Combat

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  Ses yeux s’habituèrent rapidement à la noirceur opaque qui remplissait la grotte. Yuma réajusta les trois lances qu’il avait fixé à son dos et s’assura d’avoir une bonne prise sur celle qu’il tenait dans sa main droite. Il se remémora les noms des héros de légendes qui avaient marqué l’histoire de son peuple. Cette nuit, il rejoindrait leur panthéon ou il mourrait. Cette nuit, il deviendrait un héros ou un oublié. Un bruit sourd retentit, loin dans le ventre de la montagne, et le figea. Il rebondit sur les parois de la caverne, d’abord infime, et s’amplifia alors qu’il approchait de Yuma à une vitesse étourdissante. Il devint assourdissant, et le dépassa brusquement pour fuir au dehors. L'étrange son résonna encore et se changea en une musique monotone. Le jeune Aketcheta s'accorda un instant pour se ressaisir et s’avança à sa rencontre. Son cœur battait la chamade. Il marcha sur une distance qu’il estima à près de deux miles avant d’apercevoir de la lumière. Il se courba aussitôt et s’en approcha doucement. La lumière qui dessinait les contours réguliers des parois ne semblait pas naturelle. Elle était trop blanche et trop vive pour venir des astres, et trop stable pour être celle d’un feu. Yuma déboucha alors sur une salle demi-sphérique aux dimensions cyclopéennes où se jouait un spectacle qui le remplit de stupeur. Il se redressa, les yeux et la bouche grands ouverts, oubliant qu’il était là pour vaincre Molimo.

  Des échafaudages en pin brut étaient érigés autour de quelque chose qu’aucun œil d’homme n’avait jamais vu. On aurait dit un bout de ciel échoué au cœur de la montagne. Sa surface était dure et noire comme la nuit, et des points lumineux y étaient enchâssés à intervalles réguliers. Une de ces lumières inondait la grotte de sa blancheur, dévoilant des choses fantastiques dont Yuma ne pouvait même pas imaginer la fonction. Et debout sous l’immense bout de ciel, se tenait le démon noir. Il manipulait d’épaisses lanières noires qu’il liait entre elles, et s’assurait de la solidité de son ouvrage en frappant la paroi de l’objet avec un étrange outil à tête carrée. L’Aketcheta, fasciné par cette scène incroyable, laissait ses yeux aller d’un élément à un autre, gravant chaque détail dans son esprit. Il remarqua alors une chose qui raviva tous ses sens de chasseur. Une boite rectangulaire ouverte, de laquelle s’échappaient une légère brume blanche, et la patte ensanglantée d’un puma. Des ossements d’animaux en tout genre jonchaient le sol au pied de la boîte. Certains avaient été soigneusement rongés tandis que de la chair et des muscles étaient encore attachés à d’autres.

  Yuma reporta son attention sur l’ours démoniaque, remplit son torse d’air et hurla le cri de guerre des Aketchetas. Molimo sursauta. Son outil glissa de ses pattes et il se tourna brusquement vers Yuma. Son regard couleur d'océan, terriblement humain, brillait d’une intelligence, d’une brutalité et d’une colère ardentes. Il rugit à son tour, abandonna son travail et se dirigea d’un pas décidé vers le jeune guerrier. Il se saisit au passage de ce qui semblait être une lance taillée dans la pierre de lune, les yeux toujours fixés sur celui qui avait osé profaner son sanctuaire. Yuma frémit en voyant la carrure impressionnante du kuruk, qui n’en était assurément pas un, le feu qui brûlait dans ses yeux et la facilité avec laquelle il faisait tournoyer sa lance. Il poussa de nouveau son cri de guerre pour se donner du courage, oublia sa peur, et se lança à l’assaut de Molimo.

  Yuma était rapide. Il courut droit sur son adversaire, pivota soudainement sur son flanc gauche et lança son bras droit de toutes ses forces. Molimo esquiva avec une agilité et une vitesse ahurissante et brisa la lance de l’Aketcheta d’un revers dédaigneux de la patte. Sa lance de lune vrombit, fusant telle la foudre tombant du ciel et se tinta de vermeil. Une douleur sourde envahit l’épaule droite de Yuma qui s’arma aussitôt d’une nouvelle lance. Les deux armes s’entrechoquèrent et se lancèrent dans une danse mortelle. Les bruits du combat retentissaient violemment dans toute la pièce. Chaque coup porté par la lance et la force prodigieuse de Molimo arrachait une pluie de copeaux de bois et d’échardes à la lance en pin du guerrier aketcheta. La lance de bois céda bientôt aux assauts du démon noir, mais pas un instant la flamme combattive de Yuma ne vacilla. Il esquiva un coup ample de taille qui trancha un tronc de pin comme du beurre, se fendit sous la garde de la créature, bondit, et enfonça la lance brisée dans son œil gauche. Molimo hurla de douleur, maculant sa toison de geai d’un sang cérulescent. Fou de rage, le démon qui se battait comme un homme se changea en un véritable kuruk. Il abandonna sa lance de lune, poussa un rugissement qui ébranla les fondements de la montagne et se jeta sur Yuma. Il lança des coups de pattes vifs et dévastateurs, mordit durement le jeune Aketcheta à la clavicule et le souleva de terre. Il le secoua comme une poupée de chiffons et le projeta au loin. Yuma ne sentait plus son côté droit et sa vue se brouillait, mais il garda son sang-froid et se releva péniblement. Il se saisit de sa troisième lance et se prépara à recevoir le démon noir qui le chargeait. Molimo se comportait maintenant en ours, et Yuma savait comment les chasser. Il attendit le dernier moment pour se jeter sous la bête hystérique et enfonça sa lance dans son ventre. Molimo hoqueta de douleur et s’affala sur le sol. Yuma courut aussi vite que le lui permettait son corps meurtri et s’empara de la lance de lune, pivota sur lui-même et la lança de toutes ses forces. Le trait d’argent fendit l’air en sifflant et s’enfonça dans la nuque de Molimo qui s’effondra. Le jeune guerrier tomba à genoux, luttant pour ne pas s’évanouir, scrutant le corps de son adversaire dans l’espoir de le voir cesser de respirer avant que lui-même ne cède à la torpeur qui l’envahissait. Et alors que ses yeux se fermaient et que sa poitrine rejoignait lourdement le sol, il vit le corps de Molimo s’ouvrir. Un tout petit être à la peau bleue en sortir. Et puis plus rien. Le néant. Le noir absolu.

  A son réveil, les blessures de l’Amérindien avaient complètement cicatrisé. Il se sentait pourvu de la force phénoménale et du savoir illimité de sa race. Il regarda ses avant-bras parés de deux grands bracelets de métal étoile et remua ses doigts. Ce nouveau corps était bien plus pratique que le précédent. Il posa ensuite ses yeux d’un bleu profond sur son vaisseau, et alla sceller la brèche de la coque avec la pièce triangulaire qu’il avait retrouvé après des siècles de recherche.

U’thü’le allait enfin rentrer chez lui. Par-delà les étoiles. Loin de ce monde d'inférieurs.

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