Chapitre 1 - Retour au pays

5 minutes de lecture

Pensif, Julien contemplait les champs et les prairies enneigés qui défilaient derrière la vitre du TGV.

Cela faisait presque dix ans qu'il avait quitté sa ville natale afin de poursuivre ses études de journalisme à la capitale. À dix-huit ans, il s'était lancé avec fougue dans cette vie trépidante, sans se retourner. Sorti diplômé de sa prestigieuse école, il s'était consacré corps et âme à sa passion devenue métier. S'il avait parcouru la moitié du globe pour le compte de son journal, faisant la connaissance d'individus aux parcours aussi riches et diversifiés qu'incroyables, il n'avait jamais trouvé le temps de revenir voir les siens.

Bien sûr, il téléphonait souvent à sa mère et prenait des nouvelles du reste de sa famille sur les réseaux sociaux. Mais il n'aurait jamais imaginé que le temps pût s'écouler si vite et lui ravir ce qu'il avait toujours cru acquis. Il s'était suffi d'une sonnerie de téléphone, quelques mots, un sanglot étouffé. L'insouciance et l'impression d'immortalité propres à la jeunesse s'étaient subitement envolées...

Foudroyé par la nouvelle, Julien avait aussitôt appelé son employeur afin de prendre congé, avait préparé sa valise, confié chat et croquettes à sa secourable voisine de palier et s'était précipité à la gare. Assis dans le train qui le ramenait au pays, l'atterrement l'avait finalement envahi.

"Mamie Élise est partie dans son sommeil."

Les mots de sa mère ne cessaient de lui revenir en mémoire. Il ne parvenait pas à y croire... Qui aurait pu penser qu'une dame de 84 ans, encore pétillante et rayonnante, qui continuait à peindre, à prendre soin de son jardin, à se rendre chaque semaine au marché et à préparer de bons petits plats pour le repas familial du dimanche pût ainsi s'éteindre du jour au lendemain ?

Aucun signe avant-coureur, aucune maladie. À trois jours de Noël, son cœur comblé par une longue vie remplie d'amour et de bonheur avait décidé de tirer sa révérence. Sa rencontre avec son arrière-petit-fils, premier-né de la sœur de Julien, l'avait peut-être incitée à laisser sa place à la nouvelle génération. Sa mère avait raconté à Julien que, ces derniers temps, sa grand-mère répétait qu'elle avait eu beaucoup de chance, qu'elle avait bien vécu, qu'elle était heureuse de sa vie et fière de ses enfants...

Alors qu'il sortait machinalement son smartphone pour consulter les réseaux sociaux et poster sa première photo de la journée, Julien poussa un profond soupir. Il observa un moment l'écran d'accueil constellé d'icônes aux vives teintes attrayantes, songea plutôt à enregistrer une story pour partager sa peine et chercher un peu de réconfort auprès de ses followers, avant de se raviser.

D'habitude, même quand il n'avait pas la forme, Julien arrivait à feindre l'engouement, à mettre en scène sa colère ou sa tristesse passagère. Mais pas aujourd'hui. Il n'en avait pas envie. Son regard se posa sur l'icône du téléphone, très sobre, presque insignifiante. Il ouvrit l'application, examina son journal d'appels. Son cœur se serra à mesure qu'il faisait défiler les numéros de ses amis, de sa mère, de ses contacts professionnels. Enfin, il le vit. Le numéro de la maison familiale.

Assailli par les regrets, il éteignit l'écran et rangea son smartphone dans la poche de son manteau. La gorge serrée, les larmes aux yeux, il se souvenait encore de leur dernière conversation, à la fin du mois de juillet.

"Ne t'inquiète pas, je sais que tu es très occupé par ton travail. Cela me fait grand plaisir que tu m'appelles pour mon anniversaire. Où es-tu en ce moment ?"

Si seulement il avait su... Pourquoi ne l'avait-il pas appelée plus souvent ? Mamie Élise aimait beaucoup que Julien lui raconte ses voyages et lui envoie des photos de ses visites entre deux reportages. Elle disait que cela l'inspirait pour peindre ses toiles, dans lesquelles l'étrangeté et le fantastique se mêlaient au quotidien. En retour, elle lui transmettait toujours une photo de son dernier chef-d'œuvre.

Julien se souvenait encore de l'atmosphère unique créée par les innombrables tableaux qui ornaient les murs de la demeure familiale où sa mère, ses oncles et tantes avaient grandi. Ces toiles si particulières, qui témoignaient du talent incontestable de sa grand-mère, inspiraient autant le malaise que la fascination chez le contemplateur, mais ne laissaient jamais indifférent...

L'annonce de la prochaine gare par le conducteur extirpa Julien de ses pensées. Le temps de rassembler ses affaires, le train ralentissait déjà. Tandis qu'il descendait du wagon, accueilli par un vent glacial et une valse de flocons, un homme d'une cinquantaine d'années lui fit signe plus loin sur le quai. Ils vinrent à la rencontre l'un de l'autre et l'homme, esquissant un triste sourire, prit son fils dans ses bras. Dans la voiture, ils parlèrent peu sur le trajet qui les mena au cœur de la vieille ville.

Ils s'arrêtèrent dans une ruelle pavée et se garèrent sous la porte cochère d'une imposante maison. Devant l'âtre rougeoyant du salon, une partie de la famille était déjà réunie, discutant autour d'un buffet improvisé. Julien salua chacun d'eux, échangea quelques mots. Puis il entreprit de faire le tour de la demeure, qu'il n'avait pas revue depuis dix ans. Elle lui sembla bien terne, presque inquiétante – avec ses tableaux dont la plupart des sujets suivaient le visiteur du coin de l'œil – désormais que la maîtresse des lieux n'y résidait plus.

Julien traversait avec nostalgie le couloir principal lorsqu'il tomba en arrêt à l'entrée de l'atelier de sa grand-mère. Situé au rez-de-chaussée, un élégant bow-window en bois pourvu d'une banquette aux coussins molletonnés offrait une vue idéale sur le majestueux cerisier, en cette saison dénudé, qui dominait les parterres de fleurs du jardin intérieur tapissé d'hermine, ceint par un haut mur de pierre le long duquel grimpait sur leur treillage clématite, jasmin et rosiers. L'atelier en lui-même regorgeait de chevalets, de toiles vierges ou terminées entreposées à même le sol, d'étagères encombrées d'une profusion de pots de peinture, palettes, pinceaux et carnets d'esquisses.

Accroché à l'unique mur vide de la pièce, un tableau époustouflant représentait une sirène à la beauté envoûtante, nonchalamment assise de trois-quart sur la banquette du bow-window, exposant les courbes délicates de ses hanches et la naissance d'un sein nu, son regard rêveur noyé dans l'émeraude et l'or féerique du jardin fleuri, illuminé par les rayons du soleil qui faisaient flamboyer sa longue chevelure ondoyante et étinceler les écailles de sa queue améthyste.

Stupéfait que mamie Élise ne lui ait pas envoyé la photo de cette toile dont il ignorait l'existence, Julien s'en approcha, le cœur battant, et aperçut sur la table de travail le journal qui consignait les détails techniques de ses œuvres.

D'une main fébrile, il s'en saisit et lut les seuls indices dont il disposait pour retrouver celle qui avait inspiré l'énigmatique chimère qui le mettait en émoi.

"L'Insaisissable", Esther 21/12/18

Annotations

Vous aimez lire Amaëline ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0