Elle

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Jour 6

 Il y avait dans sa vie une personne pour qui il interrompait tout. Ce tout, à vrai dire, ne pesait pas grand-chose aux yeux des autres : il n'avait ni livre en cours, ni rendez-vous à décaler, ni patron à prévenir. Il avait ses rigueurs, ses traductions sans destinataire, ses promenades minutées à la seconde, son café du matin. C'étaient ses seules possessions, et il y renonçait dès qu'elle le demandait. Quand elle écrivait, il répondait. Quand elle demandait à se voir, il venait. Aucune théâtralité dans le geste, et pourtant tout y passait.

 C'était une femme qu'il n'avait pas conquise. Il le lui avait dit un jour, maladroitement, et elle avait répondu quelque chose de rigoureux, qui n'était ni un oui ni un non, qui respectait sa peine sans lui donner raison. Elle ne l'aimait pas comme il l'aimait. Elle l'aimait autrement, avec cette tendresse distante des intelligences qui ont décidé de ne pas mentir. Elle prenait de ses nouvelles, lisait ce qu'il ne publiait pas, admirait ce qu'il était plus que ce qu'il produisait, puisqu'il ne produisait rien. Il n'aurait pas rêvé d'une meilleure lectrice pour son œuvre absente.

 Elle avait fait, autrefois, de grandes études, qu'elle ne portait pas comme un signe, et c'était cela qui la rendait impressionnante. Elle savait des choses qu'il ignorait, lisait dans trois langues, tenait des raisonnements qu'il admirait sans toujours les suivre. Là où d'autres approximaient, elle précisait. Il y voyait sa propre rigueur, poussée plus loin, dans une vie qui, contrairement à la sienne, produisait.

 Il avait, de bonne foi, tenté d'autres femmes. Rencontres faites pour se distraire d'elle, dîners agréables, nuits correctes. Au milieu de la conversation, immanquablement, la voix de l'autre se mettait à sonner dans sa tête, et il comprenait qu'il ne voyait qu'elle. Aucune de ces femmes n'était fautive. Il n'avait à leur reprocher que de ne pas être elle.

 Il avait fini par comprendre la mécanique de cet écart. Pour toutes ces autres, il n'avait eu que du désir : elles étaient belles, leur peau le tenait éveillé deux heures, parfois trois. Pour elle, il avait le désir et, par-dessus, la passion : il adorait son intellect comme on adore une 16 langue dont on ne possède que vingt mots. Le désir seul s'épuise avec la nuit ; la passion seule rebrousse chemin quand l'autre détourne la tête. Mais lorsque les deux se mêlent au point de ne plus se distinguer, ils donnent un produit qui n'a qu'un nom et qui n'a pas de remède : c'était l'amour, et il en savait la fatalité.

 Il n'avait ni foi ni attente de salut, et pourtant, quand son nom à elle s'allumait sur l'écran, son cœur faisait un petit mouvement. Il arrêtait tout pour répondre : la traduction en cours, la page qu'il n'écrivait pas, le café qui allait cuire. Elle était sa seule discipline, la seule autorité qu'il reçût d'un autre, et il trouvait dans cet asservissement choisi une joie qui réfutait ce qu'il croyait savoir de lui.

 Elle était aussi, sans l'avoir voulu, ce qui l'avait empêché d'être radical. Il y avait en lui une pente vers le rien qui, livrée à elle-même, aurait fini par se retourner contre lui comme une violence. Elle lui avait appris, sans jamais lui faire la leçon, à préférer le geste qui construit au geste qui détruit, la phrase qui tient au silence qui s'effondre, le café repris chaque matin au dégoût qui l'aurait excusé de se laisser aller. Il ne s'en était pas tout à fait sauvé, mais il s'en était tenu à distance, et c'était déjà beaucoup. Elle était, sans le savoir, ce qui tenait l'édifice. Le sien, peut-être un peu celui du monde. Un homme qui tient à une femme, même sans retour, ne démolit rien autour de lui, à commencer par lui-même.

 Ce soir-là, elle lui écrivit une phrase. Tu viens ? Il ne répondit pas, parce qu'il était déjà dans l'escalier. Il laissa son café refroidir sur la table. Cela ne lui parut pas, étrangement, être une infidélité.

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