne le fric, il ne m’arrivera rien. Mais si tu restes, il risque de me mettre encore plus la pression. File, on en rediscutera plus tard, me presse-t-il.

Je jette un œil au type qui nous regarde, l’air impatient, et soupire en récupérant les clés de la voiture.

— Tu m’envoies un message pour me dire que t’es en vie et entier une fois qu’il est parti, ok ? Enfin, non, c’est même pas une question. Tu le fais, c’est tout, lui dis-je avant de monter dans ma voiture.

Franchement, je n’ai aucune envie de partir et j’hésite encore, mais Liam ne bouge pas d’à côté de ma voiture, attendant apparemment que je démarre pour rentrer. Cette histoire avec le Mexicain sent vraiment mauvais, et je ne peux que m’inquiéter sur le trajet qui me mène à l’Université. J’ai l’impression de retrouver mon souffle quand je vois son message. Il a beau avoir une tête de nœud, il n’est pas non plus stupide, et moi, je suis rassurée. A moitié, du moins.

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