Epilogue

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Trois têtes blondes me font face dans la cuisine, les joues encore rouges de la dispute et les yeux gonflés par des larmes qu’ils ne comprennent pas très bien eux‑mêmes. La brioche, déjà entamée, repose sur la table comme la trace dérisoire d’un conflit évité et calmé par mon récit qui s’est trouvé interminable sous ses premières apparences futiles, ayant premièrement voulu former une simple morale avant de me retrouver happé par les routes de l’Histoire.

Je les regarde un à un, avec cette tendresse dans le regard qui caractérise tout grand-père.

Cette maison, mon frère ne l’a jamais vue. Il n’a jamais connu ces murs chauds, ces rires trop forts, cette abondance presque indécente quand on a grandi avec le manque. Et pourtant, c’est ici que vivent les petits‑enfants qu’il n’aura jamais eus, dans une cuisine trop pleine de vie pour contenir toutes les absences qu’elle répare.

Encore une fois, mes yeux s’embuent - je suis décidément émotif ces derniers temps - et je détourne le regard pour ne pas croiser celui de mes invités, avant de tomber sur l’une des nombreuses photographies d’Ulrich qui parsèment quelques endroits de mon domicile.

Je repense alors à cette phrase, gravée autrefois sur le fronton d’un orphelinat nommé Boys Town :

« Il n’est pas lourd, mon Père, c’est mon frère. »

Un garçon avait répondu cela à un religieux qui s’inquiétait de le voir porter un autre enfant, trop faible pour monter seul les marches. Howard Loomis s’appelait-il. Un nom que je n’ai jamais oublié, peut-être parce qu’il aurait pu être celui d’Ulrich.

Ce sont précisément ces mots que je n’ai jamais su dire à mon frère, ni pendant la guerre, ni dans les couloirs froids de l’orphelinat et ni même dans les moments où il me regardait, inquiet, comme s’il craignait d’être un fardeau. C’est ce que j’aurais voulu lui dire, au moins une fois :

Non, Ulrich. Tu n’es pas lourd. Quand on est responsable de son frère, l’amour ne pèse rien. Il rend fort.

Oui, Ulrich, je t’ai porté. Au propre, quand tes jambes flanchaient. Au figuré, quand le monde s’acharnait sur nous. Mais de là où tu es, je le sais aujourd’hui, c’est toi qui m’as porté le plus longtemps. C’est ton regard qui m’a empêché de lâcher. C’est ta présence, même absente, qui m’a appris à tenir, surtout quand tu m’as quitté prématurément.

Il y a, dans mon cœur, un endroit qui ne s’est jamais refermé. Une place que personne n’a remplacée. Elle ne fait pas mal tout le temps, mais elle me rappelle, à chaque faux pas, qu’il n’en restait qu’un pour vivre pour deux — et que je n’avais pas le droit de gâcher ce que l’Histoire t’a volé.

Alors j’ai avancé.

J’ai vu mon Allemagne se marier avec elle-même, comme je l’ai moi-même fait un peu avant.

J’ai aimé, et puis ma femme est partie à son tour, trop tôt, comme toi. Foutue malédiction. Mais j’ai eu des enfants. Et aujourd’hui, ces enfants ont des enfants. Et ils se disputent pour une part de brioche, dans une cuisine où l’on ne manque de rien.

Je regarde mes petits‑enfants. Ils ont compris, je crois, ce que je voulais dire. Ils ont compris que le pardon arrive toujours un peu trop tard, et que plus la réconciliation tarde, moins l’on avance. Il me reste beaucoup de choses à leur dire, mais le reste viendra plus tard.

Le reste est venu.

J’ai eu une belle vie, une très belle et longue vie.

Je le dis pour ceux qui m’attendent.

Pour mes amis, qui m’ont porté quand je fatiguais.

Pour ma famille, lumière constante dans une existence trop souvent assombrie par les errements de l’Histoire — celle qui s’écrit avec une majuscule.

J’ai 92 ans.

Enfin, je les aurai demain, si je vis jusqu’au petit matin.

Une infirmière est passée il y a quelques heures, juste après la fin des visites. C’est terminé, on le sait tous.

La chambre est blanche. Trop blanche. Le plafond semble plus proche qu’avant. Les machines grésillent doucement, ce bruit régulier qui accompagne les dernières pensées, surtout quand celui-ci se densifie comme il le fait depuis quelques minutes. On m’a installé au troisième étage, pour réduire la distance à parcourir. J’ai trouvé cela presque drôle, sur le moment.

Je n’ai plus beaucoup de force, mais j’en trouve suffisamment pour tourner lentement la tête vers la fenêtre.

Le soleil s’est levé.

Il entre sans frapper, comme il l’a toujours fait, et découpe la lumière sur les murs pâles. Un instant, mes yeux me jouent un tour. Ou peut‑être pas.

Dans l’éclat du matin, je reconnais un visage.

Celui d’Ulrich.

Je souris.

Cette fois, je n’ai plus rien à porter.

Et pour la première fois, je sais que je peux lâcher la main.


Lorsque les temps présents se font doucement noirs

Qu'il pleut sur le futur des enfants innocents

Et qu'alors maintenant on refuse de voir

Que c'est leur avenir qu'on rend pleurant

Quand les ans, les journées défient la cruauté

Quand les jours, les soirées se retrouvent marquées

Des mêmes syndromes, et absente bonté

Alors que gisent au sol les cent dix corps arqués

Et quand au loin, au nord, résonnent les canons

Étouffant les cris sourds des débris-nations

S'étiole sablier devant tes yeux voilés

Par les tristes tracés des visages volés

Et si autour de toi s'écroule ton passé

Par les bombes et les tirs ; les cités d'or cassées

Quand s'efface trop vite ta jeunesse sacrée

Que les hommes jaloux s'évertuent à voler

Quand ton petit monde et tes jeux enfantins

A leur tour bientôt pris par la folie des grands

Quand l'idéologie et ses nombreux pantins

Trouveront leur chemin dans tes pensées d'antan

Au moins, toi, tu auras - ici ou bien plus loin

Celui qui te portait quand vous jouiez gamins

Celui qui, dans Berlin quand on rêvait dormir

Te protégeait de corps en ligne de mire.

Car souvent quand sonne l'heure sombre, minuit

Il ne reste rien pour l'enfant paradis

Car dit le noir tocsin ; lègue des sombres fois

"Voilà l'avènement des plus atroces rois"

Roi des cités rouges et Or maître promis

Croisant le fer avec le marron funèbre

Qui de marron n'avait que jaune ténèbre

Ainsi en nos terres apportant barbarie

Néant, donc, excepté ces liens premiers

Malgré la tempête ils resteront marqués

Et, en dernière bouée, ils seront le phare

Des dessins-orages : quintessence de l'art.

Un jour ce ne seront plus qu'amères pensées

Revenant seulement quand on parle passé

Et les larmes coulées reflèteront alors

Celui qui est parti pourtant enfant encorr

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