98. Pris sous le houx

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Sarah

Je tends à Liam son chocolat chaud et m’installe à ses côtés sur le banc tandis qu’il recouvre mes jambes de la couverture. Je crois que ce spot, après celui de ma chambre, est mon préféré. De ce petit balcon, on a une vue directe sur les montagnes, à l’abri de la neige qui tombe ce matin. Il fait froid, mais nous sommes loin du brouhaha des petits qui jouaient à cache-cache dans la maison, du bébé qui pleure depuis une demi-heure, et de nos parents qui nous disent qu’on pourrait donner un coup de main avec les gosses. Comme si nous ne nous étions pas assez occupés d’eux.

— Alors, tes premières vacances à Aspen ? Ça t’a plu ? demandé-je à mon basketteur en nouant mes doigts aux siens sous la couverture en laine.

— Des nuits de rêves dans un paysage de carte postale et des journées en charmante compagnie, ce serait compliqué d’avoir mieux !

— Tu ne regrettes même pas d’avoir passé le nouvel an avec des gosses et des vieux plutôt qu’avec tes potes ?

— Je pense que la fin de la nuit a compensé le manque de mes potes, répond-il, les yeux qui brillent. J’ai fait des rêves qui m’ont fait étonnamment de bien.

— Tu ne penses vraiment qu’à ça, c’est fou. Heureusement que j’adhère au truc, sinon on n’aurait pas fait long feu, toi et moi, ris-je.

— Tu sais quoi ? Même sans ça, je pense que ça aurait matché quand même. C’est un peu la cerise sur le gâteau, si tu vois ce que je veux dire.

— Avec votre réputation, Monsieur Sanders, permettez-moi d’avoir un doute, quand même. On aurait peut-être pu être… Bon copains, tout au plus ?

— Tu n’as pas l’impression que tu m’as éloigné de ma réputation depuis qu’on se connaît ? me demande-t-il en plongeant son regard magnifique dans le mien.

— J’ai l’impression d’avoir réussi l’impossible, me moqué-je. D’ailleurs, j’ai parfois envie de faire une annonce officielle, histoire de rabattre le caquet de toutes les nanas qui te tournent autour. J’hésite entre un mégaphone sur le campus, un article dans le journal, une publication Facebook… T’en penses quoi ?

— Non, moi j’aime bien quand on me tourne autour. Ça booste mon ego, tu vois ?

— Je vois très bien, oui… Mais fais quand même gaffe à ce que je ne t’oblige pas à booster les muscles de ton bras droit pendant quelques jours. L’ego, c’est bien, la branlette, un peu plus ennuyeux, non ?

— C’est vrai, surtout que je n’ai pas eu de jouet, moi, à Noël. Je serais trop malheureux si je ne devais compter que sur mes doigts.

Tu m’étonnes qu’il serait malheureux. Je n’ai pas le temps de répondre que Judith débarque sur le balcon en chaussettes et tee-shirt, l’air affolé. Fin du tête-à-tête.

— Liam ! Tu peux venir m’aider ? Mike, il a cassé mon château de princesse !

— Ah la la, j’arrive. Ne t’inquiète pas, je suis sûr que je vais réussir à réparer ça. Désolé, Sarah, le devoir m’appelle, me dit-il en se levant, prenant la précaution de laisser la couverture sur mes jambes.

Je l’observe prendre sa sœur dans ses bras et rentrer, sa tasse à la main. On réussit quand même à se trouver des petits moments à deux, même s’ils ne sont globalement que la nuit. Avec autant de gosses dans les parages, on évite de jouer avec le feu. C’est toujours discret, jusqu’à notre baiser de bonne année dans le couloir alors que Liam avait piqué une branche de houx dans la décoration du salon. Monsieur devient romantique, et je fonds encore davantage chaque jour pour lui.

— Je peux me joindre à toi ?

Je me tourne vers ma tante et acquiesce tandis qu’elle vient s’installer dans le fauteuil en face de moi. Elle dépose sa tasse sur la table basse, prend le temps de se couvrir de la couverture qu’elle a apportée, et me lance un petit sourire que je n’arrive pas à décrypter.

— Kylian est calmé ? Il va bien ?

— Oui, il n’a pas l’habitude de se coucher si tard et avec tout le bruit hier soir, il a eu du mal à dormir. C’était une belle soirée, non ? demande-t-elle en me dévisageant.

— Oui. Ce sont même de belles vacances. Ça fait du bien. Surtout de voir Maman aussi joyeuse. Mais… C’est quand même hyper bruyant, ris-je. Je ne sais pas comment tu fais au quotidien.

— Il n’y a pas que ta mère à qui les vacances réussissent. Je ne t’ai jamais vue aussi rayonnante ! A croire que le bruit et l’agitation, ça a du bon parfois. On n’est pas au centre des attentions.

— Crois-moi, le calme me manque. J’adore tes enfants, mais le silence de la maison commence à me manquer. Enfin, c’est un peu moins silencieux depuis que Jude chante la Reine des neiges tous les jours, souris-je avant de froncer les sourcils. De quoi tu parles ? Au centre des attentions ? Je ne comprends pas ce que tu veux dire par là.

— Oh rien de particulier, Sarah. N’écoute pas les bêtises de ta vieille tante. C’est juste que l’époque où on pouvait embrasser qui on voulait me manque, tu sais. C’est quand même beau d’être jeunes et libres.

Elle soupire et me regarde avec toujours cette curiosité qui me laisse penser qu’il y a plus derrière ses paroles que ce qu’elle laisse entendre.

— Tu es mariée, Tata, fallait y penser avant, non ? ris-je. Et crois-moi, niveau liberté, on est limité aussi…

— Ah j’imagine bien que tu es limitée ! Avec ta mère qui te tourne autour et cherche à te protéger de tout, ça ne doit pas être facile tous les jours. Heureusement qu’il y a des couloirs un peu sombres pour profiter un peu de la vie ! Et les nuits aussi, sûrement, rajoute-t-elle après une petite pause, comme si elle venait de comprendre quelque chose.

Oh merde. J’essaie de rester de marbre, mais là, c’est moi qui viens de piger le fond de la conversation. Il semblerait bien qu’elle en ait un peu trop vu. Je ne sais pas comment réagir, honnêtement. Elle ne semble pas en colère ou jugeante, mais elle prend quand même la peine de venir m’en parler. Enfin, “parler” est un bien grand mot.

— Où est-ce que tu veux en venir, Tata ? lui demandé-je finalement.

— Mais nulle part, jeune fille. Nulle part… continue-t-elle d’un ton un peu rêveur. Fais juste attention à toi, il y a des choses sur lesquelles il vaut mieux garder le silence. Moi, je suis une valeur importée dans la famille, je me moque un peu du respect du nom, des coutumes, et de tout le tintouin. Mais d’autres ne sont peut-être pas aussi ouverts d’esprit que moi, c’est tout. C’est juste un conseil, ajoute-t-elle. Ne le prends surtout pas mal, et comme je te l’ai dit, ça me donne envie de retrouver mes vingt ans, tout ça !

— Donc, tu me conseilles de vivre cachée toute ma vie ? Super, merci Tata, marmonné-je.

— Toute ta vie ? Mais ce n’est qu’une amourette de vacances, quelle importance ? Tu crois que ça va durer longtemps, tout ça ? Quand on vit cachés, c’est que ça ne peut pas vraiment exister, je pense. Et donc que ça n’a pas d’avenir.

J’hésite vraiment à me confier à elle, mais elle semble plus bienveillante que jugeante. Je ne discute pas de tout ça avec Evan, le seul au courant pour nous, qui a pris ses distances avec moi depuis un moment. Et puis, je crois que j’ai besoin de déballer, là.

— Tu me promets de ne pas en parler à Maman, hein ? lui demandé-je alors qu’elle lève les yeux au ciel, comme si je venais de dire la plus grosse connerie de ma vie. Disons que… C’est plus qu’une amourette de vacances, Tata.

— Plus qu’une amourette ? Tu veux dire que c’est du sérieux ? Ce n’est pas simplement un petit bisou par ci, par là ? s’interroge-t-elle, surprise.

— Ben non… On se fréquentait déjà avant que nos parents ne nous annoncent qu’ils se mettaient en ménage. C’était juste pour s’amuser, au début, mais... On a voulu arrêter quand on a su, tu sais…

— Ouh la… Vous avez vraiment essayé ? Ou c’était sans conviction ?

— Oh crois-moi, j’ai essayé, marmonné-je. Mais imagine un peu que tu sois au régime sec et qu’une foutue crêpe maison au chocolat, agrémentée d’une boule de glace vanille et de chantilly, se trimballe sous tes yeux H24. Comment tu veux tenir ?

— Tu la dévores, c’est clair… Mais personne n’est au courant ? Je n’ai passé que quelques jours avec vous, et je l’ai déjà vu… C’est incroyable, ce secret, non ?

— Je sais pas… Je l’ai dit à un ami, en dehors de ça, c’est secret défense. Tu sais, Maman est à fond dans sa relation avec Jim, elle s’occupe de Jude… On fait en sorte de ne pas attirer l’attention. Elle a bien remarqué qu’on était plus proches, plus complices, mais je ne crois pas qu’elle doute qu’on s’aime d’une façon bien différente d’un frère et de sa sœur… Elle m’aurait déjà envoyée en pension même si elle n’en a aucun droit, si elle nous avait grillés, ris-je.

— Pas facile, tout ça… Si je peux me permettre un conseil, vous devriez prendre un peu de distance tous les deux et voir si les sentiments passent ou pas. Si c’est le cas, c’est que c’était bien une amourette. Sinon… Eh bien, sinon, vous êtes partis pour créer un bel imbroglio !

— On s’est donné jusqu’au mariage des parents, soupiré-je en regardant au loin. Sincèrement, je ne sais pas comment je vais faire… A part déménager à l’autre bout du pays pour ne plus le voir… Je sais déjà que ce n’est pas une amourette, j’en suis arrivée à réfléchir à comment retarder voire faire annuler ce foutu mariage, moi…

— Tu sais, techniquement, rien ne vous empêche de vous mettre ensemble. Tu crois que vos parents n’accepteraient pas ?

— Maman est à fond sur le côté famille, c’est horrible. Elle passe son temps à nous rappeler que nous sommes frère et sœur, je te jure… Elle va faire une syncope, c’est sûr !

— Ecoute, je te conseille de vivre au jour le jour. Il y aura peut-être un miracle qui va se passer et rendre tout ça possible ?

Je me tourne vers la porte qui s’ouvre et souris en voyant Liam revenir. Il s’arrête lorsqu’il voit que je ne suis pas seule, mais je lui fais signe de venir s’asseoir, ce qu’il fait en imposant une distance habituelle avec moi lorsque nous sommes en présence d’une autre personne.

— Maureen nous a grillés… Il semblerait que nous ne soyons pas si discrets que ça.

— Comment… ? commence-t-il en jetant un regard inquiet vers ma tante.

— Ta superbe idée du houx et du baiser de minuit, Capitaine, ris-je.

Liam semble un peu mal à l’aise et surtout perdu par rapport à ce qu’il doit faire vis-à-vis de cette information.

— Tu as l’air de prendre ça bien... Tu as déjà un plan pour te débarrasser de son corps ? me demande-t-il en montrant Maureen qui sourit à nos échanges.

— On est à la montagne, y a moyen oui, m’esclaffé-je. Enfin, j’y aurais sans doute pensé si ma tante n’était pas si ouverte d’esprit. Disons qu’elle n’a pas crié au scandale…

— C’est parce qu’il n’y a pas de scandale, intervient-elle alors. Juste deux jeunes gens qui ont l’air de s’aimer. C’est beau. Mais mon silence a un prix…

— Ah oui ? Je n’étais pas au courant, soupiré-je en jetant un œil à Liam. C’est quoi, ton prix ?

— J’ai quatre gamins, ça mérite bien un peu de babysitting, non ? dit-elle en souriant. Vous pourriez le faire à deux à la maison, par exemple. Chez moi ou ailleurs… Avec ou sans enfants… Enfin, c’est vous qui voyez, hein.

— Ah oui, du babysitting sans baby et où on veut, ça peut valoir le coup, répond Liam qui a tout suivi.

— Disons que ça peut être envisageable, souris-je. Merci, Tata. Tu n’imagines pas à quel point… Enfin, ça ne fait pas de mal d’avoir une alliée.

Je me lève et vais la prendre dans mes bras avant qu’elle ne nous laisse à nouveau tous les deux. Liam se rapproche un peu et nous reprenons notre petit tête-à-tête, main dans la main, cette fois sans chocolat chaud. L’entendre me dire que nous ne faisons rien de mal m’a fait un bien fou, même si je sais que ses yeux ne voient pas ce que ma mère pourrait interpréter, elle. Pour autant, un peu de normalité, rien que quelques minutes, ça ne fait pas de mal.

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