Chapitre 4 - Premier contact

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Après un temps qui parut interminable à Julien, la cérémonie s'acheva sur la bénédiction du prêtre. Portés par la douceur et la tendresse des premiers arpèges d'un Ave Maria de Gounod joués à l'orgue, les employés des pompes funèbres soulevèrent le cercueil et le transportèrent le long de la nef. Le jeune homme bondit du banc dès qu'il vit sa mère se lever.

Il n'en pouvait plus d'attendre. Il ne supportait plus ce mystère qui planait autour d'Esther, dont la voix pure s'éleva pour l'ultime adieu. La gorge nouée par l'émotion qui l'envahissait peu à peu à l'écoute du chant à la Vierge, il se retourna vers la tribune, essayant de distinguer davantage que sa silhouette, en vain. Maudite pénombre ! Il voulait la voir. Il avait besoin de la voir. Tout de suite.

Il profita que sa mère discutait avec le prêtre pour se précipiter vers son oncle, occupé à ranger sa trompette dans son étui.

  • Quel souffle ! s'exclama Julien vis-à-vis de sa performance un peu plus tôt.

— Eh oui, je me défends encore bien pour mon âge ! plaisanta Antonin, qui suspendit son geste et leva la tête lorsque la voix cristalline s'étira avec souplesse et légèreté dans les aigus. Sacrée voix... Maman n'aurait pas pu rêver mieux comme hommage. Allez, vas-y, je te rejoins à l'entrée.

Le temps de saluer quelques membres de sa famille pendant qu'il remontait l'allée centrale, jouant des coudes parmi l'assemblée qui se dirigeait vers la sortie afin de suivre le convoi funéraire jusqu'au cimetière, le chant mourut dans un dernier écho empli de sérénité et de plénitude. La froideur de la basilique enserra à nouveau le cœur de Julien, qui frissonna. À l'instar des cierges qu'ils avaient déposés autour du cercueil, la voix enchanteresse leur avait prodigué une chaleur bienveillante, presque maternelle, et avait consolé leur chagrin en les berçant dans sa lumière. Une lumière et une chaleur identiques à celles généreusement dispensées par sa grand-mère...

À présent que la cérémonie était terminée, le jeune homme se sentait profondément las, vide, esseulé. Il s'accrocha de toutes ses forces au souvenir de ces délicieux instants musicaux pour ne pas sombrer dans une humeur maussade. En cet instant, la disparition d'Élise lui apparut avec une cruelle évidence. Autour de lui, les gens évoquaient déjà son existence et ses bienfaits au passé, époque à jamais révolue. Elle était partie... Il ne la verrait plus, ne l'entendrait plus... Il ne pourrait plus lui parler... Le temps leur avait fait défaut. Combien regrettait-il de ne pas être venu lui rendre visite quand il en avait l'occasion ! Mais il avait préféré se consacrer pleinement à sa carrière, ses voyages, ses rencontres éphémères...

Il fallait qu'il voie Esther. Qu'il lui parle. Il avait besoin de tout connaître de ces derniers mois, depuis l'anniversaire d'Élise. De comprendre l'essence même de cet incroyable tableau qui le hantait. Il avait besoin d'évoquer avec elle cette facette méconnue de sa grand-mère, dont il avait eu l'impression de saisir une partie du mystère à travers son chant, et qu'elles semblaient avoir partagé intimement. L'avait-il jamais vraiment connue, sous son affable personnage public ? Une à une émergèrent en lambeaux évanescents les réminiscences de ces lointains étés passés dans la demeure familiale, à observer à la dérobée sa grand-mère dans son atelier. Son antre des merveilles, au sein duquel nul ne pouvait pénétrer. Sa caverne aux mille secrets.

Achevant de le ramener à la triste réalité, une cousine lui attrapa le bras et lui fit la bise, les joues humides de larmes essuyées à la hâte. Elle lui demanda de ses nouvelles, ce à quoi Julien répondit de manière évasive, sans vraiment l'écouter. Il ne quittait pas des yeux l'étroit escalier en colimaçon qui menait à la tribune. Il n'osait même pas cligner des paupières, de peur que la muse enchanteresse lui échappe.

Soudain, il l'aperçut, émergeant de la pénombre près de l'entrée, en compagnie de l'organiste.

Esther. L'Insaisissable.

Julien n'en revint pas de la voir enfin en chair et en os, à quelques mètres de lui. Confronté à la tangible existence de celle qui avait inspiré la sirène fascinante, il ne sut déterminer s'il était ravi ou déçu d'avoir osé soulever le voile de l'illusion. Bien que le tableau peint par sa grand-mère eût sublimé sa beauté naturelle, il se dégageait d'elle un charme étrange. Il aurait été incapable de définir un âge à ce visage candide. L'air absent, plantée au milieu des gens qui discutaient entre eux, elle semblait appartenir à un autre plan, à une autre dimension.

Le jeune homme commençait à comprendre pourquoi Élise avait été inspirée par ce personnage singulier, et l'interprétation artistique qu'elle en avait eut. Sa grand-mère avait le don de tailler le diamant brut enfoui au sein des gens les plus ordinaires pour en révéler les plus insoupçonnables facettes.

Alors que l'organiste prenait congé de la jeune fille, raide dans sa simple robe noire, Julien s'avança vers elle avec détermination. Son cœur battait la chamade, son estomac se nouait davantage à chaque pas. Il déglutit, nerveux d'adresser la parole à une chanteuse si talentueuse. Qu'allait-il bien pouvoir lui dire sans passer pour le misérable profane qu'il était ? Face à elle, les mots jaillirent cependant avec une spontanéité telle qu'il eut l'impression qu'un autre parlait à sa place :

— C'était magnifique. Tu as une voix incroyable.

— Merci, murmura simplement Esther en affichant un petit sourire gêné.

Entre eux s'installa un silence, que le jeune homme s'empressa aussitôt de briser :

— Julien, je suis le petit-fils d'Élise.

Esther baissa les yeux sur la main tendue vers elle et, sans lever le regard, tendit la sienne pour la serrer. Elle était glacée et légèrement moite. Enfin, elle releva le nez.

— Esther. Toutes mes condoléances...

Il y eut à nouveau un silence. Tantôt la jeune fille le regardait fixement, tantôt ses yeux survolaient, comme ceux d'une bête traquée, les rares personnes encore présentes dans la basilique. Julien se demanda avec crainte s'il la dérangeait et si elle n'osait pas le lui exprimer. Il risqua une question :

— Ton tableau est un véritable chef-d'œuvre ! Vous vous êtes rencontrées à quelle occasion ?

Esther rougit d'embarras.

— Oh, je ne l'ai pas encore vu. Élise voulait me faire la surprise. Elle m'a dit que je ne serai pas déçue...

Des larmes perlèrent au coin des yeux de la jeune fille, qui se cacha le visage derrière ses mains.

— Excuse-moi, souffla t-elle en cherchant frénétiquement un mouchoir dans son sac à main.

Julien fut touché par son chagrin. Il eut envie de la prendre dans ses bras pour la consoler mais se retint. Sa grand-mère et elle avaient dû être très proches pour qu'elle fût autant affectée par son décès.

Il la guida dehors, sur le côté de l'édifice religieux, afin de la laisser reprendre contenance à l'abri des regards curieux. À quelques mètres d'eux, Élisabeth les vit partir et fronça les sourcils. Leur planning était déjà serré et il allait encore trouver le moyen de lui faire prendre du retard.

— Je suis vraiment désolée, répétait Esther, qui s'était déjà maîtrisée et s'essuyait prestement le visage.


— Ne t'en fais pas, je comprends... Si tu as envie de parler, n'hésite pas. En fait, cela me ferait plaisir de discuter d'Élise avec toi. Si tu veux passer à la maison ces jours-ci pour voir le tableau...


Esther le regardait avec de grands yeux encore humides. Julien eut peur qu'elle se remette à pleurer, mais elle redevint impassible.


— Élise me parlait souvent de toi.


Le jeune homme la dévisagea, à la fois surpris et inquiet.


— En... bien, j'espère ?


Il se retourna soudain vers la rue adjacente en entendant sa mère l'appeler.


— Je vais devoir te laisser, s'excusa Julien, passablement énervé de ne pas réussir à se défaire d'elle plus de cinq minutes depuis son arrivée. On a encore beaucoup de choses à préparer pour demain. Je suppose que toi aussi.


— Demain ? s'étonna Esther d'une voix presque enfantine.


— Oui, pour le réveillon.


Son visage s'assombrit.


— Ah... Euh, non. Je ne fête pas Noël cette année.


— Ah bon ? Pourquoi ? Si ce n'est pas indiscret...


— Mes parents sont partis en voyage.


— Et ta famille ? Tes amis ?


— Je ne connais personne dans la région.


Tandis qu'ils parlaient, Julien remarqua qu'Esther entortillait et désentortillait un ruban autour de son index. Il éprouva de la peine pour elle. Passer les fêtes de fin d'année toute seule dans son coin, alors que tout le monde se réunissait pour partager de bons moments...


— Viens à la maison ! proposa-t-il, plein d'enthousiasme. Tu seras notre invitée d'honneur.


— Et ta famille ? Elle ne va rien dire ?


Tandis qu'il se dirigeait vers la voiture qui klaxonnait pour lui faire comprendre qu'elle s'impatientait de l'attendre, il se retourna une dernière fois et lui fit un clin d'œil.


— T'inquiète pas, je gère ! On se dit à demain, 18h !

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