Les lieux beaux

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Cette nuit de début de printemps n’était qu’une parmi tant d’autres.

Après le dîner, j’avais sorti ma bouteille de Beaulieu Cognac et m’étais servi un verre. Installée sur le canapé, la jeune femme à mes côtés n’en consommait pas, et n’avait d’ailleurs pas pris de vin de toute la soirée. Toutefois, par les regards sulfureux qu’elle m’avait prodigués tout au long du repas, je l’avais sentie aussi brûlante que la lampée d’eau-de-vie que je portais désormais à mes lèvres.

Cette gorgée avait la saveur de mes jours heureux : elle me renvoyait toujours ce goût d’abricot sec légèrement torréfié s’inclinant au palais vers une figue séchée après quelques secondes, ainsi qu’une succulence aux notes de sous-bois du pays de Talmont que j’avais déjà goûtée autrefois dans une réalité plus vive que celle de mes souvenirs et de mes sensations renouvelées par cet échantillon dégusté dans une province trop éloignée. Ce spiritueux fit jaillir à mon esprit l’exceptionnel lustre des yeux cyan de la petite-fille du propriétaire, laquelle, m’ayant servi pour ma première dégustation lors de ma venue initiale au domaine de Beaulieu, et à qui j’avais pu lier ma mémoire visuelle à mes sensations gustatives, m’avait demandé naturellement d’où je provenais : et, après que je lui eus répondu « de Compiègne » et qu’elle eut écarquillé ses yeux — les rendant encore plus éclatants, plus beaux et plus bleus que les sources féériques du parc —, m’avait rétorqué, dans un émerveillement un peu trop prononcé pour la posture qu’elle eût dû tenir normalement face à un client, qu’elle avait déjà voyagé dans ces contrées splendides. À partir de là j’avais fait d’elle, dès lors que j’eus connaissance de notre admiration respective pour le lieu de la capture de Jehanne d’Arc, une sibylle presque semblable à celle que l’on pouvait découvrir en statue à l’intérieur du parc du domaine de Beaulieu et du Château de Compiègne ; et surtout, j’avais fait de cette femme un délice dont je ne pouvais revoir les traits qu’à chaque gorgée de la bouteille de cognac dégustée initialement devant elle.

À présent, ce Cognac porteur d’une partie de mes Mémoires se voyait être bu face à une jeune femme dont les magnifiques boucles rousses de sa chevelure princière tombaient en cascade jusqu’à ses épaules, dont la bouche charnue ne demandait qu’à ce que j’y déposasse mes gentils baisers voluptueux et dont la peau était si blanche qu’elle parût presque ectoplasmique, rendant sa forme évanescente, aussi légère qu’un nuage, et sa présence devant moi ne tenir qu’à un souffle. Ce Cognac était savouré devant une femme qui concentrait tous les attributs physiques qui me plaisaient, qui avait toutes les vertus amorales qui m’excitaient, mais à laquelle néanmoins il manquait le charme de l’idéal fantasmé.

Pour autant, plus j’avalais la liqueur plus ces considérations m’étaient égales ; de la même manière, l’éphémère dont le nom m’avait échappé au cours de la soirée me toisait de bas en haut sans dire un mot, avec seulement un léger sourire en coin, comme si elle dégustait à l’avance les sybaritismes à venir. Elle s’alluma une cigarette. Je terminai mon breuvage. Il était bientôt temps. Quand je remis mes cheveux en arrière, je ressentis à mon geste le poids de la Ricardine, de la bouteille de Château Margetôt et du Beaulieu. Je n’osai pas engager la conversation, car je n’étais point sûr de pouvoir parler distinctement.

Pendant que je me plaisais dans ce silence, elle, tout en fumant, regardait d’un œil rêveur vers la fenêtre en jouant avec une mèche de ses cheveux. Comme ses cheveux, la lune gibbeuse était rousse ; l’air semblait pur ; et les étoiles paraissaient scintiller plus fort qu’à l’habitude. Je n’étais point le moins du monde offusqué qu’elle m’ignorât ; le summum du bonheur eût été son absence. Toutefois, faiblesse de l’homme oblige, je l’avais invitée à ce dîner en sachant d’avance le déroulé de la soirée. Le procédé, à force, était toujours le même : je dis avec une feinte sincérité à l’éphémère à mes côtés qu’elle a de beaux cheveux, je les caresse, elle me renvoie le compliment, je dépose ma main sur sa joue, elle me regarde, je la fixe ; aucun de nous ne baisse les yeux ; la légère ouverture entre ses deux lèvres m’indique que je peux approcher les miennes, ainsi lentement — afin de lui laisser le plaisir de me voir arriver et la liberté de me repousser avec délicatesse si lui en vient cette folie —, tendrement, simplement, j’accoste à son rivage.

Avec elle il n’en était rien. Je ne disais rien. Je la contemplai simplement. Et plus je la contemplais, plus elle s’effaçait. Je fus ainsi forcé de la toucher, de poser une main maladroite sur son épaule afin qu’elle ne disparût point complètement de ma vision troublée. Lorsqu’elle se retourna devers moi, elle obtint enfin un visage clair à mes yeux : c’était le reflet de mon hypocrisie. Apeuré, je voulus me resservir un verre de Beaulieu, afin de retrouver la sylphide que j’avais laissée là-bas, mais elle m’en empêcha. « Laisse-moi faire Valentin » qu’elle me dit, comprenant la détresse dans laquelle je me trouvai. Par esprit Coubertin, j’eusse voulu l’empêcher de prendre quelconque initiative avant que j’en prisse une ; par galanterie, que dis-je ! par esprit moderne, et au vu de ses compétences en la matière, je « la laissai faire »…

Une fois qu’elle eut aspiré la tristesse qui me rongeait, je ne sentis plus le désir de revoir « Madame Beaulieu ». À la place, mon éphémère m’avait donné l’intention ferme, implacable et furieuse de dominer entièrement mon malheur. Le « procédé » habituel fut légèrement différé. On ne reçoit point les mêmes présents en priant debout qu’en s’agenouillant. Au lieu d’avouer que je lui trouvais sa chevelure délicate, je les empoignai avec vigueur pour en sentir les émanations parfumées ; ma main déposée sur sa joue fut la caresse qu’on donne au nouveau-né pour s’assurer qu’il vit ; comme elle me regardait avec des yeux provocateurs, je la fixais de même, et cette fois elle baissa les yeux, car on ne pouvait pas dévisager un homme à l’âme incontrôlable lorsqu’il était dans un état de tendre excitation comme à cet instant.

La légère ouverture entre ses deux lèvres m’indiquait que je pouvais approcher les miennes : ainsi, à l’identique de mes habitudes, mais en contraste avec ma fougue de ce soir, lentement — afin de lui laisser le plaisir de me voir arriver et la liberté de me repousser avec délicatesse si lui en venait cette folie —, tendrement, simplement, j’accostai à son rivage ; et une fois que j’eus amarré mon bateau dans son port la tempête se déchaina, le verre vide tomba avec fracas sur le sol, mais ne se brisa point et mes songes de Beaulieu ne s’effacèrent pas, mais prirent la forme de voluptés moins légère que le sourire de la petite-fille du propriétaire, et plus astringente que le délicieux Cognac.

Cette matinée de printemps qui se levait sur nos étreintes n’était qu’une parmi tant d’autres.

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