76. Requête désespérée

7 minutes de lecture

Sarah

Je m’installe sur le lit d’Evan et l’observe ranger ses fringues étalées un peu partout. J’ai tourné et retourné la situation dans tous les sens, je ne sais pas quoi faire. Je n’ai trouvé qu’une solution, et je doute que ça plaise à grand monde. Sauf peut-être à ma mère, qui me dit depuis que je dois avoir quinze ou seize ans qu’il ferait un petit ami génial.

— La dernière fois que tu es venue chez moi à l’improviste, tu allais te faire interner. Qu’est-ce qui va nous tomber sur le coin de la tête, cette fois ?

Sympathique comme introduction. Oui, je ne suis pas du genre à arriver à l’improviste, mais là, il y a urgence. Si je n’invite personne, ma mère va me faire la tête pendant des semaines, pensant que je ne lui fais pas confiance.

— Rien d’aussi grave, j’imagine. Tu fais quoi pour Thanksgiving ? Tes parents sont là ?

— C’est quoi cette question ? Comme tout le monde, je vais voir mes parents pour la fête, oui. Avec le lot habituel de nourriture un peu froide parce que c’est impossible de tout cuisiner en même temps et les récriminations de la grand-mère parce que de son temps, la tarte à la citrouille, elle était faite avec de la vraie citrouille… Le pied, quoi ! ricane-t-il.

— Ma cuisine a plusieurs fours, la bouffe est toujours chaude, et ma mère est un cordon bleu. Tu veux venir manger à la maison ?

Il s’arrête alors qu’il est en plein milieu du pliage d’une chemise hawaïenne aux motifs fleuris.

— Tu m’invites chez toi pour Thanksgiving ? C’est quoi cette histoire ? me demande-t-il, intrigué.

— J’ai besoin que tu me sauves la vie, Evan. Il est possible que… Ma mère soit tombée sur une poubelle pleine de capotes… Et qu’elle ne me lâche plus la grappe depuis ce triste matin.

— Une poubelle pleine ? Combien ? s’interroge-t-il alors que la question n’est vraiment pas là.

— Suffisamment pour qu’elle me traite presque de traînée, ris-je. Mais c’est pas là le problème. Elle m’a demandé d’inviter mon boyfriend à Thanksgiving, tu vois ?

— Non, je ne vois pas, Sarah. Pourquoi tu ne vas pas le voir et tu ne l’invites pas ? Il a peur de rencontrer la belle-mère ?

Ça, c’est une question pertinente, au moins. Mais ça ne m’aide pas du tout. Je suis venue ici pour lui demander un service, mais je n’ai aucune intention de lui parler de Liam et moi.

— Eh bien… C’est un peu compliqué, en fait… Disons que… Ma mère n’approuverait pas cette relation, tu vois ? Et elle s’inquiète un peu, je crois, je voudrais la rassurer. Tu es un mec bien, ça fait longtemps qu’elle dit qu’on devrait se mettre ensemble… Tu vois où je veux en venir, à présent ?

— Je vois surtout que tu me demandes de planter mes parents à quelques jours de la fête sans me dire le pourquoi du comment. Il a quoi ce type pour que ta mère ne l’approuve pas ? Et puis, si je viens avec toi, ça va impliquer quoi ? Des bisous et puis c’est tout ? Je dois aussi passer la nuit dans ton lit ? Parce que pas sûr que Monsieur capotes apprécie, tu vois ?

Ah non, c’est sûr qu’il n’appréciera pas. Je n’ai même pas osé lui parler de mon idée, j’ai peur de sa réaction. En soi, c’est une solution comme une autre, non ? On fait comme on peut.

— Promets-moi que tu garderas ce que je vais te dire pour toi. Et… Promets-moi que tu ne me jugeras pas. S’il te plaît… Je… Merde, c’est vraiment la galère, tu sais…

— Eh Sarah Chérie, tu sais bien que tu peux tout me dire ! Est-ce que je t’ai déjà trahie une fois ? Si tu viens me voir, c’est que tu es dans la panade, alors, si je peux aider, je le ferai. Mais c’est Thanksgiving, quoi !

Je l’observe un moment avant de soupirer. C’est vrai que c’est bien le seul à qui je pourrais me confier sur n’importe quel sujet. Le plus dur, c’est de se lancer, non ?

— J’ai commencé à fréquenter ce garçon, il y a quelques mois, en fait. Et… Disons qu’il est possible qu'entre-temps, il se soit installé chez moi… Tu vois ?

— Tu veux dire que tu fricotes avec Liam ? Et pas qu’un peu, si j’en crois les capotes, c’est ça ? demande-t-il, incrédule.

— On fricotait, oui… Disons qu'on est même plutôt ensemble, en fait. Enfin, autant qu’il est possible en se planquant de nos parents respectifs.

— Ah oui ? Carrément ensemble ? Et depuis des mois ? Et c’est maintenant que tu me dis ça ? Tu aurais mieux fait de venir fricoter avec moi plutôt qu’avec lui, si je comprends bien. Et qu’est ce qui dérange ta mère alors ? Elle est avec son père qui est black, elle n’est pas raciste, quand même ?

— Bien sûr que non, enfin ! Je… Nos parents vont se marier, tu le sais ? Ma mère est en mode jolie petite famille, tu vois le genre ? Elle n’arrête pas de me parler de la belle grande famille que nous formons. Et donc, techniquement, tu imagines si je lui dis que je couche avec Liam ?

— Ah oui ! Le tabou !! Et tu kiffes le côté tabou ou c’est juste le bordel ?

Le tabou ? Non, ce n’est absolument pas ce qui me fait kiffer. Éventuellement, se cacher, se retrouver en secret, ça a son charme pendant un temps, mais je suis bien loin de ce mood depuis un moment.

— Le tabou n’a rien d’agréable, tu sais. Enfin, il n’y a pas de tabou, nous ne sommes pas frère et sœur. Il n’y a que nos parents qui voient les choses comme ça. Alors, tu es prêt à me sauver la mise ou pas ?

— Je ne sais pas comment je vais faire avec mes parents, soupire-t-il en s’asseyant près de moi. Et tu es sûre que Liam, ça ne le dérange pas que je joue au petit ami alors que lui ne pourra rien faire ?

— Tu pourrais venir juste pour l’apéritif ? Ou pour le dessert ? Et pour Liam, j’en fais mon affaire, soupiré-je.

— Ah oui ? La mise en bouche ou la sucrerie à la fin ? répond-il, taquin. Beau programme, joli Coeur, et tout ça sans même un petit bisou pour me remercier de mettre en danger ma relation avec mes parents ? Tu me laisses les appeler et m’organiser avec eux ? Je vais leur dire que je vais manger chez ma petite amie, ça devrait alimenter les conversations pendant tout leur repas.

Je serre sa main dans la mienne et dépose une bise bruyante sur sa joue.

— Tu me sauves la vie, t’es vraiment un ami en or, Evan.

— Attends, j’ai pas encore survécu à la conversation avec mes parents, ma Belle. Donne-moi dix minutes et je te confirme, ajoute-t-il en se levant, le téléphone à l’oreille pour les contacter.

Je soupire et me surprends à croiser les doigts. Je sens que cette soirée de Thanksgiving va vraiment être dingue… Je doute que Liam apprécie la solution que j’ai trouvée, mais j’ai vraiment besoin de rassurer ma mère au sujet de notre relation de confiance et tout le blabla. Et puis, plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’il faut brouiller les pistes. Si ma mère ne rencontre pas mon boyfriend, elle va commencer à se demander de qui il s’agit et fouiner pour trouver la réponse. Je me demande combien de temps elle va mettre pour comprendre qu’aucun mec ne vient en douce à la maison au beau milieu de la nuit et qu’au final, le loup est déjà dans la bergerie.

J’entends Evan plaider sa cause auprès de ses parents, et je me trouve vraiment égoïste de le priver de Thanksgiving avec ses proches.

— Alors, verdict ? lui demandé-je quand il se rassied à mes côtés.

— Eh bien, tu as un petit ami pour la soirée. Mais en échange, il va falloir que tu viennes à la soirée chez moi le lendemain. Je te préviens, ils vont te parler mariage et bébés, mes parents !

Liam va me tuer, c’est sûr. S’il n’étripe pas Evan. Je ne sais pas lequel de nous passera l’arme à gauche en premier.

— D’accord, ris-je. Merci, Evan, tu me sauves la vie, là. Je te promets que tu vas bien manger, et ma mère t’adore, ça va être cool.

— Bon, combien de capotes alors ? C’est juste pour que nos histoires correspondent, hein ? se marre-t-il en venant me serrer dans les bras. Liam… Franchement, tu es folle.

— Heu… J’en sais rien, je ne les ai pas comptées, ris-je, mal à l’aise. Pourquoi tu dis que je suis folle ? C’est si terrible que ça ?

— Ben te mettre avec le mec qui courait après toutes les meufs, le séduire, le faire venir chez toi pour en profiter tous les jours, moi je dis bravo, Mademoiselle ! Une belle stratégie !

— J’aurais aimé que ça n’en arrive pas là… C’est super compliqué à vivre. T’imagines le truc ? Enfin, y a des parties super agréables, quand même, pouffé-je. Mais, pour le reste… Vivre ensemble en tant que frère et sœur, crois-moi, c’est pas l'idéal ! Si j’avais pu choisir, je ne serais pas tombée amoureuse du fils du mec de ma mère, crois-moi.

— Ouais, la prochaine fois, tu choisis plutôt le meilleur ami qui est toujours là pour te sauver la vie, hein ?

— J’y penserai, promis ! Mais j’aurais trop peur de perdre ton amitié, je crois… Bon.. Je vais y aller, il me reste encore à avertir le basketteur. Encore merci, Evan, tu es un ami en or, souris-je en le prenant dans mes bras. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

Evan ne me répond pas mais me serre contre lui avant de me raccompagner jusqu’à ma voiture. Une partie de moi est soulagée d’avoir pu se confier à lui, et de ne plus porter ce secret simplement avec Liam. Pourtant, je n’arrive pas à être totalement rassérénée. Je m’en veux de mentir à ma mère, mais aussi d’impliquer Evan dans ce truc pas très sain que je mets en place. Et puis, j’appréhende vraiment la réaction de Liam. Je doute qu’il apprécie la plaisanterie, même si c’est la meilleure façon de nous éviter des ennuis. Je crois que la conversation à venir va être houleuse. On ne peut vraiment pas simplement profiter, en fait, il faut toujours qu’on vive en mode montagnes russes, apparemment.

Annotations

Vous aimez lire XiscaLB ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0