Sang Noir sous latex

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On ne l’avait pas mariée. On l’avait scellée.

La cérémonie n’était qu’un décor : arches gothiques, vitraux aux teintes pourpres, cierges tremblants comme des nerfs à vif. Les invités ignoraient qu’ils assistaient moins à une union qu’à une absorption. Il possédait tout, fortune ancienne, influence souterraine, réputation opaque. On murmurait qu’il ruinait des vies avec le même calme qu’il signait des contrats. Elle entra dans sa maison comme on entre dans une crypte.

Le manoir respirait la domination. Escaliers en spirale vertigineuse, murs tapissés de cuir sombre, chambres aux plafonds si hauts qu’on y perdait l’écho de ses propres pensées. Il aimait l’ordre : les verrous, les horaires, la hiérarchie des regards. Il aimait qu’elle baisse les yeux. Elle les baissait, pour mieux mesurer la distance entre eux.

Les premières semaines furent un théâtre parfaitement exécuté. Elle marchait lentement, silhouette moulée dans un latex noir mat qui captait la lumière des chandeliers comme une surface d’eau nocturne. Le corset soulignait sa taille, dessinait une ligne de tension permanente entre souffle et contrainte. Il aimait la voir contenue. Il ne comprenait pas que la contrainte affine les armes.

Elle observait tout : la façon dont son ombre précédait toujours son corps, le léger déséquilibre dans son pas gauche, la crispation involontaire quand il sentait qu’on ne le craignait plus assez. Elle apprenait la cartographie de son orgueil.

La nuit, il devenait plus tactile. Il aimait imposer la proximité, tester les limites invisibles, approcher sa bouche de sa peau comme on approche une lame d’une gorge, sans jamais couper, juste pour rappeler la possibilité. Elle ne reculait plus. Elle le regardait droit. Ses pupilles ne fuyaient plus les siennes. Il sentit, pour la première fois, une résistance non pas physique, mais mentale. Une surface dure derrière le velours.

La bascule ne se fit pas dans un cri. Elle se fit dans un silence. Un dîner avec ses partenaires, une discussion stratégique. Il parlait, sûr de lui. Elle écoutait. Puis elle corrigea une donnée, calmement, sans hausser la voix. La pièce se figea. Elle avait raison. Son regard à lui se durcit, mais trop tard : l’autorité venait de changer d’axe.

Elle commença à apparaître davantage, à ses côtés, à ses réunions, dans ses décisions. Elle posait une main sur son épaule lorsqu’il hésitait, rectifiait une phrase, suggérait une direction. Toujours avec douceur. Toujours avec ce calme glaçant. Il comprit qu’elle savait des choses : ses comptes occultes, ses dépendances anciennes, les secrets enterrés derrière ses murs. Elle ne le menaça pas. Elle laissa simplement l’information flotter entre eux. Le pouvoir n’a pas besoin de hurler.

Dans l’intimité, la tension muta. Il cherchait à imposer le rythme ; elle ralentissait. Il voulait dominer l’espace ; elle réduisait la distance jusqu’à ce que leurs respirations se confondent. Son corps, gainé de cuir, devenait une armure sensuelle, une promesse dangereuse. Chaque contact déclenchait chez lui une réaction qu’il ne maîtrisait plus totalement. Elle ne se soumettait plus. Elle orchestrait. Un frôlement au bon moment, un retrait stratégique, un regard qui le laissait suspendu. Il découvrait une chose qu’il n’avait jamais connue : le manque.

Les nuits suivantes furent marquées par l’instabilité. Il vérifiait les systèmes de sécurité, repassait mentalement ses conversations, cherchait l’erreur. Elle dormait paisiblement, ou feignait de dormir. Il la regardait dans l’obscurité, silhouette noire sous la verrière, et ressentait un trouble inédit : la peur de perdre l’ascendant.

Le véritable effondrement se produisit lors d’un gala. Elle portait un latex plus brillant, presque liquide sous les lustres, une œuvre vivante. Les regards glissaient vers elle malgré eux. Elle parlait avec assurance, répondait aux investisseurs, corrigeait subtilement ses affirmations. On ne l’écoutait plus lui. On la consultait elle. Il sentit le sol se fissurer. Pas de scandale. Pas d’humiliation publique. Juste une substitution élégante.

Cette nuit-là, dans la bibliothèque gothique aux rayonnages vertigineux, il tenta de reprendre le contrôle. Voix basse. Ton autoritaire. Elle s’approcha jusqu’à ce que son souffle effleure sa mâchoire. Sa main, gantée de cuir, remonta lentement le long de son torse pour s’arrêter sous son menton. Un geste précis. Elle leva son visage vers elle, pas brutalement, inévitablement. Il obéit. Son regard n’était pas cruel. Il était souverain.

« Tu as confondu possession et pouvoir », murmura-t-elle.

Il aurait pu la chasser, la briser, la ruiner. Mais il ne le pouvait plus. Parce qu’il était déjà dépendant. De son intelligence. De son calme. De cette tension électrique qu’elle installait entre eux. Il ne désirait plus la soumission. Il désirait son regard.

Elle ne quitta jamais le manoir. Elle en devint la structure. Les murs semblaient vibrer à son passage. Les décisions se prenaient dans son sillage. Le vampire n’était plus celui qu’on croyait. Ce n’était pas lui qui vidait les autres de leur sang. C’était elle qui absorbait son autorité, goutte après goutte, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un homme conscient de sa vulnérabilité.

Sous la verrière, un ciel sans lune étirait son obscurité sur le verre. Elle se tenait droite, latex noir, corset sculptant sa silhouette comme une armure royale. Il la regardait, non plus comme une proie, non plus comme une épouse, mais comme une reine. Et dans cette reconnaissance forcée, dans cette dépendance charnelle et mentale, résidait la victoire.

La femme soumise n’avait pas fui. Elle avait muté.

Et l’amour, ici, n’était pas douceur.

C’était domination réécrite.

Vertige.

Damnation choisie.

Et elle régna.

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