Scène 3 : Vixerunt

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La mélodie de Drystan résonna sur les pavés des rues ; elle avançait, ses enjambées scandant le rythme de leur transe. Chaque parcelle de sa peau frémissait au contact de la pierre des rues, effleurant la crasse, penchant un instant son front sur la bassesse de l’humanité. Ses yeux étaient grands ouverts, d’un blanc absolu. Ses runes, à mesure de sa marche, luisaient, diminuant ou augmentant leur clarté. Elle s’arrêta ; elle n’entendait rien, elle ne voyait rien, ne percevait rien – peut-être la brise qui se levait à mesure que le dieu du vent était invoqué, mais elle n’en était pas sûre. La magie affluait sur ses bras, ses jambes, couvrant sa peau avec l’incantation qui l’éprenait. Ses lèvres ne cessaient de scander les litanies en hommage à sa déesse ; ses tatouages remontaient jusqu’à leurs creux, indécis, s’apprêtant à conquérir aussi l’intérieur de son corps. Les douze coups du midi continuaient leur fervent retentissement ; la lumière semblait la pénétrer jusqu’au plus profond de son être.

Umilem.

Le mot transperça les pavés, les murs, les maisons : l’effet irénique de son chant se répercutait à travers ses paroles. Tous s’arrêtèrent, pour contempler l’étrange procession.

Umilem, hak muta ed parwenne circil. Pars Drystan eteïl viya fetunus, pars Darwys eteïl karmil shayunus, etLlyr khilal kavil, tasfil parwen yakela ar Kenna… Uciril rimenne fihalsa mukeret ar Da wahenera kabera’sti. Meum hoka masa antum davamus ar antil skril etantil kuhil möskra.[1]

Elle se tut, attendant la fin de l’effet du chant. Elle s’était depuis toujours résignée à son sort : pacificatrice, élue de Darwys, la prodige… ses surnoms, elle ne les avait jamais véritablement sus, et pourtant les connaissait instinctivement. Chaque année, depuis ses dix ans, elle dirigeait la procession de la semaine panégyrique ; une semaine bénie, où elle ne cessait d’arpenter les rues de la ville, ne cédant ni à la lassitude ni à l’ennui. La semaine où les dieux devaient être vénérés, remerciés pour leur générosité jusqu’à l’année suivante. Les jeux en leur nom marquaient toujours un grand évènement – et cette année, ce serait celui du sacre du nouvel empereur, ainsi que son mariage.

Umilem.

Ses mots continuaient à claironner sur la place publique, sous les ovations de l’orgue de Drystan, le commencement d’une journée d’hosannah et de prières.

Meum antil shayamus.[2]

Elle seule maîtrisait le pouvoir du chant comme la déesse ; elle était la prodige. Elle seule avait le droit de s’exprimer, de prédire l’avenir, de gérer le temple. Les autres prêtresses ne servaient qu’à appuyer son pouvoir, la remplacer le temps qu’elle encaisse le contre-coup de sa magie. Mais cette semaine, ses efforts étaient à leurs combles, et elle n’avait pas droit à l’erreur. Canaé Darwys, au nom de la déesse qu’elle vénérait depuis son entrée au sanctuaire, fit un premier pas, se détournant des citoyens - qui, médusés, continuaient de la contempler. Au visage de marbre, dans sa toge couleur de lys et de lilas, elle osa pourtant leur adresser un sourire ; les gens l’approchaient et venaient jusqu’à lui baiser les pieds, lui embrasser les mains, toucher son vêtement et son corps bénis. Elle sourit ; mais inlassablement, ses pas la ramenaient déjà au temple, qu’importe ses désirs, qu’importe ce qu’elle pensait. Inlassablement ; c’était la déesse seule qui décidait.

*

Il en était à sa quatrième tasse de café, et ne cessait d’arpenter le pas de la porte de Tarjan. Son peignoir dévoilait un de ses bras, ses cheveux étaient encore en bataille ; ses yeux clairs, néanmoins, perçaient la barrière des murs, de la porte, cherchant vainement une réponse à une situation sur laquelle il n’avait pas d’emprise. Il but une nouvelle gorgée, rongea son majeur gauche. Le sang goutta sur ses pieds, il le remarqua à peine, et finit par s’asseoir ; il étendit sa jambe devant lui, grimaça. Pourquoi n’avait-il pas parlé… ? Visper poussa un gémissement et se prit la tête en mains ; pourquoi n’avait-il pas mis son frère en garde, pourquoi ne l’avait-il pas retenu, pourquoi… la porte de la chambre grinça, et il se leva presqu’aussitôt, hésitant entre l’indifférence et sa peur. Trelawny le regarda ; Visper se rassit, et elle se laissa glisser à ses côtés. Elle prit le temps d’allumer sa pipe, en prit une bouffée, recracha un nuage au-dessus de leur tête.

– Il devrait vivre.

Le prince se frotta les yeux, rongeant toujours son majeur gauche. Encore du conditionnel.

– Mais je ne sais dire ce que seront les séquelles.

– Son…son corps, peut-être… ?

Lui-même eut du mal à reconnaître sa voix brisée. Elle le regarda un instant, puis coinça sa pipe entre ses dents, pour fouiller dans ses poches.

– Il devrait se remettre de ses brûlures, là n’est pas le problème : mais il a perdu beaucoup de sang, et son pouvoir…

Elle sortit un flacon au liquide blanc laiteux.

– …l’a trop consumé. Il a forcé sur ses runes, les conséquences sont presque aussi accablantes que tes crises.

– Presque ? Il est en train de crever !

Trelawny tendit le flacon au prince, toujours de son air impassible, ses vieilles lunettes de soleil remontées sur son front.

– …oui c’est ce que je dis : presque. Prends ça.

– C’est quoi ?

Elle expira un nouveau nuage.

– C’est mieux que de l’adrénaline, et ça devrait t’aider à … supporter la situation.

Visper inspecta le flacon, un instant, les mains tremblantes, se rongeant toujours le doigt, des gouttes de sang retombant désespérément à ses pieds. Il finit toutefois par sourire, et rendre le médicament à la doctoresse.

– Je n’en ai pas besoin.

Elle haussa les épaules, le reprit.

– Écoute, pour l’instant, tout ce qu’on peut faire, c’est attendre. Je lui ai administré les soins les plus importants, le reste, c’est de la routine. C’est lui qui doit se sortir de là tout seul.

– Son sacre est dans deux jours…

– Je pense qu’on n’en n’a pas grand-chose à foutre de son sacre, pour l’instant.

Visper hocha de la tête, contempla à nouveau le vide devant lui ; son pied tapait régulièrement contre le mur sur lequel ils étaient appuyés. Un silence pudibond emplissait le couloir et les étouffait. Un moment, cependant, il arrêta de se ronger les doigts, se redressa, se tourna vers elle.

– …au moins, sa petite gueule d’amour n’a rien.

Elle eut un sourire à son tour, reprit une bouffée de sa pipe.

– Ouais. Au moins, sa gueule d’amour n’a rien.

Les joues de Visper étaient couvertes de larmes ; Trelawny lui caressa affectueusement l’épaule.

– Il va s’en sortir, d’accord ? Je ferai tout pour.

Il hocha de la tête ; il avait envie d’y croire, mais il ne tenait pas les promesses dans son cœur, et y croire… n’y changerait rien. Toutes ces pensées se bousculaient dans sa tête, il voulait lui dire, lui avouer qu’il ne la croirait jamais, et alors même qu’il s’apprêtait à briser ses illusions, un homme fit irruption dans le couloir. Les cris des gardes retentissaient par derrière-lui, il était couvert de sang.

– Vous n’avez pas le droit de pénétrer le palais armé !

Pourtant, il poursuivit sa route, comme fou, titubant jusqu’à s’écrouler aux pieds de Visper.

– Conseiller ! Vos armes !

Johannes était couvert de sang, des pieds à la tête, jusqu’à être incrusté dans sa barbiche, jusqu’aux éclaboussures sur ses petites lunettes. Ses bras tremblaient, ses mains tremblaient, son corps entier ne cessait de trembler. Il gardait la tête baissée ; Visper le regardait, toujours les larmes sur les joues. Il avait déjà compris. Quand les gardes vinrent pour rattraper son mentor, le prince les arrêta d’un geste impérial, simple, le dos droit, la mine cave. Il se pencha jusqu’à Jo, lui prit les mains, mais ne chercha pas son regard. Il comprenait… à quel point cela devait être dur de lui annoncer un nouvel échec en face.

– Je… le filet de voix qui s’échappa de la gorge du conseiller semblait totalement surnaturel. Nous avons infiltré leur base, nous les avons interrogés…

Il releva la tête ; des larmes venaient se mêler au sang séché sur son visage.

– …mais ils ont tous choisis la mort.

*

Il rajusta son masque, et s’aventura plus loin dans la haute-ville. Depuis le passage des prêtresses, les rumeurs au sein de la population mêlaient leur excitation à celle des jeux, et toute la cité n’était qu’un bruit continu de murmures et d’impatience. Les petits vendeurs de journaux courraient en tous sens pour refourguer leur produit, les marchands criaient, les passants menaient la conversation bon train, et lui-même ne pouvait nier que le chant pacificateur avait eu sur lui un effet galvaniseur. L’odeur des épices, mêlée à celle des fruits sur les étals, lui paraissait plus alléchante – ou peut-être était-ce simplement parce qu’il n’avait plus mangé depuis la veille. Le fumet délicat des viandes fraîchement grillées, le parfum des encens des sanctuaires, les herbes des souks… tout bruit, toute senteur se trouvait exacerbé par la joie qu’avait procuré, l’espace d’un instant, le pouvoir du chant de la déesse. Il descendit à travers un des nombreux passages vers la basse-ville, moins enjôlé qu’intrigué par la suite des évènements. Il était parvenu à se qualifier, un ex aequo avec Alberich, certes mais combien de temps encore… ? S’il voulait agir, ce serait maintenant, il devait les contacter, mettre la rancœur de côté et… « Si eux veulent bien t’accepter aussi, seulement… » Il soupira, descendit vers les ténèbres ; les quelques monstres survivants de la veille étaient embarqués par les soldats en des beuglements de rages inconnus. Il passa outre la crasse, outre l’humidité des lieux ; à l’abri derrière son masque, il se sentait encore capable de tout. Ses pas seuls résonnaient dans la profondeur des bas-fonds ; ni souks, ni épices, ni clameurs, uniquement des murmures et le bruissement des vêtements rapiécés qui s’enfuient. Ici, les heures pleines ne venaient pas avec le jour… et les deux étages de Cyrenne, scindés par le temps, se différenciaient également par leur animation et leurs lois. Ici, rien n’avait de prix. Derrière son masque, il observait les mines déconfites, les quelques rares passants tellement désespérés qui ne fuyaient plus son chemin ; malgré son masque, l’odeur de la putréfaction, du sang, de l’eau contaminée parvenait jusqu’à lui ; personne n’aurait pu respirer normalement cet air pestilentiel s’il n’avait pas passé les quinze dernières années de sa vie dans cette bassesse ambiante. L’entièreté de l’humanité n’avait, ici, plus touché le soleil depuis les millénaires de sa fondation - et c’étaient les siens qui avaient fini par s’en rebeller. Le renard noir soupira, jeta de rapides coups d’œil tout autour de lui, avant d’entrer dans une vieille maison, éloignée de l’arène et du centre, éloignée d’Erebus et des dieux, morcelée par ses deux voisines, à l’abri des regards. Les tuiles tombaient du toit ; les briques s’émoussaient à force d’humidité – triste ironie face au désert qui leur tendait les bras. Il entra, ôta son masque ; ses cheveux mi-longs, noirs, vinrent encadrer son visage, il rajusta ses lunettes sur la cicatrice qui lui barrait l’entièreté du nez. Leto soupira, jeta sa veste sur le dossier d’une antique chaise branlante, et avança un peu dans la maison. Un livre pendait à sa ceinture, reliquat de ses batailles passées ; il s’en saisit, l’ouvrit directement à la bonne page, claqua des doigts et fit apparaître un feu dans l’âtre de l’unique pièce meublée. Il s’approcha des flammes, frigorifié ; un mouvement, néanmoins, sorti de l’ombre, le fit s’arrêter juste avant. Une épée apparut dans sa main ; il para le coup in extremis. Son adversaire revint à la charge, une lame enserrée dans ses poings, le même masque de renard que lui sur le visage. À nouveau, Leto para le coup, ouvrit son livre, fit apparaître deux katanas autour de lui qui tournoyèrent et vinrent s’abattre dans les murs, des deux côtés de la tête de son agresseur. Ce dernier ôta son masque ; le gamin regarda une des lames, les yeux agrandis de terreur, la poitrine se soulevant trop vite, haletant :

– Tu manques d’entraînement, gamin. Si je l’avais voulu, tu serais mort.

– …mais ça va pas la tête !? Je t’ai demandé de m’entraîner, pas de me tuer !

Leto soupira, haussa les épaules, et s’assit à côté du feu. L’adolescent s’approcha de lui, passa la main dans ses courts cheveux blonds, la lumière du brasier se répercutant dans ses yeux électrifiés.

– Alors dis, ils l’ont trouvé comment, mon texte ? Ils ont aimé, mes vers ? Allez, dis !

– …oui.

– Génial !!!

Il effectua un semblant de danse de victoire, avant de se laisser tomber aux côtés de son ami dans un grand éclat de rire.

– Je le savais ! Je t’l’avais dit, que j’étais doué !

– Si tu passais autant de temps à écrire qu’à étudier ton livre, peut-être que tu pourrais déjà me battre.

– Roooh, c’est bon, je m’en fous, tu ne me gâcheras pas ma joie ! J’suis trop fort !

– …en le disant toi-même, c’est sûr que tu dois avoir raison.

Le gamin lui bourra l’épaule, un sourire ne décollant pas de ses lèvres.

– … bon, c’est quoi, la suite ?

– Pour toi ? c’est la course de char.

– Ouaiiis ! C’est la prochaine épreuve ?

– Non. Celle d’après. Je t’avoue que je ne te confierai pas les commandes pour les combats dans l’arène.

– Sérieux ? Mais puisque je te dis que je suis doué !

Leto lui adressa un regard noir.

– Pour les vers, peut-être, Derion. Mais même en embuscade, tu n’as pas tenu une minute face à moi - et encore, je n’avais que trois épées.

Ledit Derion se contenta d’hausser les épaules. Leto regarda à nouveau le feu, remonta ses lunettes ; il attacha ses cheveux en un pseudo chignon sur le bas de son cou, avant d’à nouveau parler.

– Ton rôle sera néanmoins capital.

Le visage de l’enfant s’illumina à nouveau ;

– Sérieux à ce point-là ! On risque des problèmes ?

Leto eut un léger sourire.

– Disons que j’ai…fait la connaissance d’un vieil ennemi.

– Encore ?

– Qui es-tu pour juger ?

Il éclata de rire et lui tapa le dos.

– Pas faux ! Bon, tu veux que je fasse quoi ?

– Un pari.

– …quoi ?

– Je t’expliquerai en temps voulu, en attendant…

Les tubes de Drystan carillonnaient à travers toute la ville. Les mêmes quatorze notes se répétèrent quatorze fois, indiquant l’heure. Leto prit appui sur son genou pour se lever, rouvrit son livre à la page exacte et claqua à nouveau des doigts ; les braises dans l’âtre s’éteignirent.

– On doit y aller. Les inscriptions sont pour aujourd’hui.

Leto remit sa veste, ajusta sa capuche, imité par son compagnon. Les deux se regardèrent, le chef adressa un hochement de tête entendu au plus jeune, et ils passèrent ensemble le pas de la porte ; et les deux silhouettes s’éteignirent dans les bas-fonds, aspirées par le silence de la basse-ville.

*

La pièce était empreinte de l’effluve des encens ; les longs pans de sa toge baignaient dans l’humidité et la moiteur des bains, et seul le son de ses pas caressant la pureté de l’eau s’entendait entre les colonnes de marbre. Elle avança, une coupe en main où des embruns de sauge et de lavande finissaient de brûler. Elle avança ; seule, au centre de l’immense pièce, les lèvres entrouvertes aux psalmodies inerrantes à ce rituel. Le chant s’échappait en un filet de voix, répercuté sur les murs, sur l’eau. Un brouillard naissant s’amourachait à ses chevilles ; le parfum inondait l’air de son odeur féconde. Arrivée au centre, la prodige de Darwys ôta le voile qui couvrait ses épaules, le glissa dans l’eau, et l’y rejoignit. La coupe toujours en mains, elle l’immergea dans le bain, le visage vers les cieux, les yeux fermés. Elle murmura un mot, un seul, celui de sa tendre mère, celle qui l’avait enfanté, leva le bol au-dessus de sa tête, et s’en aspergea le crâne.

Linmat meï nubil, Darwys. Linmat meï nadhil.[3]

Les runes, de tout son corps, brillèrent, incandescentes à mesure qu’elle récitait ces mots, à mesure qu’elle invoquait le futur et le savoir. Canaé demeurait inerte, visage blême tourné vers les cieux, gardant les yeux clos tournés vers des contemplations intérieures. L’eau coulait de son front dans son cou, embrassant ses épaules, suivant la ligne de ses bras ; elle, une unique tache de rose au centre d’un décor immaculé, baignée à la lueur seule de ses runes et aux efforts de ses mots. Deux statues de la déesse encadraient les termes, et toutes deux semblaient comme lui renvoyer un doux sourire. Elle ne le vit pas ; elle sentait… en elle montait le pouvoir, déjà venaient à elle les images de ses futurs souvenirs. Elle poussa un gémissement quand la première convulsion la traversa ; le pouvoir montait, enflait en elle, elle sentait… elle vivait…

– Darwys…Darwys !

Son cri se perdit à travers les murs ; elle hurla. La douleur l’envahissait, la gagnait, gagnait contre son mental, c’était… elle cracha du sang, et s’écroula dans l’eau. Un instant, elle fut prise d’un nouveau soubresaut, se força à se lever, se força à se traîner hors du bassin, rampant au summum même de l’humiliation. Haletante, elle regarda les statues ; la coupe reposait au fond.

– Que…

Elle n’eut pas le temps d’interroger la déesse, qu’un nouveau pic douloureux lui arracha un autre cri. Sa voix de velours se brisa ; son crâne heurta le sol. Les runes, petit à petit, rongeaient ses bras, son cou, montaient jusqu’à son visage, envahissaient ses lèvres… jamais…jamais elle n’avait…

La première image envahit son esprit en un torrent de torture ; ses mains, prises d’une agitation nerveuse, cherchaient désespérément à agripper le marbre, agripper quelque chose, mais c’était peine perdue. Le premier souvenir revint ; et avec lui, la douleur qui lui était lié. En larmes, hurlant en les mots du culte le peu de pouvoir qu’elle avait, Canaé revit le prince, tout de noir vêtu, revit sa mentor, la précédente prodige ; elle revécut sa mort, revécut le sang, la plaie béante, le cri. Elle hurla ; le sang coulait de sa poitrine nue, son regard obnubilé uniquement par la vision d’horreur qui venait la hanter, les mains tendues vers les étoiles. Elle hurla ; son corps, pris d’une énième convulsion, s’arrêta net. Elle s’évanouit sur le stuc gelé.

*

– N’oublie pas…

– Je sais, je sais ! Tu m’as rabâché tout le trajet ce que je devais faire, c’est bon !

– Parle moins fort. Les gens nous regardent…

Ils se perdirent dans la masse éperdue du public. Les encouragements, beuglements en tout genre, retentissaient, pluriels, s’adonnant aux bousculades et insultes habituelles. Les paris s’activaient, aux gros cigares allumés, les billets qui passaient d’une main à l’autre, et eux fendaient la foule sous les ovations ou réprimandes des spectateurs. Leto, à l’abri derrière son masque, ouvrait la marche ; il tenait le bras de Derion, et ce dernier était suffisamment gêné pour fuir d’autant plus les provocations. Mais la curiosité…

– Ce que je me demande, c’est pourquoi tu veux spécialement que j’aille voir ce type ?

– Ça ne te regarde pas.

Derion leva les yeux au ciel ; on aurait dit que la foudre elle-même fulminait à travers eux.

– Tu te fous de ma gueule ? Tu crois que ça me fait plaisir de…

Leto se tourna vers lui, l’emmena à l’écart, baissa son masque, l’espace d’un instant, pour le regarder droit dans les yeux.

– J’en ai parfaitement conscience. Simplement, je n’ai pas le choix.

L’effervescence du public était à son comble ; les quinze notes de Drystan avaient depuis longtemps retentit, bientôt commenceraient les combats éliminatoires, puis les demi-finales, et enfin : l’ultime duel. L’issue des matchs suivants lui apparaissait comme une évidence, mais c’était surtout ce dernier affrontement… Derion vit à son visage fermé, ses lèvres pincées, il vit toute l’anxiété qu’il retenait à l’issue de ce combat. Il l’observa un instant :

– Je sais pas ce qui t’arrive, mais je me demande qui est ce fameux ennemi… ?

– …c’est un paladin.

– Quoi !? Mais je pensais que les paladins ne pouvaient pas…

– Un ancien paladin. Certainement le plus fort d’entre tous.

– …affilié à quel temple ?

– Darwys.

Tandis qu’ils avançaient dans les coulisses de l’arène, Leto avait saisi son livre et invoquait déjà ses futures armes ; à ses ceintures pendaient neuf fourreaux. Parvenu aux loges, Derion s’arrêta, lui adressa une tape sur l’épaule avant de sourire de toutes ses dents. Quelques mèches blondes pendaient dessous sa capuche.

– Ben je te fais confiance, t’inquiète ! Mets lui la pâtée !

Leto eut un sourire, se saisit d’une épée, se retourna, puis lui adressa un vague geste de la main.

– Compte sur moi. Essaie simplement de pas tout faire rater, et ça ira.

Mais déjà Derion s’était élancé à l’assaut de la foule… du moins s’enlisa très vite, et dû faire marche arrière. Il pesta ; il avançait à contre-courant de la masse, difficilement, visant non les combats, non l’animation autour de la place, mais la solitude et les rues mal famées avenantes. Dès qu’il le put, il tourna dans une venelle proche, les mains cachées sous son habit, enlaçant précieusement son grimoire. En ce bas monde, une des premières choses qu’il avait apprises était de suivre son instinct ; la deuxième, que la connaissance s’avérait toujours utile. Il tourna dans différentes ruelles, de plus en plus sombres pour cette fin d’après-midi ; au bout d’un moment, il se trouva face à une impasse. Sans hésiter, il marcha droit vers le mur, palpa la paroi, comptant le nombre de briques ; sa main s’arrêta sur la plus bosselée d’entre elle. Il eut un sourire, l’ôta de la paroi. Un craquement sinistre retentit dans la ruelle, et il traversa le passage sans plus de formalité. Ce voile d’obscurie avait été façonné afin que seuls les initiés puissent passer… et il vivait depuis assez longtemps dans le coin pour connaître la plupart des petits secrets de la basse-ville, quand bien même il ne serait initié.

– Octave ! On peut dire que ça fait longtemps, mon pot…

Deux gardes se précipitèrent vers lui, runes aux poings ; le gamin grimaça.

– Je vois que tu es toujours aussi antipathique… c’est bien, les choses qui ne changent pas, parfois…

Il regarda les deux hommes en face, sans bouger ; ses yeux bleus se tintèrent d’une nuance d’électricité, et il les esquiva sans aucun problème pour s’arrêter pile devant Octave. Ce dernier demeurait assis à son bureau, l’œil plissé, la pipe à la bouche, les mains croisées devant lui.

– Derion… et que me vaut l’honneur de ta visite, le morveux ? Laissez, laissez…

Les gardes se regardèrent, intrigués, et cessèrent de chasser l’adolescent. Ce dernier se saisit d’une pomme, la croqua à pleines dents, un sourire ne décollant pas de ses lèvres.

– Bah tu sais ce qu’on dit, comme ci comme ça… je viens pour affaires.

– Affaires ? Vous entendez ça ! Derion reprend du service, donc ?

– …peut-être, mais certainement pas pour toi.

Octave haussa des épaules.

– Dommage… tu étais un piètre voleur, mais un bon escroc. Au moins, t’es facilement remplaçable.

– Facilement remplaçable ? Laisse-moi rire : j’étais le meilleur et tu le sais.

– Si tu le dis, c’est que ça doit être vrai… pourquoi tu viens me voir, alors ? Tu as pensé, peut-être, à notre précédent marché ?

Derion croqua à nouveau dans la pomme, à moitié assis sur le bureau. Il ne parla que lorsqu’il eut fini de la manger, et jeta alors le trognon par la porte entrouverte.

– Nan, ça c’est mort. Je suis venu te parler des paris de ce soir.

– Parce que tu paries, maintenant ? T’as l’âge légal, au moins, j’espère ?

– Te fous pas de ma gueule, la moitié de tes gars n’ont même pas trente ans… je suis venu pour le fameux « renard noir ».

– …le renard noir, rien que ça. C’est vrai qu’il se démarque bien, depuis le début de la semaine. Tu lui veux quoi, au gars ? Une commande ?

Il nia de la tête, et se servit une autre pomme. Un des deux gardes voulut intervenir, mais le patron lui fit à nouveau signe de la fermer.

– Tu peux dire ça comme ça… je suis venu pour une information. Je parie que ce type va remporter la totalité des combats.

– La totalité de ses combats ? Tu te moquerais pas un peu de moi ?

– Pas le moins du monde.

Octave éclata d’un grand rire tonitruant ; ses sbires se sentirent obligés de l’imiter. Derion continuait à manger sa pomme.

– C’est impossible. En vingt ans de jeu, j’ai jamais vu un type gagner tous ses combats. Il finit toujours par merder.

– Je te parie que lui, si.

– Ah ouais ? Et qu’est-ce que tu vas me demander en échange, si je parie contre ?

Derion eut un sourire ; il replaça la pomme au milieu du plat.

– Un certain livre qui raconterait le destin de l’empire, ça te parle ?

Au visage d’Octave, il comprit ; le sourire du gamin ne cessait de grandir.

– Ben je veux que tu me dises où il se trouve.

– Te…tu es complètement taré !

– C’est seulement maintenant que t’émerges ? En échange…

– …je veux que tu reviennes travailler pour nous. Même boulot, même tarif, même risque.

L’assurance de Derion s’écroula à cette phrase. Instinctivement, il quitta le bureau, recula de quelques pas. Octave eut un léger rictus.

– Je te concède cela, gamin : t’étais pas si nul. Alors si tu veux vraiment ta prophétie, je te conseille de réfléchir à deux fois… le choix t’appar...

– C’est d’accord.

Derion tendit la main, le regardant droit dans les yeux pour s’empêcher de trembler. Il avait confiance, il devait… un élan en lui le poussait à accepter ce pari, certainement le goût du risque qu’il avait toujours adoré. Le patron cracha dans sa main, avant de la lui serrer ; il était pris d’un léger rire.

– Allez, à bientôt Derion ! Et t’as pas intérêt à te débiner, tu sais parfaitement ce qui arrive à ceux qui me mettent en colère !

– Ouais, ouais… on verra !

Il rentra la tête dans ses épaules, resserra ses mains sur son livre, sous sa cape. Octave riait à gorge déployée ; Derion le regarda, une dernière fois, frissonna, et passa le pas du voile, avant que le mur ne se ferme à nouveau derrière lui.

*

Les clameurs des combats parvenaient jusqu’à elle depuis plus de deux heures. Elle poussa un soupir, referma la fenêtre du balcon, et sortit de sa chambre ; elle en avait assez entendu pour le restant de la semaine. Maladroitement, elle rajusta son attelle, puis marcha quelques pas dans les couloirs du troisième étage. Le son capitonné des tapis ne la rassura pas non plus, plongeant dans l’angoisse le palais, dans un silence pesant qui paraissait ne jamais se finir. Elle poursuivit sa marche, peu assurée, s’arrêtant devant chaque porte en espérant entendre un bruit ; elle tenait une bougie à la main, son épée au flan, son armure ôtée depuis qu’elle avait fondu. Elle s’arrêta ; de la porte du prince émergeait un bruit qu’elle aurait reconnu entre tous. Elle frappa. Une voix ténue lui répondit. Elle entra. Visper était adossé à son bureau, assis par terre. Il s’était finalement changé ; la redingote noire, ornée de la broche impériale, retombait à ses côtés comme les ailes brisées d’un corbeau mort. Aennej le regarda, et vint près de lui ; il baissa la tête. À la lueur d’une maigre bougie, il étudiait encore des plans.

– Tu devrais te reposer.

Il eut un sourire, lui jeta un rapide coup d’œil.

– C’est la malade qui parle, ou la médecin ?

– Celle qui s’inquiète pour toi.

Elle lui prit la main, il tenta de se dégager mais elle la serra et inspecta ses doigts. Ils étaient couverts de pansements, eux-mêmes encore imbibés de sang.

– …je suis désolé.

– De quoi ?

Elle refusait de lui lâcher la main.

– J’aurais dû…vous expliquer. Je savais que Librum ne serait pas à Surem, je l’avais deviné, j’avais compris sa machination, mais j’attendais… la confirmation d’un de mes hommes.

– Tu as tenté de nous prévenir, Visper. Tu m’as prévenue. Regarde où ça nous a mené.

– …si je n’étais pas tombé malade, j’aurais eu les résultats plus tôt.

Elle se tut, lâcha ses doigts, haussa les épaules.

– Et si Tarjan avait su ravaler son orgueil lors du second conseil, peut-être qu’on n’en serait pas là non plus. C’est pas toi qui m’avait dit que tu détestais le conditionnel ?

Il eut un sourire, retourna à ses plans.

– Si, mais…

– Mais ?

Il la regarda à nouveau ; c’était la première fois qu’elle le voyait se retenir à ce point de pleurer.

– Son état a empiré pendant la journée, Aennej. Il peut vraiment mourir.

– …et Clétius ?

Il eut une mimique de mépris.

– Il préfère se réfugier derrière la prophétie plutôt que de voir la vérité en face ! L’élu ne peut pas mourir maintenant ! mais…

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

Une larme s’écrasa sur le plan à ses pieds, il ramena ses genoux contre sa poitrine.

– Trela lui a rendu visite début d’après-midi. J’étais là, je le veillais, son état semblait stable, puis il a commencé à crier. Il bougeait dans tous les sens, il criait, c’était affreux, Aennej, j’ai… j’ai pas pu rester, Aennej, j’ai pas pu…j’ai pas pu…

Il s’écroula dans ses bras, aux sanglots désespérés. Retenant de pleurer à son tour, Aennej l’étreignit, tapotant son dos, les yeux fermés, la tête de Visper lovée sur son épaule encore en état.

– Si seulement…si seulement j’avais été là, si j’avais…j’aurais vu, j’aurais compris, je lui avais dit… si je n’étais pas aussi faible, Aennej, aussi faible…

– Visp…

– …aussi faible…

Le murmure de sa voix se perdit dans les sanglots, et Aennej le serra plus fort contre elle.

– …ça n’aurait rien changé.

– Si !

– Tu es certain que c’est ta logique qui parle, là ?

– Oui !

– Visper, s’il te plait, écoute-moi… écoute-moi ! Elle le redressa, pour le regarder dans les yeux. Et ça aurait fait quoi, hein ? Tu te serais sacrifié ?

Il se tut, baissa la tête, chercha à arracher ses pansements. Elle lui agrippa les mains.

– Ce n’est pas une question rhétorique, réponds-moi !

– …peut-être.

– Peut-être ?

– Oui ! Tu es contente ? Oui, si je devais le refaire, je le referais, autant de fois qu’il faut pour qu’il vive, tu comprends !? Je veux qu’il vive !

– Et tu crois que nous, on ne veut pas que tu vives, toi ?

Il ouvrit la bouche, pour la refermer. Un instant, il demeura indécis, face à elle, recula légèrement.

– Je sais, Visper. Je sais que tu veux lui léguer un empire. Mais lui, il a besoin avant tout d’un frère.

Il baissa la tête.

– …je sais, simplement…

Elle eut un sourire.

– Je ne te demande pas de te justifier ; réfléchis avant de parler, la prochaine fois.

Et elle se força à rire, et il sourit à son tour, puis elle l’entraîna derrière elle.

– Allez, viens ! Je parie que tu n’as pas encore mangé, et je meurs de faim ! Je pourrais dévorer un banquet !

– Un banquet… je ne te savais pas experte en euphémismes.

– Salaud !

– Salaud, peut-être. Réaliste, fort probablement.

Elle éclata de rire et se précipita dans le couloir ; le bruit de ses pas fracassa avec joie le silence des tapis. Visper la regarda partir, encore une fois, sécha ses larmes, puis finalement la suivit.

*

Il sortit une troisième épée dessous sa longue veste, et l’abattit sur la tête de son adversaire. Le sang gicla ; la foule en délire clamait son nom :

– Renard noir ! Renard noir !

Le sang avait giclé jusque sur son masque, jusque sur ses yeux ; il passa la main en-dessous pour s’essuyer, puis redressa le bras, deux de ses lames en main, la troisième flottant à ses côtés.

– Et c’est encore une victoire ! Décidément, qui pourrait l’arrêter ? Il n’a encore perdu aucun match, et se qualifie donc directement pour la finale ! Contre…

Son opposant avança à travers le tas vulgaire des cadavres et blessés. Il ôta sa capuche ; une longue tresse blonde descendait jusque sur son torse, le crâne rasé, les tatouages engloutis par des cicatrices informes.

– …Al ! Mesdames et messieurs, les deux finalistes font leur entrée ! C’est incroyable, du jamais vu depuis la naissance des jeux ! Deux finalistes sans échec à leur actif, comment ce combat va-t-il finir !? Le suspense est à son comble !!

Gellert sortit l’épée de son fourreau, la main assurée, tentant de maîtriser l’ardeur qui brûlait sa poitrine. Il passa un de ses gantelets sur ses épaules, tentant de cacher les vis, les cicatrices qui leur étaient liées. Leto fit disparaître d’un claquement de doigt ses épées, se frotta les bras. Ils se regardèrent ; les exclamations du public tout autour d’eux les assourdissaient, l’odeur du sang empestait l’air – mais ils baignaient tellement dedans qu’ils n’en ressentaient qu’une seule envie : en finir.

– Tu oses me faire l’affront d’une seule arme ? Je te savais sans honneur, mais à ce point…

– Tu me mésestimes, Al. Je ne m’abaisserai pas à ton niveau.

À ces mots, Leto sortit deux épées de chacune de ses ceintures – et à ce geste, sept autres lames se levèrent et vinrent léviter à côté de lui. Gellert raffermit la poigne sur son arme ; ils se souriaient, les épées flottant autour deux, prêtes à trancher. La chaleur du soir s’appesantissait sur leurs épaules, mordant leur dos pour faire frissonner leurs narines. La sueur perlait de leur front, s’écrasant, goutte après goutte, sur le sable encore teinté de sang, répondant au silence de la nuit.

– Prêts ? ...Trois !

Les clameurs des spectateurs résonnaient sur les parois, hurlant les chiffres, hurlant leur soif de meurtres. Aucun ne bougea ; simplement, cette bataille de regards, sans un mot, sans rompre le calme qui s’imposait entre eux deux.

– Deux !

Une larme de sueur heurta la lèvre inférieure de Gellert ; Leto se frotta un bras, gardant l’épée dans sa main, frotta son bras jusqu’à la rougeur extrême.

– Un ! Partez !

Un instant, aucun d’eux ne bougea, toujours en proie à la paralysie de leur futur duel. Tous retinrent leur souffle ; le commentateur se sentit obligé de crachoter à nouveau dans le porte-voix l’ordre fatidique :

– Partez…

Sa voix se perdit dans l’admiration de ce combat, âme contre âme, un combat où aucun ne bougeait. Les armes, dans les mains des deux combattants, tremblaient légèrement, mais aucun des deux n’auraient su si c’était d’excitation ou de peur. Un instant, pourtant, où rien ne se passa ; puis Gellert leva son arme, Leto tendit sa main devant lui. Ils ne cessaient de se regarder dans les yeux ; le public scanda leur nom. Un instant seulement… ils se précipitèrent l’un vers l’autre. Ce serait à celui qui porterait le premier coup.

*

– Vous devez vous reposer.

Elle se leva avec grâce du lit, et s’autorisa un léger sourire.

– Ne vous inquiétez pas pour moi, ce n’est que le contre-coup de la semaine.

– Je n’en suis pas sûre du tout. De toute ma carrière, Darwys, je n’ai jamais vu un tel phénomène. Votre pouvoir doit vous mener vers le futur, et non…

– …non vers le passé, je le sais, prodige. Merci pour tout.

Canaé salua la prodige de Llyr, avant de s’en aller. Cette dernière, toutefois, la rattrapa avant qu’elle n’atteigne la sortie.

– Attendez !

La prêtresse lui passa un flacon, qui ne semblait pourtant rien contenir.

– Ce sont des embruns d’orage. Prenez-les ; c’est avec eux que j’ai pu vous sortir de votre transe.

Canaé se saisit tendrement du flacon, adressa un sourire sincère à la prêtresse.

– Merci pour tout.

Llyr s’inclina devant elle, et la regarda partir. Elle passa le seuil du temple, savourant chaque instant que ses pieds touchaient le marbre tiède. Le sanctuaire de Llyr se situait à la limite du désert, à peine protégé par le mur d’enceinte de la ville. La chaleur du sable refluait jusque dans les colonnes, sur les marches, abreuvant l’édifice de soleil et de joie. C’était ici que les maigres eaux, venues du mont et de Sileam, étaient traitées et diffusées au sein de Cyrenne. Les prêtresses allaient et venaient entre le cours d’eau et le temple, leurs runes actives, traitant avec la délicatesse du monde leur bien le plus précieux, perçant de leur agitation le brouillard tiède des vapeurs du sanctuaire. Canaé les observa un instant, se délectant toujours de l’atmosphère du soir, appréciant avec délice une sérénité retrouvée. Elle marcha, pied nu, traversa la ville ; bientôt, les encens de Llyr firent place aux festivités de la semaine, aux cris des spectateurs, aux effluves des vins. Elle retourna instinctivement vers son temple, le front baigné par les cieux, les étoiles reflétées dans ses yeux ; instinctivement. Darwys l’appelait, et pourtant…

« Il est dans l’arène. »

Canaé se retourna ; personne derrière elle. Un pressentiment lui nouant l’estomac, elle changea de direction ; le temple de Darwys se trouvait dans la partie haute de la capitale. Dans ses fondements se tenait celui d’Erebus, et non loin d’eux deux, le colisée où se tenaient les actuelles festivités. Elle se fraya un chemin dans la foule en délire - plutôt, la foule s’écartait en la voyant arriver. Les longs pans de sa toge flottaient autour d’elle ; à peine frôlait-elle le sol. Les spectateurs se détournèrent du combat, cessèrent leurs beuglements : tous la contemplaient, le visage réjouit, comblé par cette apparition fantomatique. Canaé, seule, affrontait leurs regards, cherchait en vain à comprendre ce qui la poussait à marcher jusque-là.

« Il est là. Là »

La voix guidait ses pas ; elle marchait, inlassablement, traversant les gradins, marchait jusqu’au premier rang.

« Là »

Elle s’arrêta ; elle le vit. Le goût du sang lui venait jusqu’en bouche, sang des corps qui n’avaient pas encore été débarrassés. L’odeur de la jusquiame, mêlée à la sauge blanche, restait malgré tout dans ses narines, et elle-même cherchait désespérément leur parfum afin d’oublier l’odeur des cadavres, de la mort qui prégnait l’atmosphère. Une larme roula sur ses lèvres blêmes.

– Impossible…

Une série d’images revinrent dans son esprit, sa poitrine se serra, ses mains enserrèrent la balustrade du colisée. Il était censé être mort, exilé au désert… exilé au désert, après les avoir trahis.

« Hu nint meï ne travut. »[4]

Elle chassa la voix, chassa ses larmes, les yeux rivés sur le spectacle ; face à elle, Leto et Gellert s’affrontaient. Gellert Alberich Dieter… mais qu’est-ce qu’il avait fait ?

« Il n’aurait jamais dû rentrer. Il aurait dû mourir. » Peut-être pensa-t-elle ces mots ; peut-être les dit-elle à haute-voix. Le combattant, en tout cas, se tourna vers elle, comme attiré par ses mots. Elle vit, avec effroi, son visage sans expression, saccagé par les cicatrices, et le bandeau qui servait à masquer son châtiment. Ses lèvres tremblaient, elle murmura son nom. Et lui, le paladin, le protecteur, le traître… lui fit un mouvement vers elle. Ce fut à ce moment-là que Leto lui asséna un coup, d’une de ses lames, profitant de sa déstabilisation. La lourdeur du soir sembla comme flotter un instant dans l’air ; Canaé hurla son nom. Gellert s’écroula.

– Et le vainqueur…le vainqueur, mesdames et messieurs, est le renard noir !

La foule en délire reprit sa déliquescence, poussa la prêtresse, la chassa vers le fond du stade. Elle, seule, hurlait le nom du vaincu, cherchant à l’atteindre à nouveau, voulut user de son chant mais sa voix semblait comme éteinte dans sa poitrine. Elle hurla – et la frénésie furieuse du public absorba son cri. Canaé fut oubliée, et avec elle fut oubliée la paix qu’elle avait procuré, un moment plus tôt. Bientôt, les cris, les clameurs qui scandaient inlassablement le nom de la gloire, l’effervescence de l’humanité envahit l’arène. Les larmes roulèrent sur ses joues ; elle s’en alla, à reculons, d’abord lentement puis accélérant le rythme, s’en alla loin de l’humanité. Ses pas la menèrent loin de l’arène, loin des hurlements, loin de la fête.

– Renard noir ! Renard noir !

Les larmes pleuvaient sur ses joues en un cri déchirant ; elle s’écarta d’eux, s’écarta des morts, et fugua vers les toits. Ce ne fut qu’une fois arrivée au-dessus de la ville basse, sur les passerelles entre les maisons des quartiers nobles, qu’elle s’arrêta. Canaé se laissa choir, peinant à reprendre son calme, retrouver sa transe, son quotidien, son… elle éclata en sanglots ; l’image d’Aleaume revenait hanter son esprit.

– Salut ! Ah ! euh… y a un truc qui va pas ?

La voix la fit hoqueter ; elle releva la tête. Un garçon se tenait devant elle, peut-être d’une vingtaine d’années. Ses courts cheveux blonds étaient en bataille, ses yeux bleus paraissaient contenir la foudre elle-même.

– …que…que faites-vous ici ?

– C’est plutôt à moi de poser cette question : que fous une prêtresse hors de son temple ?

Il eut un sourire ; elle recula.

– Je n’ai pas de compte à rendre à un individu de votre espèce ! Je suis la prodige… Devite-me ![5]

La voix était sortie d’elle-même, atteignit l’inconnu de plein fouet. Ce dernier pourtant ne bougea pas.

– Pas la peine de t’énerver, hein ! J’ai juste entendu une demoiselle pleurer, alors je suis venu voir si elle avait besoin d’aide, rien de…

– Hey toi là-bas ! Arrête-toi !

– Oh merde…

Le gamin eut un sourire.

– Désolé, les ennuis reviennent… à plus ! Et faut pas pleurer, hein, les choses s’arrangent toujours !

Il lui adressa un clin d’œil, et s’en alla par les toits comme il était venu. Ses poursuivants s’arrêtèrent à hauteur de Canaé.

– Hey vous, est-ce qu…Prodige ? Oh bon sang, m’dites pas que ce salaud vous a fait du mal !?

– …non, non, il m’a…il m’a simplement parlé…

– Oh bon sang, prodige ! Est-ce que tout va bi…

– Pourquoi le poursuivez-vous ?

L’homme l’aida à se relever.

– Ben ce sale gamin vient de cambrioler la bibliothèque impériale ! J’vous dit pas, on en avait la garde cette nuit, et vlà qu’il en profite pour faire ses conneries… vous avez besoin d’aide ? Vous voulez qu’on vous raccompagne jusqu’au temple ?

– Non, non…

– Vous êtes sûre ?

Elle s’écarta légèrement.

– Oui, merci…Devite-me.

Canaé testa une nouvelle fois sa voix ; les hommes s’arrêtèrent, hypnotisés, et se détournèrent d’elle.

– Pas de souci, on vous laisse.

Les yeux écarquillés, ils repartirent. Canaé les regarda ; intriguée, elle se tourna dans la direction qu’avait prise le voleur. Sans comprendre, elle eut un sourire ; c’était la première fois de sa vie que quelqu’un n’obéissait pas à son chant.

*

Leurs psalmodies résonnaient à travers la nuit.

Setherin kondaJin, Setherin kondaJin kavelis. El Jin firal jela, El Jin firal vikela[6]

Des phrases, scandées avec ferveur et dévotion ; leurs runes s’activaient à mesure qu’ils poussaient leur chant, à mesure qu’ils forçaient leur voix. Les yeux fermés, il s’était joint à eux, sans comprendre véritablement la langue des dieux.

Setherin kondaJin, Setherin kondaJin kavelis. El Jin firal jela, El Jin firal vikela

Leur chant s’élevait jusqu’aux dieux ; en transe, leurs pieds caressant les dernières ruines du temple d’Erebus, ils poursuivaient inlassablement leurs litanies. Sur les parois, comme un écho lointain, les paroles se répercutaient en une harmonie discordante. Éclairés à la maigre lueur de boules de feux, les cinq sages flottaient autour de lui. Leurs runes luisaient dans l’obscurité ; leurs paroles semblaient traverser jusqu’à son âme même. Johannes arrêta de chanter, une douleur naissant dans son crâne. Le chant poursuivait son intrusion, s’insinuant jusqu’au plus profond de son être, s’écrivant à même sa chair.

Setherin…

Il avait la tête qui lui tournait. Le liquide qu’ils lui avaient fait boire, plus tôt, lui donnait la nausée. La pièce valsait au rythme des vers, au rythme des mots qui s’évertuaient à se répéter. Le Jin, l’élu, il vaincra, il vaincra… Johannes s’écroula par terre ; le rituel prit soudainement fin.

– Conseiller ?

Il gratta comme un forcené son cache, peinant à contrôler ses tremblements ; hagard, il chercha à se relever, et rencontra la main d’un des cinq.

– Conseiller ?

Mais il n’entendait rien, si ce n’était le martèlement des mots dans son crâne, encore et encore ces mots…

– …voilà pourquoi les élus d’Erebus ne sont pas parmi nous, ils sont trop sensibles !

– Taisez-vous ! Krief, vous m’entendez ?

Il regarda le sage de Darwys ; ses lèvres s’articulaient – certainement lui demandait-il s’il l’entendait. Il hocha de la tête.

– C’est parfaitement normal ! Ne vous inquiétez pas !

Johannes comprit aux gestes de son interlocuteur que la situation rentrerait bientôt dans l’ordre ; il préféra toutefois se rasseoir par terre, dos contre une ruine, ignorant les contestations. Kenna semblait s’énerver, et la tempérance de Drystan n’avait d’égale la fureur de Ciro. Il ne savait pas pourquoi… les mots envahissaient encore une grande partie de son crâne, cependant, il s’efforçait à réfléchir. À peine se souvenait-il du sens des phrases. C’étaient les vers, le chant, la sensation que lui avait procurée le rituel qui restait gravée à même sa chair…

– Krief !

Il releva la tête en direction du bruit.

– …je ne suis pas sourd…

– Vous sentez-vous prêt ?

Johannes se força à se relever, encore pantelant.

– Qu’attendez-vous de moi ?

Ils lui tendirent une lame ; il s’en saisit, s’entailla légèrement l’avant du poignet. Le sang s’écoula jusque dans son poing, alimenta ses runes, et la ferveur de sa magie se joignit aux psalmodies dans son crâne. Sa tête bascula vers l’arrière ; l’odeur de l’aconit emplissait encore ses narines, et le parfum de la jusquiame venait briser les martellements sacrés qui l’hypnotisaient. Il ferma les yeux ; un filet de voix s’éleva de ses lèvres cyanosées.

Que voulez-vous ?

Abasourdis, les cinq sages le regardèrent ; le chant émanait de lui, l’aura mystique de Darwys… celle propre aux prêtresses, qui émanait d’un simple seyfrit… ?

– C’est…

– … comme pour Aleaume.

La prêtresse à qui vous avez fait recouvrer son chant, afin d’assouvir votre vengeance.

Kenna s’avança, arme au poing ; Drystan l’empêcha de le tuer. Ils devaient hurler au-dessus du vacarme du pouvoir, de l’aura spectrale du maître des morts, luttant contre la tornade qui était en train de se lever.

– Comment savez-vous ?!

Johannes éclata de rire. Dans sa voix se fondirent des milliers d’autres, comme l’éclat d’un orage au cœur du désert.

Je sais tout, je vois tout, c’est comme si l’avenir et le passé ne faisaient plus qu’un. Votre rituel… j’entends les voix de tous les seyfriit avant moi…

– Dites-nous ! Dites-nous ce qui attend le Jin !

Le corps de Johannes tremblait, élevé dans les airs. Le filet de sang continuait à emplir ses poings, s’écoulant au sol en un bruit flasque.

Le Setherin…il saura. Il vous tra…

Le conseiller cracha du sang ; il retomba au sol, son crâne heurta le pavé. Tout son corps était pris de spasmes.

– Llyr !

La voix des sages se perdit dans son esprit. Seul, demeurait l’unique chant, les paroles amères d’un passé que tous voulaient retrouver. Seuls, les vers reprenaient le dessus dans son esprit, revenaient le hanter, scander leur ferveur en sa poitrine, martelant son cœur. Seul ; Johannes cracha une nouvelle fois du sang.

– Tra…tra…

« Setherin kondaJin, Setherin kondaJin kavelis. El Jin firal jela, El Jin firal vikela »

Il n’acheva pas sa phrase ; le rituel d’amplification prit fin, son pouvoir s’éteignit – et avec lui s’éteignirent les mots, s’évanouissant dans son esprit.

*

Runes. Ses…runes. Un martèlement de tambour dans le crâne. Des pleurs… ses propres pleurs. Sa voix…à qui est-elle ? Une voix. Toujours, les pleurs, toujours, la voix. Et lui… comment pouvait-il encore rester là ? À quoi bon rester là ?

« Comment suis-je arrivé là ?

Mes pensées ne semblent jamais se tarir,

Les brûlures à mes bras renaissent de leurs cendres,

Même les dons de l’eau ne suffisent en offrande,

Et mes mains cherchent encore l’épée à saisir.

À qui est-ce, mes chers dieux, cette faible voix

Qui s’élève de ma gorge, ou bien de la sienne ?

Les sanglots d’un frère, les tombeaux de Cyrenne,

Seul Erebus le sait, seule Darwys le voit.

Et mes runes reculent,

Et mes runes me brûlent,

Pourquoi suis-je arrivé là ?


Était-ce l’inconnu ?

Je dois avoir du cœur, je dois avoir de l’âme,

Un empereur ne peut se permettre de fléchir,

Un élu ne peut s’autoriser à partir,

Quand une mère surveille, et un père condamne

Toi tu m’as soutenu, ma si tendre guerrière,

Et de ta noble aura, m’as à jamais béni

Toi tu m’as reconnu, bien que ce soit non-dit,

Comme successeur de ton empire, mon frère,

Et mes runes reculent,

Et mes runes me brûlent,

Tu m’avais prévenu.


Dois-je vraiment choisir ?

Entre une vie promise à la gloire du tombeau,

Et une vie de paix à jamais tranquille,

Dois-je vraiment lutter contre ma propre envie,

Ou devenir un monstre, ou mourir en lambeaux ?

Dois-je choisir l’honneur d’une patrie mourante,

Porter avec fierté cette malédiction ?

Dois-je offenser mes runes d’une prédiction,

Protéger un pouvoir, et non ceux qui me manquent ?

Et mes runes reculent,

Et mes runes me brûlent,

Je ne peux réussir.


Je voudrais enfin vivre.

Pourquoi mourir pour un empire vespéral ?

Pourquoi m’oublier pour la fierté d’un père ?

S’il suffisait de protéger l’amour d’un frère,

Mon empire serait vaste, mon règne auroral.

Je me veux assez grand pour tous les soutenir,

Rayonne, homme soleil, tu peux enfin rêver.

Je me veux assez fort pour tous les protéger,

Rayonne, homme soleil, tu ne dois pas mourir.

Et mes runes reculent,

Et mes runes me brûlent,

Est-ce vraiment ça vivre ?


Je me dois de choisir.

Choisir l’ignorance, la candeur, cette joie,

Renoncer aux runes, renoncer au destin,

Choisir l’endurance, la grandeur, ce déclin,

Et des runes maudites façonner le roi.

Dégrader mon état, ne pas persévérer

Ou dompter cet État, choisir la prophétie,

Je demanderai leur sagesse aux cinq hikmii,

Et des dieux parviendrai à dompter les envies,

Et mes runes reculent,

Et moi je capitule,

Car j’ai enfin choisi. »

Ses runes. Des runes, qui luisaient étrangement, sous sa peau couverte de brûlures et d’ecchymoses. Des runes, au doux rayon tentateur de l’abus. Il gémit, tenta de s’arracher des couvertures. Ses runes, servantes de ses désirs inassouvis, tus à jamais dans ce rêve perdu dans l’infini de la nuit.

*

Les premières lueurs de l’aube pointaient sur les maisons à l’orée du désert. Les vieilles rumeurs de la foule s’emportaient au souffle du vent et au rire des rayons. La ville s’éveillait, au rythme des pas des passants, des cris des enfants, aux étals des marchands ; les derniers embruns de Darwys embaumaient encore l’atmosphère, la paix chassée par les aromates des négoces, les mets délicats des restaurants – d’une auberge s’exilait un relent de bières et de grillades. Banni aux ténèbres agonisantes, Kaylor contemplait la morne ascension du soleil, encore déchu de la nuit. Il soupira ; ses mains lâches pendaient à ses épaules ballantes, fatiguées de cette nuit passée à veiller. Il se frotta les yeux, bailla :

– Tais-toi.

Il haussa un sourcil, sans broncher, observant les jeunes recrues parmi lesquelles il comptait. Le murmure de leur voix dépassait les maigres rais de lumière qui perçaient leur cachette.

– Mais j’ai rien dit !

– T’as baillé.

– C’est pas moi…

– Taisez-vous bordel !

Corvina leur jeta un regard noir, leva la trappe ; du dehors, le vacarme des spectateurs enflait la place publique, emplissait les gradins de la veille. Ils attendaient ; le départ de la course de char sonnerait dans quelques minutes. Les marchands faisaient leur métier, hélaient les clients qui, en bon pigeons, venaient consommer. Les chars approchèrent ; le haut-parleur s’activa. La ferveur du public n’avait pour égale que l’aridité de la future journée désertique.

– Mesdames et messieurs, voici le dernier round ! Le dernier ! Comme attendu, lors de cet antépénultième jour de la semaine panégyrique, l’hommage sera rendu à Ciro : est-ce que vous êtes prêts !?

Les vociférations lui brisèrent les tympans ; avec avidité, Corvina épiait les moindres faits et gestes des participants. Marius se tenait parmi eux.

– Le guerrier au masque de tigre refait son apparition en grande pompe ! Même s’il fut éclipsé lors de la précédente compétition, n’oublions pas qu’il n’a jamais perdu que deux combats ! Classé troisième ! Il entre en scène plus décidé que jamais !

Un certain nombre héla leur compagnon ; d’aucun le huèrent, mais qu’importe : la diversion devrait suffire.

– Il a éclipsé Al le loup blanc, mais n’a pu en sortir sans blessure… la commission lui a cependant autorisé un remplaçant, voici le renard noir ! mesdames et messieurs, sous un tonnerre d’applaudissements !

– Maintenant.

Et ce fut sous un tonnerre d’applaudissements que les complotistes passèrent au nez et à la barbe des paladins en charge de la sécurité, ainsi que du public. Ils passèrent ; les chars faisaient leur tour initial, au centre de Cyrenne, dans le but de recevoir les louanges et sacrements du public.

– Magnez-vous !

Ventor ouvrit la porte ; ils passèrent un à un le pas, habillés en civil – si ce n’est peut-être Kaylor qui aimait à garder la grande cape et la capuche relevée. Elle ferma derrière eux, leur indiqua le chemin ; ils parvinrent aux premières loges pour admirer la place. Elle eut un sourire : l’entièreté de la bande était réunie.

– Bien, exception Marius, je pense qu’on est tous là ?

Tous hochèrent la tête ; Kaylor se recroquevilla dans un coin à l’ombre. Sa supérieure s’installa confortablement sur une chaise à trois pieds, puis parla :

– Demain.

Ils se regardèrent, puis la regardèrent.

– C’est trop dangereux.

– Au contraire : on a bien réussi à se réunir, aujourd’hui. Pourquoi pas demain ?

– C’est différent, demain, c’est la folie, c’est le sacre, c’est…

– Seulement si le sacre a lieu.

Tous se tournèrent vers lui, mais Kaylor préféra rester dans l’obscurité.

– Il est dans un sale état, ajouta-t-il.

– Alors peut-être que les dieux nous ont enfin entendu, et qu’on ne devra même pas lever le petit doigt ! Demain, ce sera parfait !

– Ou on attend de savoir ce qui arrivera !

– Non ! Je refuse de laisser encore passer des jours et des jours d’oppression ! Nous devons dévoiler le véritable visage de ce faux prophète… ce n’est que la première étape, les amis : la première étape. Parce que la véritable tête de cet empire…

– …c’est Visper Stave.

Ils s’adressèrent un regard entendu ; elle eut un large sourire. Les rayons du soleil, depuis les larges fenêtres de l’auberge, la paraient d’une aura déifique. Elle posa, lentement, son poing sur la table. Les autres l’imitèrent.

– Demain. Une seule vague, un guet-apens : il est sacré, il sort. Dans ses loges, entre le moment où il se rhabille et le moment où il revient : c’est notre seule chance.

– Et pourquoi pas avant ?

Le sourire de Ventor s’élargit.

– Parce qu’avant, ce ne sera pas encore un empereur. Parce qu’avant, il ne sera pas encore l’élu. Nous devons révéler le mensonge à ce peuple ignorant.

Et à ces mots, elle jeta un regard à Kaylor ; il l’observait, fasciné. Sur certains points, vraiment… il l’aurait presque vue claudiquer. Il eut un sourire ; il repensa à toutes ces années d’oppression, les baisers volages, les chaînes, l’objet qu’il était devenu. Il repensa au passage à tabac, et à son visage. Il revit le contrat, posé sur la table, et Visper… Visper, pareil à lui-même. Avec ce maudit contrat. Pour la première fois, il baissa sa capuche et avança vers la lumière. Les clameurs lointaines de la foule huaient en hosannah fervents l’avidité de leurs créateurs. Il avança le poing, avec les autres participants. Corvina eut un énorme sourire, leva la main en l’air, avec celle des autres :

– À demain !

– À demain !

Et Kaylor le répéta en cœur, peut-être avec plus d’ardeur que le pouvait le public au dehors. À la lumière du petit jour, les silhouettes s’exaltèrent, ombres rejetées par la chaleur du matin.

*

Les dernières ténèbres quittaient affectueusement les demeures, au froid des remparts. Pas un bruit, si ce n’était le souffle du vent qui murmurait aux vieilles maisons l’agonie des rayons. La ville s’éveillait, sans chaleur ni réconfort, dans la pâle et morne clarté de l’erg trop avide, les psalmodies de Darwys brisant seules ce climat déserté. Les embruns des prêtresses servaient à chasser l’odeur nauséabonde des moisissures, l’eau croupie des gouttes qui s’écrasaient du plafond de la basse-ville – d’une auberge empestait la famine et la morosité. Relégué aux maigres rayons qui parvenaient jusqu’au souterrain, Leto observait les ruelles, guettant les flaques, maigres bastions d’humidité face au soleil levant. Il soupira, se frotta les bras ; il avança entre les maisons mitoyennes, calmement, une épée en main, le regard vif derrière ses lunettes :

– Astassard.

Sans surprise, il se retourna. Le soldat se tenait seul face à lui, les mains sous sa cape. Le murmure de sa voix perçait insolemment l’immensité des ténèbres face à eux.

– …ainsi donc, vous avez survécu ?

– Oui.

– Et qu’est-ce qui vous pousse à revenir… ?

– La même cause que vous, je suppose.

Il lui adressa alors un regard entendu, ouvrit les portes de leur sanctuaire ; le grincement fatidique annonça leur entrée, brisant le silence immuable des lieux. De loin, les clameurs des admirateurs endiablaient de leur ferveur la sérénité du vent.

– Mesdames et messieurs, voici le dernier round ! Le dernier ! Comme attendu, lors de cet avant-dernier jour de la semaine panégyrique, l’hommage sera rendu à Ciro : est-ce que vous êtes prêts !?

Un instant, ils demeurèrent seuls face au palier ; les vociférations seules brisaient la torpeur de leur méditation. Ils écoutaient les quelques cris percés par la voix crachotante du haut-parleur.

– Le guerrier au masque de tigre refait son apparition en grande pompe ! Même s’il fut éclipsé lors de la précédente compétition, n’oublions pas qu’il n’a jamais perdu qu’un seul combat ! Classé troisième ! Il entre en scène plus décidé que jamais !

Les cris huèrent l’appelé, d’autres l’acclamèrent. Tout semblait comme arrêté, figé dans cet instant, là ; avant leur folie, ou leur gloire.

– Il a éclipsé Al le loup blanc, mais n’a pu en sortir sans blessure… la commission lui a cependant autorisé un remplaçant, voici le renard noir ! mesdames et messieurs, sous un tonnerre d’applaudissements !

– Si vous voulez me suivre…

Leto hocha de la tête, et ils pénétrèrent la solennité du bâtiment sous une claque d’applaudissements. Ils passèrent le rez-de-chaussée en ruine, vestige insoumis, perdus entre les rats et les flaques. Quelques rares cris leur parvenaient ; Leto regarda derrière lui, espérant que la ruse fonctionnerait.

– Ici.

Ils tournèrent, son hôte s’écarta, lui indiqua le chemin, et Leto passa le pas d’une porte ; le reste du groupe attendait, assis autour d’une table, silencieux.

– Bien. Apparemment, nous sommes tous là.

Alleck, Natt, Meredith, Athenaïs, et enfin…lui. Ils le regardèrent, ne sachant trop quoi penser. Lové par les regards indiscrets, il avança, et ils le firent s’asseoir sous le seul rayon lumineux de la pièce.

– Je reviens en paix.

Il s’était assis sur ce qui s’apparentait le plus à une chaise, les mains posées sur le dossier, les jambes écartées, prêt à prêcher.

– Je suis venu pour Kerida.

– …Kerida ?

– Le prince et son conseiller s’y fournissent en armement. Mon apprenti les a guetté, au désert.

– Alors depuis tout ce temps…

Tous le regardaient, et il chercha le courage de la lumière pour continuer à parler.

– …j’ai veillé sur le désert. Je l’ai observé. Je l’ai espionné. Je n’ai jamais trahi notre cause ; Librum vous le prouvera.

– Librum nous l’a déjà prouvé, c’est lui qui a permis votre réhabilitation.

– Alors nous devons agir vite, car celui qui se tient face à nous…

– …c’est Visper Stave.

Ils s’échangèrent un regard entendu ; le maigre trait de lumière pesait sur sa tête comme la couronne d’un roi au marbre glacé d’un tombeau. Il les regarda dans les yeux ; d’aucuns frémirent.

– Alors quand ?

– Je donnerai toutes les informations lors de notre prochaine réunion, dans deux jours.

Et à ces mots, il se leva – et avec lui, tous se levèrent. Dans le regard de certains, l’admiration, d’autres, la méfiance, mais la plupart s’empêchaient de le dévorer, fascinés par ses mots, son aura, sa légende… Leto Lucio Astassard. Il repensa à tous ces combats menés en vain, ces batailles perdues, les chaînes, les plaies… il se frotta les bras. Il revit ce gamin de seize ans à peine, mort dans ses bras, il repensa au corps encore chaud, à son visage, leur discussion… ce Visper Stave. Pour la première fois, il ne dû pas s’empêcher de gratter ses bras, et sortit de la lumière. Depuis la haute-ville, les hosannah de la foule clamaient leur fureur fascinante. Son visage se tourna à demi vers l’obscurité.

– À dans deux jours.

– À dans deux jours.

Et peut-être leurs voix n’eurent d’égale l’exaltation exquise du public au-dessus d’eux. Dans l’obscurité grandissante de la maison en ruine, leurs murmures se perdirent, délégués à la chaleur du petit matin.

*

Elle entra dans la moiteur de la pièce. Stoïque, elle avança jusqu’au lit, silencieuse, et prit la main de son époux.

– Aennej, c’est toi ?

Le corps de Tarjan remuait dans les couvertures. Elle posa son autre main sur son front, y sentit la fièvre. Elle l’embrassa ; il eut un léger sourire.

– Ça, ça ne peut être que toi.

– Idiot.

Il grimaça.

– Ça aussi.

Elle s’assit dans un canapé, et se contenta de le regarder, sa main toujours figée dans la sienne. Des brûlures couvraient ses deux bras, remontant jusqu’à la moitié de son torse, pour s’arrêter juste avant son cou. La peau pellait par endroit, mais les bandages imbibés de baumes suffisaient aux soins que Trelawny pouvaient fournir. L’idiot se redressa tant que verse peu sur le lit, s’emmêlant dans les draps, la chaleur torride y perlant à la sueur de son front.

– …un conseil est prévu dans l’après-midi, murmura-t-elle.

– Je dois y aller ?

– Bien sûr que non ! Je voulais juste te tenir au courant de…

– Tu vas devoir y aller ?

La question la prit de court, elle ne sut quoi répondre ; au-dehors, l’aube retombait, et avec elle se préparait la lourdeur des orages.

– Oui.

– S’il te plait…

Le moribond lui agrippa plus fort la main ; ses yeux cherchaient désespérément dans son regard à elle un peu d’ombre afin de calmer la fièvre qui l’éprenait.

– Ne me quitte pas…

Aennej eut un léger sourire, passa à nouveau la main sur ses joues, l’embrassa une deuxième fois. Ses lèvres s’attardèrent un instant au-dessus des siennes, afin qu’il vienne la trouver le premier. Elle eut un sourire.

– Je dois obéir aux ordres.

– Les ordres, c’est pas ton empereur qui te les donne ?

Il lui prit le bras et la fit tomber dans son lit ; elle éclata de rire, se dégagea, le regarda avec insolence, un sourire moqueur aux coins des lèvres.

– Peut-être, mais est-ce que j’ai envie d’obéir ?

– Ce sera la cours martiale, alors…

Tarjan embrassa son cou, ses mains, le soleil cherchant la chaleur d’autres rayons. La tribun se dégagea de son étreinte, déjà levée, déjà prête à partir. Elle se retourna, le regarda tendrement, toujours ce sourire en coin gravé sur le visage :

– Tu dois te reposer !

– Me reposer, oui, c’est ça… repos et abstinence, le combo des champions…

Elle éclata de rire ; il tenta de garder son sérieux, sans pour autant s’empêcher de pouffer. Il s’avança encore pour venir la chercher, elle rit dans ses bras, l’embrassa encore, se dégagea une nouvelle fois.

– Allez, abstinence, zou ! Prends exemple sur ton frère, ça me fera des vacances !

– C’est pas vraiment un maître dans l’art du repos non plus.

Aennej leva les yeux au ciel.

– Non, c’est vrai… deux têtes de mules, c’est incroyable !

Tarjan grimaça, chercha ses mots.

– J’aurais dû sonner le cor.

– On aurait été capturé.

– Peut-être, mais on n’en serait pas là, avec autant de morts.

Elle haussa les épaules, s’assit près de lui.

– Et avec des si, on rebattit Cyrenne. Visper est venu nous chercher, c’est ce qui compte.

– Tu parles.

Elle fronça les sourcils ; il avait les mains croisées, enserrées autour du drap. La tête baissée, il les regardait – et il serrait de plus en plus fort à mesure qu’il perdait son regard dans leur contemplation.

– Il est venu pour l’empire, pas pour nous.

– Comment tu peux dire ça ? Il t’a veillé.

–  …il veille surtout ses intérêts.

Elle le gifla ; avec honte et recueillement, il accepta la gifle. Aennej le regardait, dardant sa foudre depuis son regard noir.

– Tu ne sais pas…tu ne sais pas dans quel état il était.

– Et mon état à moi ? Tu veux l’aggraver ?

Elle le gifla à nouveau.

– Hey ! Elle était pas méritée, celle-là !

Aennej s’apprêtait à lever encore une fois son bras, mais il l’arrêta, l’attira à lui, et elle le repoussa.

– Quand tu cesseras de dire des conneries, peut-être que j’arrêterais, idiot !

– Désolé.

– Des excuses ne servent à rien, je te demande des actes, imbécile ! Comment tu peux penser qu’il…

– Je suis vraiment désolé.

Soupir.

– Je sais qu’il n’est pas toujours…démonstratif…

– J’aime tes litotes.

– Je sais qu’il n’était pas là à ton anniversaire…

– Ni à aucun de mes anniversaires, d’ailleurs.

– …mais il n’a pas décollé de ta chambre de la nuit, c’est moi qui ait dû le chasser au petit matin pour qu’il prépare le conseil.

Tarjan baissa les yeux.

– Alors quand tu doutes… elle l’embrassa sur le front, se tourna vers la porte, prête à partir. Alors quand tu doutes, souviens-toi de ce qu’il sacrifia à Sileam. Maintenant, repose-toi, et cesse de ruminer : ton sacre, c’est demain.

Et à cette sentence, elle l’abandonna. Tarjan la regarda partir ; et avec elle partirent ses doutes, sa fièvre, son morne état. Avec elle, c’était la façon dont il se sentait en vie.

*

Merayen Darwys. Merayen meram vil. Linmat meï lucim mahil.[7]

Elle aspergeait d’eau les pavés difformes des rues sinueuses, les paumes ouvertes, les jambes à peine touchant le sol. Ses poignets pesaient sous le poids de ses bracelets, balancés par les chants et les fumigations. Leurs paroles se mêlaient à leurs danses, un pas à gauche, tourner, un pas à droite, écarter les bras ; les cliquètements des bijoux s’embrouillaient aux frôlements de leurs voiles.

Merayen Darwys…Darwys…

La totalité des runes sur son corps s’illuminèrent ; à peine entendit-elle les exclamations du public. Sur le forum, éclairée à la douce chaleur du soleil de midi, la prodige s’arrêta. Elle s’éleva au-dessus du sable ; les paroles la traversaient, droit à son âme, charmant les cœurs des plus mystifiés.

Lucim mahil, Darwys. Bahl umilem kuket[8]

Les mots sortirent de son corps, au chant enjôleur, la lumière irradiant de son regard pour combler le peuple d’un espoir merveilleux. Ses pieds touchèrent à nouveau le sol ; ses runes se grisèrent, elle se laissa choir. Le vent sembla la porter jusque par terre. En un sourire fiévreux, elle ouvrit les yeux ; la sueur et les tremblements de la transe la possédaient encore. Elle se saisit d’un petit couteau, se tailla le doigt, murmura une dernière bénédiction ; les coureurs attendaient tous, à la ligne de départ, le tir d’envois. L’un d’eux lui fit un clin d’œil derrière son masque noir. Elle rougit, se retourna, et en ce geste retourna à ses prières éphémères – et en ce geste, avec elle suivirent les autres servantes de la vie, attachées à elle comme elles le seraient à leur dieu. Un mouvement, toutefois, naquit de l’ombre, la perturba. Elle s’arrêta ; les autres la regardèrent, elle leur ordonna d’un geste de la tête de continuer sans elle. De l’ombre vint cet homme de lumière, celui qu’elle avait cru mort, et qu’elle avait vu mourir pour la deuxième fois.

– Gellert…

– Vous vous souvenez de moi ?

Elle porta tendrement la main à son visage déchiré. Ses doigts frôlèrent ses bandages, s’attardèrent aux tatouages enfouis dans les méandres de ses cicatrices. Il baissa la tête ; elle le fit la redresser, pour le regarder dans les yeux. À cet instant, il sut – et ce fut comme si le regard de la déesse elle-même s’était penché sur lui, pour la seconde fois.

– Gellert Alberich Dieter, ancien béni de Darwys… êtes-vous venu demander le pardon ?

Et pour la deuxième fois, ce fut pour lui la déception. Il mit un genou à terre, s’abaissa et embrassa sa main, yeux clos, à nouveau dans les ténèbres.

– Je suis revenu…

– …pour votre déesse.

– Pour vous.

Elle eut un sourire.

– Alors c’est pour la déesse que vous êtes revenu, car je ne suis rien. Relevez-vous. Il obéit, elle lui toucha la joue, radieuse. Je vous bénis ; puissiez-vous trouver le chemin de votre éternelle quête…

– …je le connais.

Le sourire de la prêtresse s’attendrit.

– Alors ne vous en écartez pas. Vous devriez déjà être loin.

Et à ces mots, elle se détourna de lui, retournant à son cortège, menant à nouveau sa danse. Gellert la regarda partir ; sous son bandeau, un filet d’eau s’échappait. Il l’essuya.

– Je le sais, Canaé.

Puis il se retourna, et l’abandonna là avec le passé.

*

La roue de son char passa devant lui. Le véhicule s’ébranla ; il laissa échapper un juron.

– Le coup porté par Marius semble trop important pour le renard ! Sa roue vient de le devancer !

– Merde, merde…

Avec difficultés, Derion tenta de calmer son saheï tout en s’ingéniant à atteindre la roue de secours. La corde rugueuse de ses rennes lui tranchait les mains ; une vague de sable lui atterrit en plein visage, sous la chaleur tapageuse du soleil qui frappait ses maigres traits.

– Il perd le contrôle, mesdames messieurs, c’est la fin ! Il va droit vers le mur !

Il freina, esquiva in extremis un rocher et avec son autre main, il coinça une clef sous son aisselle, puis se saisit du rechange.

– Tout droit, imbécile !

Il fouetta une fois de plus le lézard, qui se réenfonça dans les dunes et poursuivit sa nage rapide. Le vent frappait son masque ; il se pencha sur la gauche, les rennes coincés en bouche, la clef dans une main et la roue dans l’autre.

– C’est incroyable, mesdames et messieurs, il tente le tout pour le tout ! Il va devoir virer, pourtant…il doit virer ! Tourne !

Derion, au dernier instant, tira sur le harnais, et le lézard vira de bord, tournant sur sa dernière roue valide, totalement déséquilibré. Tout le public retint son souffle ; en un virage serré, il parvint à maintenir sa position dans le peloton, serrant les dents. La corde avait entaillé ses gants, et s’attaquait à sa peau à vif. Il grimaça, penché vers l’arrière, la roue à moitié démise, l’autre partie branlante. Il tourna ; reprenant sa respiration, il retourna à ses réparations.

– Et il a réussi ! Une telle dextérité, c’est incroyable ! Hey ! Il martèle à nouveau son saheï, il est repartit, il remonte la foule ! Il vient de dépasser l’aigle !

Marius jeta un rapide coup d’œil au-dessus de son épaule ; ils arrivaient à la voix de la terre… une bourrasque se préparait, et le vent qui transperçait les rochers émettait un bruit lugubre. Surtout, le sable se levait, tourbillonnant dans l’air, et le soleil s’abattait de plus en plus sur leur crâne. Derion baissa ses lunettes de protection, et affronta le brouillard désertique.

– Marius semble plus sûr que jamais, il s’approche de Leandre, qui sort ses protections, c’est…

Le coureur abattit son poing dans l’air ; le sable de la tempête s’épaissit, pour former d’énormes lames, qui transpercèrent le char adverse. Leandre fut totalement disloqué.

– …C’est un véritable meurtre, chers spectateurs, c’est…incroyable la détermination de ce coureur ! Et il repasse en tête !

Les chars fonçaient à pleine vitesse à travers la zone rocailleuse, sans voir le chemin devant eux, errant au milieu de la poussière. Derion se baissa, pour esquiver quelques débris du char adverse. Avec sa vitesse, le sable entrait dans sa bouche, dans ses yeux, et il n’avait dans ses narines que l’odeur de la pesanteur de l’air, et du futur orage qui s’annonçait. Un autre véhicule, plus rapide, suivait le parcours de la course, et de là s’élevait la voix crachotante du haut-parleur. Le renard noir rajusta son masque, fouetta à nouveau son saheï ; le lézard aboya, bondissant plus vite de dune en dune.

– Mais il accélère ! Il est totalement fou, il ne peut pas…il ne peut pas se guider, il va se prendre un mur ! Attention !

Les roues dérapaient avec peine sur le sable chaud, s’enfonçant difficilement malgré le revêtement spécial dont elles étaient parées. Il avait confectionné ça lui-même pour participer… s’il n’avait pas dû le couvrir, il ne se serait pas donné cette peine. À la dernière seconde, il esquiva un des rochers de la voie. Il suffisait… le vacarme du vent semblait, en ce lieu saint, un guide aveugle. Derion jura ; il leva son bras vers les cieux. Dans ses poings crépitaient la même lueur que celle de ses yeux.

– Le deuxième tour va bientôt s’achever, il ne leur en reste plus qu’un ! La tempête se lève, bientôt les coureurs ne verront plus rien ! Que vont-ils faire ? La carte de la prudence ? Marius a l’air indécis, il ralentit le rythme !

Renard noir eut un sourire ; devant lui, un rocher fendit la brume spectrale.

– Attention !

Il serra le poing, le tourna dans le vide ; l’air autour de lui parut se charger de murmures et grésillements. Le jeune coureur sourit, un sourire qui ne décollait pas de son visage : un éclair s’abattit juste devant lui, chassant le récif et la brume qui masquait son chemin, et ainsi fendit la brèche formée, avant qu’elle ne se referme derrière lui et l’engloutisse. Ses concurrents freinèrent ; certains paniquèrent, et s’écrasèrent contre une partie du mont.

– C’est fantastique, mesdames et messieurs ! Quel retournement ! Il vient de passer la ligne d’arrivée du deuxième tour en deuxième position ! Il colle Marius !

Ils foncèrent ; à peine virent-ils les spectateurs qui hurlaient depuis les gradins. Ils firent le tour de la place, repartirent au nord, sur une portion de la route menant à Nasir, là où les pirates du désert devaient certainement dépouiller les pièces encore intactes des perdants. Derion se saisit d’une salamandre dans le seau à ses pieds, la jeta à sa monture pour la faire accélérer. Le lézard se réenfonça dans le sable, fendant les dunes de sa peau squameuse. Ils dépassèrent le chemin vers la ville fantôme ; ils dépassèrent l’oasis. Bientôt, ils reprirent leur route vers le sud, qui déboucherait à nouveau sur la voix, puis ce serait la fin. Derion invoqua à nouveau la foudre dans son poing ; la lumière du soleil l’aveuglait, la fièvre torrentielle écrasait son crâne sans pitié. Il foudroya Marius du regard, côte à côte, se partageant difficilement la voie. Son concurrent tourna le poing en l’air ; le sable environnant forma à nouveau ses pics acérés, et le renard n’eut que le temps d’user de son don pour se propulser légèrement en avant et esquiver le coup. Désormais, il était en tête, Marius sur les talons. Toutefois, un instinct poussa le jeune premier à se retourner, regarder à côté de lui. Rien ; la parois rocailleuse du mont, à droite, la voix de la terre, la tempête de sables qui grondait son mécontentement, l’orage au loin… pourtant, il avait le pressentiment que…

– …par Ciro la Sainte Mère, fuyez ! et la voix du commentateur hurla, plus fort : FUYEZ !

Ils ne comprirent pas tout de suite. Magie invoquée, tous deux prêts à se battre, les coureurs frôlèrent un énorme rocher. Ce ne fut que lorsque le monstre ouvrit son œil gigantesque que Derion sut alors quelle créature se tenait à son flan. Il manqua de lâcher ses rennes ; Marius hurla.

– Töolh’i-ir ! C’est Töolh’i-ir bon sang !

Le crocodile des sables jaillit des dunes les plus proches en un rugissement colossal ; une fraction de seconde, Derion n’entendit plus rien, pas même le commentateur, ses oreilles assourdies par ce son, et uniquement ce son : le cri bestial d’un prédateur salivant devant un bon casse-croûte.

– Eh merde…

Il frappa plus fort le lézard, hurlant des ordres au vent pour espérer gagner de la vitesse, mais déjà le corps du monstre s’abattait à ses côtés. Il se vit, dans son regard jaune et limpide ; il y vit sa mort, il hurla. Pris dans l’adrénaline, il frappa, encore et encore sa monture, tandis que la tête se rapprochait de lui, la gueule grande ouverte… ses dents elles-mêmes cassaient les rochers qui leurs faisaient barrage. Il dévia de la course ; Marius était toujours à la même vitesse que lui, tous les deux tentaient d’échapper à la mort qui les coursait. Ils se regardèrent ; Derion lui ordonna de se décaler, mais le coureur, au contraire, le forçait à se rapprocher de plus en plus de la gueule béante. Derion comprit ; une once d’hésitation, mais il savait... il savait que c’était son unique chance. Il tourna à nouveau son poing vers les cieux, dans deux sens opposés, l’éclair au poing, fit abattre la foudre tout autour de lui. Le crocodile géant se cabra ; il en profita pour gagner de la vitesse, usant de son pouvoir comme d’un propulseur, revint sur le terrain, avalant les mètres et les mètres qui le séparaient de la ligne… il n’était qu’à quelques brasses, quelques brasses seulement de l’emporter…

– Ils…ils ont échappé au monstre ! Le renard a invoqué la foudre, il a fait reculer le crocodile et en a profité pour gagner du terrain ! Il est premier de file, il arrive, il…quoi ?!

Marius avait également activé son pouvoir, usant de la terre pour éloigner le sable de ses roues : à peine frôlaient-elles le sol, et Derion eut presque la sensation qu’il flottait dans le vide. Il le regarda passer sans comprendre ; son opposant lui décocha un sourire moqueur, avant de tordre le poing, et sortir des lances de terre. Le choc heurta le char de plein fouet : le lézard cria, réatterrit à plat ventre contre le sol. Le bois se fendit contre les derniers rochers de la ligne d’arrivée, et Derion se trouva propulsé sur les dernières dunes de la cité.

– Il l’a abattu ! Quel retournement, chers spectateurs ! Marius vient d’abattre le renard noir d’un coup bien placé, c’est merveilleux ! Il remporte ainsi le dernier affrontement de la semaine ! Il a gagné !

Derion chancela ; son genou était en sang, ainsi que ses deux bras. Son masque était de travers, le lézard toujours par terre, peut-être mort. La vue trouble, il regarda son ennemi récupérer la coupe. Il grogna. La chaleur et l’adrénaline battaient encore ses tempes ; il s’écroula face contre le pavé, du sang coulant de derrière son crâne.

*

Il posa sa tête contre le bureau, tentant de retrouver une respiration calme. Il grimaça, grignota un instant l’ongle de son majeur droit ; las, il soupira, frappa son visage contre le bois dur, et ne bougea plus. Ce dont il se souvenait, toujours, c’était le froid qui l’avait envahi – et depuis, chacun de ses rêves se transformait en un cauchemar dont il revivait cet instant, le moment où il n’avait pas anticipé sa mort prochaine. Toujours, lors de ses crises ; toujours, elle revenait. Sans bouger, il ferma les yeux ; l’état de son frère… il ne pouvait pas s’empêcher de penser, torturé inlassablement par son cerveau qui, même lorsqu’il le désirait, lui rappelait toujours, toujours… c’était d’abord la foule, foule vulgaire qu’il avait toujours écartée de sa vie. Son empressement, ses questions, la foule compacte qu’il sentait tout autour de lui et qui lui donnait envie de vomir. Il se souvenait du contact de sa main dans la sienne, le seul contact qui ne l’avait pas fait chavirer au milieu de ce bain humain : l’emmener à l’écart. La douleur dans sa jambe le fit grimacer, Visper se pencha plus vers l’arrière, sa chaise sur deux pieds ; devant lui, la tasse d’hier matin reposait, vide, à côté du flacon de Trelawny. Il le prit en mains, le jaugea. Il le reposa sur le bureau, se retenant de grimacer et de masser son genou douloureux. Il y avait eu Aleaume ensuite. Aleaume… la douleur de sa jambe semblait se propager jusque dans son dos, le prince laissa échapper un cri et chercha un autre point d’appui. Le mystère de la prêtresse-mère de l’époque était qu’il ne comprenait pas pourquoi il était toujours en vie : elle lui avait coupé le souffle ; il aurait dû mourir – et il ne trouvait aucune explication plausible. Quand on l’avait retrouvé, il respirait encore, étendu par terre, et depuis, il cherchait… il voulait savoir…

Un bruit de pas, reconnaissable entre mille, fit cesser ses infernales pensées.

– Quelles sont les nouvelles ?

Kaylor sortit de l’ombre :

– Quelqu’un pourrait m’imiter.

Visper eut un sourire, et releva la tête dans sa direction.

– Et toi, tu voles mes réparties. Alors ?

– Ce sera pour demain. Elle veut marquer le coup ; elle attaquera après sa nomination.

Il hocha de la tête, aspiré petit à petit par de nouvelles rêveries.

– Ce serait plus prudent d’annuler son sacre.

– On ne peut pas se le permettre.

Kaylor ouvrit une des portes de l’armoire, pour chercher après une chemise propre. Visper lui indiqua d’un signe de tête une chaise ; l’habit était déjà plié, prêt à porter. L’esclave le prit, et ôta sa cape. La sueur trempait amoureusement son linge défraichi.

– Pourquoi ?

Le prince boîta jusqu’à une table pour préparer deux tasses de café.

– Parce que l’autre imbécile qui me sert de père a basé la plupart de la propagande du sacre de mon frère sur la victoire de Surem.

– Avec la prédiction… ?

– Précisément. Et maintenant, nous nous trouvons avec un peuple qui va penser que nous avons trafiqué la prophétie – puis-je lui donner tort ? - et le tout ne va qu’ajouter du verre sur le désert. Autrement dit : perte de foi, perte de crédibilité, avec le climat de tension qui règne déjà, je n’ose même pas imaginer comment je vais devoir réparer cette merde !

Quelques gouttes d’eau bouillante tombèrent sur le bureau sombre. Kaylor l’observa un instant, commença à se changer.

– Comment va-t-il ?

– Il… Visper se frotta les yeux, nous ne pouvons qu’attendre. Trela m’a dit que ce n’était plus qu’une question d’heures.

– …et Aennej ?

Il haussa les épaules.

– Elle s’en remettra. Ce n’est pas elle qui m’inquiète.

– Tu as déjà un plan ?

Visper eut un maigre sourire, posa la cafetière, passa la main sur son visage anémié.

– …je vais devoir louper la cérémonie.

Kaylor se tut, passa la tête dans le trou de sa chemise, le regarda.

– C’est le seul moyen ?

L’autre approuva. Kaylor avança, tirant sur le vêtement, s’acharnant sur les manchettes. Visper soupira, le saisit par le col et lui fit ses boutons.

– C’est pour son bien.

– Ça, il ne l’entendra pas. Sans compter le risque que je prends face au Sénat.

– Ils pourraient te tuer ?

Le prince s’acharna sur les boutons de manchette. Kaylor eut un sourire, Visper grogna, ses doigts abimés s’accrochant au tissus précieux.

– Possiblement, oui. Mais je sais comment l’éviter.

Ils se regardèrent ; un vieil après-midi tombait lourdement sur les frêles épaules de son ami, et l’esclave eut l’impression de le voir plus pâle que jamais. Il s’avança, lui toucha le bras. Visper eut un sourire, prit une gorgée de café, se rassit sur sa chaise, la jambe étendue devant lui.

– …repose-toi.

– Va dire ça à mon cerveau, aux sénateurs, à Ventor, à ce maudit sacre et à mon père, puis peut-être aurais-je enfin le sommeil tranquille.

– La liste est trop longue pour faire dans la discrétion... je n’ai pas encore versé dans le génocide, mais l’expérience est tentante.

Ils se regardèrent, et éclatèrent de rire. Kaylor prit ses habits, les jeta dans une corbeille. La chaleur entrait malgré les fins rideaux tirés, de pâles rayons éclatant dans la pièce.

– Que comptes-tu faire ?

– …je dois y retourner, au moins jusque demain. Marius est encore méfiant.

– Attends, ne me dis pas que je me suis évertué à boutonner ta chemise pour rien ?

L’esclave reprit sa cape, ôta l’écusson de la famille Stave, haussa les épaules.

– Je suis un infiltré du palais ; ce serait louche si je ne venais jamais bien habillé. Et j’ai besoin de cette chemise pour me sentir propre.

– Tout de suite, le mélodrame …

– Qui parle ?

Le prince soupira, se leva tant bien que mal, rajusta la cape sur les épaules de son ami avant de relever sa capuche. Il le regarda, força son sourire de vipère malgré la douleur qui irradiait son dos.

– Fais attention. Ils se méfieront toujours de toi. N’oublie pas…

– Je sais : esprit malin avance masqué, je pense que tu me l’as suffisamment dit.

Kaylor lui adressa un bref hochement de tête et reparti avec l’ombre des toits. Visper le regarda retourner aux ténèbres, à demi appuyé sur l’antique office. Il le regarda ; l’après-midi sonnait à sa fin, la chaleur enfiévrante finissant de l’achever.

*

La tempête se préparait. Depuis le toit où il s’était trainé, il sentait la fulgurance de la foudre poindre, la lourdeur de l’orage s’amonceler. Il eut un vague sourire ; en bas, les spectateurs clamaient le nom du vainqueur, Marius, Marius… Derion se passa la main dans les cheveux, tâta la plaie, y sentit le sang. Il grimaça, noua plus fort le bandana autour de son front, et se contenta de rester là, trop faible encore pour faire un pas de plus. Au moins il avait les informations qu’il désirait par Octave ; au moins, tout n'était pas vain, mais…autant l’échec n’avait servi qu’à lui procurer la diversion suffisante pour sa réunion, autant cet échec-là, à lui…

– Et dire que je maîtrise la foudre, bordel.

– C’était donc ça.

Il se retourna, l’éclair grésillant déjà dans le fond de ses yeux. La jeune fille face à lui eut un sourire.

– Tu ne me feras aucun mal, ton pouvoir ne t’est d’aucune utilité.

– …pourquoi j’attaquerais une demoiselle éperdue ? Ça va, depuis hier ?

Le sourire de Canaé s’agrandit, elle vint s’asseoir à ses côtés. Derrière le voile rosé qui masquait son iris, il le savait, il sentait qu’elle l’observait – peut-être même voyait-elle réellement quelque chose…

– Alors tu ne sais pas qui je suis ?

– Darwys, c’est ça ?

Elle hocha de la tête.

– Et tu… elle sembla un instant hésiter sur le choix de ses mots, tu n’as pas peur de moi ?

– Je vois pas pourquoi j’aurais peur.

Etys me dianti ukidemi talu-ne ?[9]

Derion fronça les sourcils ; elle le fixait, toujours de ce regard intense. La voix avait enjôlé jusqu’au temps, le vent qui semblait soudain fulminer de tout son souffle, l’orage martelant ses éclairs au loin, sur le point d’éclater. La tendre brume du désert venait envahir la cité, amenant la tempête, faisant vibrer les vieilles vitres des maisons.

– Tu m’intrigues.

– Et toi, t’es bizarre. Pourquoi t’as dit un truc pareil ?

Canaé tourna son visage vers l’horizon, l’orage dans son cœur, s’amalgamant dans ses yeux.

– N’importe qui aurait obéit. À la fin, je ne distingue plus quand je l’utilise et quand je ne l’utilise pas…

– De quoi tu parles ?

Karmi.[10]

Elle sentait à nouveau la voix de la déesse monter en elle, dominer son âme, son cœur qui lui était pour toujours soumis. Elle se mordit la lèvre inférieure, enserra ses runes ; elle les regarda se teinter à nouveau de gris. Elle se força à reprendre sa respiration, plusieurs fois, écouter la foudre qui éclatait au loin, écouter…

– …j’ai toujours aimé l’orage.

– J’ai grandi avec ça.

Derion éclata de rire.

– J’ai pas vraiment réfléchi si j’aimais bien ou pas, d’ailleurs !

– …tu es étrange. Tes runes…

La prêtresse s’approcha, écarta les mèches rebelles qui cachaient le front de son interlocuteur, pour y dévoiler l’unique rune qui s’y trouvait.

– Tu me rappelles une personne que j’ai connue.

– À cause de mon front ?

Elle eut un sourire.

– Non, ton don.

– C’était aussi un runé de foudre ?

Elle nia ; la tempête atteignait enfin les toits, faisant voleter autour d’elle sa toge lilas.

– C’était une prêtresse. Ma mentor, pour être exacte.

– C’était ?

– Elle est morte.

Ses yeux aveugles se perdirent dans la morne contemplation des remparts ; à l’orée de la cité, les prêtresses de Ciro s’activaient pour protéger Cyrenne des intempéries, érigeant leur barrière et leurs sceaux de terre. Seul le sanctuaire dédié à Kenna demeurerait au dehors ; seules ses paladines affronteraient le mauvais temps.

– Je pense qu’elle a été assassinée.

– …quoi ? Pourquoi ?

– Mes visions du futur…elles me mènent inlassablement vers mon passé, et cela depuis quelques jours. Je ne parviens plus à comprendre Darwys, à…

Soudain, elle se leva, laissant en suspens sa phrase. Elle regardait toujours le jeune voleur ; son iris avait totalement disparu, le blanc de ses yeux illuminé par le pouvoir. Elle eut un sourire, se pencha au-dessus de lui – et ce fut comme si la lune elle-même s’approchait de lui.

La clef du futur ne réside pas toujours dans mes rêves ou mes songes… mais tu le sais mieux que moi, n’est-ce pas ?

Derion recula.

– Que…qu’est-ce qui te prends ?

Tu n’entends donc pas ta voix ?

– …à moins d’être sourd, ce serait compliqué de pas m’entendre.

Elle éclata de rire, il recula d’encore un pas.

Ce n’est rien, je sais que tu l’entendras un jour. Je voulais te revoir, pour avoir la confirmation de mes présages…

Tétanisé, Derion se contentait de l’écouter, recroquevillé sur la pente du toit. Debout devant lui, un sourire énigmatique frémissant toujours ses traits fins, la prodige de Darwys lui toucha une nouvelle fois le front. Derrière elle, la tempête hurlait de toute sa rage, et il ne voyait qu’une maigre silhouette noire se détachant sur le fond lumineux.

Me anti edvileret, vaat mün ant savelis, etkal… me silet diyasra te-yulta kumanti yakelet. Hak tade etada apet… Fek me atfimaela edatera wahmet ; nadhil meï’sal ne spivent.[11]

Puis elle se retourna, et sauta dans le vide. Derion hurla, se précipita vers le bout du toit ; la prêtresse s’était arrêtée à quelques centimètres du sol, et repartait en direction du lieu saint. Sa longue toge s’agitait autour d’elle en dizaine de serpents, sa tresse à moitié défaite dansant avec les rafales de vent. Sans comprendre, le voleur la contempla partir ; c’était comme si le cœur de la tempête se trouvait en elle… Darwys se tourna une dernière fois vers lui. Son sourire s’agrandit, elle le salua, et partit – et avec elle partirent les premiers éclairs, et les premiers nuages gris.

*

La clameur de la tempête hurlait avec fracas aux fenêtres du palais. Elle ferma les yeux. Avec l’orage revenaient les vagues souvenirs d’une nuit passée au désert, dans la précipitation et l’exaltation de la fuite ; les sons des tambours étreignaient encore sa poitrine, les cris, les flammes qui perçaient la nuit, puis… elle laissa une larme couler, mais se refusa à pleurer.

– Tribun ?

Elle se tourna vers la voix ; Krief venait d’entrer dans la pièce.

– Il va être dix-sept heures…

– Il doit être dans sa chambre.

Johannes acquiesça.

– Certes, mais il refuse de m’ouvrir.

Elle soupira, raffermit la poigne autour de son attelle, lança un regard noir au conseiller. Ce dernier le lui rendit ; sa peau était couverte, jusqu’à son cou, de son pouvoir… Aennej haussa un sourcil, mais s’abstint de commentaire. Son pas pulvérisa les tapis, fit craquer le parquet des chambres, s’arrêta devant celle du prince. Elle tambourina à la porte.

– Visper il est temps que tu te bouges, ne me force pas à venir te chercher !

– Attends !

La porte s’ouvrit au quatrième coup ; la silhouette excavée de Visper sur le chambranle la fusilla du regard, avant de lui faire signe d’entrer. Il avait trois plans sous les bras, sa redingote parfaitement lissée sur lui, ses cheveux ajustés sans une mèche rebelle. Il referma une fois qu’elle fut entrée.

– Qu’est-ce que tu fais ? On est déjà censé être en réunion !

– Je réfléchissais.

– …qu’est-ce qui se passe ?

Visper la regardait toujours, maussade, ses yeux clairs la coiffant au poteau.

– Tu savais que Tarjan était réveillé ?

Un instant. Elle entrouvrit la bouche, mais compris à son regard que ça ne servirait à rien de parlementer. Elle l’affronta droit dans les yeux.

– Oui.

– Oh bordel…

Il jeta ses plans sur le bureau.

– J’avais espéré que c’était un délire, mais bordel Aennej !

– Je sais, laisse-moi t’expliquer…

– Je n’ai pas besoin de tes explications, je pensais au moins que… que je pouvais compter sur toi, je ne sais pas !

Il se rongeait furieusement les doigts, arpentant la pièce de long en large. Aennej suivait son mouvement passer de droite à gauche, tentant d’intervenir, mais il était comme fou.

– Et je fais quoi pour son sacre, je fais quoi ? Il veut annuler ?

– Je ne sais pas.

– S’il annule, je fais quoi ? Comment je vais pouvoir…

– Il faudra simplement attendre l’année prochaine.

– L’année prochaine ? il eut un rire jaune. Et tu crois que nous allons encore tenir un an ?

– Tu exag…

Il se précipita vers elle, pointant le dehors.

– Non, non ! Non, je n’exagère rien ! Regarde les gens dans la rue, regarde les réunions de Ventor, de…bon sang, ils sont toute une légion à attendre le moment propice pour zip ! il se passa le doigt sous la gorge, y étalant au passage un peu de sang. Tu réalises sur combien de fronts nous devons nous battre ?

Elle leva les yeux au ciel.

– Ce sont les freys, les ennemis.

– Tu crois ?

Il reprit ses rondes, tournant de plus en plus vite.

– Si seulement ils pouvaient voir… pourquoi se battre, hum ? Ce serait bien plus productif si nous étions capables de voir au-delà, de…

– Visper. La réunion a lieu maintenant.

– Mais j’en ai rien à faire de la réunion ! Je ne sais même pas quoi dire à cette putain de réunion, en sachant qu’une des rares personnes de confiance que je connaisse n’est même pas fichue de me dire que mon frère est réveillé !

– Peut-être que si tu avais osé le voir, depuis ce matin, tu aurais su.

Ils se regardèrent ; il arrêta de bouger, recula, arrêta de se ronger les doigts.

– Je… Je sais pas. Je sais pas, Aennej. Je sais pas m’asseoir à côté et attendre, là, comme un con, le regarder crever sans rien…

Elle fit un mouvement vers lui, mais il recula, heurta le bureau.

– Visper, je suis désolée.

– Non, non, c’est moi, je… il reprit ses plans à la hâte, en fit tomber un, se précipita pour le ramasser. C’est moi. Il faut y aller, nous sommes en retard.

Puis il partit, Aennej sur les talons, Johannes derrière eux.

*

Elle les observa entrer, siégeant sa chaise en conquérante. Son sourire carnassier s’agrandit ; il paraissait plus perdu que jamais. Visper se dirigea directement vers le centre de la table, sans attendre les explications propres à chaque début de conseil.

– Jusqu’à quand encore laisserons-nous les dieux se jouer de nous ?

Il plaqua ses deux mains sur la table, les plans abandonnés dessus.

– Qu’est-ce donc que cette nouvelle folie, Stave ?

– Une folie, exactement ! Nous sommes tous fous !

– …pardon ?

– Nous voulons envoyer un homme mourant au plateau d’un mont recevoir la bénédiction des dieux alors que nous avons échoués à le protéger lors de la dernière bataille ? Mais jusqu’où allons-nous aller ?

Sa voix tremblante faisait vibrer les colonnes, se perdant dans les murmures et élucubrations des conseillers. Ventor eut un sourire ; son opposant s’épongea le front avec la manche de son habit, ignorant totalement sa propre condition.

– Je refuse que Tarjan Stave soit sacré empereur demain.

– Mais réalisez-vous seulement que…

– Vous fournissez à mon parti toutes les raisons suffisantes pour vous discréditer.

La voix velouteuse de Corvinna s’échappa des gradins réservés à la plèbe. Elle s’imposa malgré tout jusqu’à la salle, ignorant l’insurrection des rhéteurs, regardant Visper droit dans les yeux.

– Je vous croyais plus malin, Stave.

– Je désire avant tout rappeler à cette assemblée que la condition humaine a ses limites.

– Tout comme le peuple !

– Prince, si je puis me permettre, vous vous égarez…

Visper se tourna vers Jo.

– Oui, bien sûr, Krief ! Il regarda l’assemblée, affronta les regards d’indifférence ou d’insolence. Ses sourcils se baissèrent, son nez se plissa légèrement. Je comprends. S’il meurt demain, je vous tiendrais pour tous responsables, et j’intenterais contre vous un procès.

– Visper !

– Merci de vous lever, père, bien entendu, vous n’y ferez pas exception. J’espère que la justice de notre glorieux empire tend encore à s’appliquer équitablement. Ventor ?

Elle se tourna vers lui.

– Votre folie vous mènera à votre perte. Si vous croyez bon de nous défier…

– Je pense que je ne défie jamais que vous, mon Prince.

Il eut un sourire de mépris.

– Peut-être n’est-ce que moi… mais si vous vous insurgez contre cette guerre, alors vous ne vous adressez pas à la bonne personne. Il se tourna vers l’entièreté du conseil : nous devons cesser cette guerre intestine ; elle mène notre propre peuple à la ruine, après l’avoir déjà perdu une fois. Les freys étaient nos citoyens ! Et bientôt, ce seront nos propres citoyens qui s’entre-tueront.

– Vous êtes fou !

– Certainement, oui, pour ne pas avoir vu clair plus tôt. Je m’oppose à ce sacre, je m’oppose à ce que mon frère soit sacrifié au profit d’une soi-disant concorde ! Je l’ai forgé empereur, je le refuserai martyr.

Et à ces mots, il reprit ses plans et partit en claquant la porte. L’entièreté de la salle se regarda sans comprendre ; Ventor retourna à sa place, et un frôlement bien particulier vint la faire sourire.

– Tu as entendu ?

– …ça ne m’étonne pas.

Elle haussa un sourcil et se retourna ; l’entièreté du conseil était en train de se disputer, ne sachant comment agir.

– Il aime son frère.

– Mais de là à ruiner ses entreprises ? Son empire ?

Kaylor se rapprocha d’elle. À peine son visage sortait-il de l’ombre, et sa voix n’était qu’un faible chuchotement qui parvenait maigrement à ses oreilles. Tout son corps semblait la prolongation du seul coin de ténèbres de la pièce.

– Pour Tarjan, il est prêt à tout.

– …quitte à mourir ?

L’assassin eut un sourire.

– Je vais devoir te parler de Sileam. Il y a des secrets que seule une poignée de personnes est autorisée à divulguer.

– Et tu en fais partie, bien entendu.

Son sourire s’élargit, tandis qu’il l’entraînait avec lui dans l’obscurité.

– L’avantage de ma condition est que je connais beaucoup de choses, sans que le silence ne m’ait jamais été imposé.

Elle lui rendit son sourire, et le suivit.

*

La bourrasque tempêtait depuis plus de deux heures. Posé sur le balcon au-dessus de la salle du conseil, il méditait, mornement accablé par la chaleur du sable et la moiteur des orages. La foudre s’abattit, au loin ; pas une goutte d’eau ne daignait tomber.

– Qu’est-ce qui t’a pris ?

Un pas régulier, militaire, qui trahissait les heures passées à s’entraîner survint ; un sourire en coin naquit sur ses lèvres en lame de rasoir.

– J’ai préparé le terrain.

– …il faudrait être un peu plus précis, lequel exactement ?

Visper éclata de rire ; les mugissements de l’ouragan n’étaient rien à côté de l’effroi que Jo ressentit en l’entendant.

– Tu as toujours plus d’avance que moi, Jo. Je n’en n’ai préparé qu’un seul.

Johannes s’assit à ses côtés ; la salle se vidait, en-dessous d’eux, et ils pouvaient à loisir écouter les ramages des derniers conseillers. Le sourire de Visper ne décollait pas.

– Tu comptes me répondre ?

– Attends ! il lui fit signe de se taire, et pointa son père du doigt.

L’empereur était en grande discussion avec Drak, et tous deux étaient fort agités :

– …écoutez-le, pour une fois ! Il avait anticipé Surem, non ?

– Cessez immédiatement ! Il n’avait rien anticipé, il se jouait simplement de nous, tout comme aujourd’hui !

– Quand reconnaitrez-vous enfin qu’il comprend plus vite que nous certaines situations ? Il a vu clair dans son jeu, cela…

– Laissez-le divaguer, et cessez de vous tourmenter pour si peu ! Vous oubliez vos devoirs, vous feriez mieux de vous hâter aux préparatifs de votre mariage.

Aennej rougit, s’apprêtait à ajouter d’autres paroles plus virulentes, quand un geste de Visper la fit détourner le regard. Un instant, elle le regarda, les yeux dardant des éclairs plus vifs que ceux de l’orage, la bouche trahissant toutefois un sourire.

– Vous avez raison, Caesar. Pardonnez mon impertinence.

Et elle l’abandonna là. Johannes observa la scène, puis le prince, de plus en plus intrigué.

– Qu’est-ce que tu manigances encore ?

– Les mécréants quittent le navire… tu crois que Trelawny peut me faire survivre au désert ?

– …à quel jeu tu joues, Visper ?

Visper ne décollait pas le regard de la foule.

– Avec mes crises, c’est…compliqué, mais si cela s’avérait nécessaire, je voudrais savoir. Tu pourrais le lui demander ?

– Et pourquoi ne le ferais-tu pas toi-même, au lieu de m’envoyer à chaque fois régler tes problèmes ?

Il soupira.

– Je n’ai pas envie de lui parler.

– Parce que tu penses que j’aime passer mes journées à parlementer avec des idiots ?

– …tu pourrais arrêter.

– Tu connais mieux que moi la loi d’adrogatio n’est-ce pas ?

Visper laissa ses jambes pendre dans le vide, pris dans la contemplation de l’horizon. Le crépuscule se hâtait d’arriver ; l’or du sable, levé par les bourrasques, venait chatouiller les derniers rayons de lumière.

– Nous avons tous notre fardeau à porter, Visp. Et quel que soit le tien… sache que tu peux toujours m’en parler.

Johannes l’observait, cherchant désespérément sur son visage la marque de ses pensées, un indice, une preuve qu’il pouvait compter un minimum sur lui. Mais Visper se leva, sans un mot, sans même un regard pour lui, toujours son sourire en lame de rasoir figé sur ses traits, et claudiqua jusqu’aux escaliers. Johannes l’entendit descendre les marches, son pas boiteux s’arrêtant à chaque pas, avant d’être relégué au silence du crépuscule qui arrivait, et les hurlements de la foudre devant lui.

*

Elle entra dans la pièce, et avec elle entrèrent les ultimes rugissements du vent. Les rafales firent voler leur capuche ; Kaylor restait reclus dans les ténèbres de la nuit levante.

– Tout est prêt ?

D’un commun accord, ils hochèrent de la tête. Ventor eut un sourire.

– Alors on se retrouve sur le plateau, demain, onze heure. Synchronisez-vous au son des principaux.

Elle fit signe à Kaylor de repartir, et appela Marius. Ce dernier s’avança ; elle se pencha à son oreille, son murmure avalé par les cris de l’infatigable bourrasque.

– Reste à l’écart, demain.

– …quoi ?

Elle eut un sourire, mais déjà elle était à nouveau entraînée dans la nuit.

– Une simple précaution, ne t’inquiète pas. Au moindre problème, pars.

– Et toi ?

– Écoute-moi Marius. C’est tout ce que je demande.

Et à cet ordre, elle l’abandonna au pas de la porte ; il la regarda partir. Dehors, la tempête menait toujours sa tyrannie.

*

– Enfin prêt ?

L’aube se levait face à des cieux encore obscurs. Une armistice, au milieu de la guerre que menaient les cieux et le sable, Drystan et Ciro accablés par leur fureur. Il maugréa :

– Aïe, pas si fort !

Deux serviteurs tentaient de faire passer sa côte de maille par-dessus sa chemise.

– Mais nous devons serrer vos sangles pour…

– Cessez, cessez ! Laissez-moi faire !

Il les congédia. Amusé, Visper s’avança dessous la tente.

– C’est étrange, n’est-ce pas ?

– Quoi ?

– S’habiller au milieu du sable, et non dans sa suite.

– J’aurais préféré ma suite, justement… bon sang, ça fait mal ce truc !

– Laisse-moi t’aider.

Tarjan s’approcha de son frère, qui se saisit du col de sa chemise et le rajusta délicatement.

– Qu’est-ce que tu ferais sans moi, hum ? Regardez-moi ça : trente ans, enfin majeur et même pas fichu de faire ses boutons.

– C’est pas ma faute, mes doigts sont trop gros.

– Rectification, Tarjan : tu es une brute de décoffrage.

– Hey ! Brute toi-même, va !

– Ce n’est pas moi qui m’amuse à affronter un labyrinthe de feux avec pour unique compagnie une armée de cadavres, que je sache.

– …tu es fâché ?

L’aîné haussa les sourcils.

– À propos de quoi ? Le secret de ton réveil ? le cadet hocha de la tête. J’avoue que la nouvelle m’a profondément…perturbé, j’y ai été un peu fort avec Aennej.

– Si tu dois en vouloir à quelqu’un, c’est moi. Je ne voulais pas qu’elle te le dise.

– Je sais.

Ils se regardèrent ; Visper éclata de rire.

– Tu devrais te regarder ! On dirait un bouffon en costume de roi ! Ne t’inquiète pas, ce n’est pas une broutille pareille qui va me fâcher.

Le prince se saisit de la cape pourpre, et la drapa sur les épaules de son frère. Il lui lissa ensuite les cheveux vers l’arrière, rajusta sa redingote blanche et or, avant de le regarder à nouveau. Son sourire s’élargit ;

– Je suis fier de toi, Tarjan. Je voulais que tu le saches.

Tarjan se jeta dans les bras de son frère pour le serrer de toutes ses forces, lui laissant à peine le temps d’achever sa phrase. Visper grimaça quand il lui brisa trois côtes – et ils finirent par s’écrouler tous les deux sur les coussins les plus proches, hilares, fatigués. Leurs éclats de rire retentissaient jusqu’à l’extérieur, un doux son épargné par l’accalmie du nouveau jour.

– …Visp ?

– Hum ?

– Tu seras là, hein ? Tu vas pas me lâcher ?

L’aîné gardait les yeux rivés sur la toile, la tête renversée en arrière.

– Je serai toujours là, Tarjan. Et puis, il y a beaucoup de monde ; te connaissant, tu es encore capable de louper ma tête.

– Nooooon, impossible, tu fais beaucoup trop peur.

– Merci du compliment.

Ils rirent à nouveau, mais l’aîné s’empressa au pas de la tente. Il eut un dernier regard vers son frère, son empereur, son martyr… un dernier regard, un dernier sourire, et se força à mentir une dernière fois :

– Tout ira bien, j’en suis persuadé.

Et il s’éclipsa. Dehors, la cérémonie battait son plein ; le septième jour de la semaine panégyrique, jour du soleil, se fêtait sur le plateau béni. La légende voulait que les quatre dieux élémentaires confinèrent à jamais le Jin dans les entrailles de Cyrehil, le plongeant pour toujours dans les ténèbres – et des ténèbres naquirent la vie et la mort, gardiennes du passé et du futur, guides des hommes et celles qui les avaient délivrés de leur ignorance en leur offrant la magie. Ce jour était non seulement réservé au sacre impérial, mais également aux sacrements des prodiges et des paladins. Visper se laissa happer par la foule trépidante des membres du pontificat. Les premières exclamations fusèrent d’un des guetteurs qui dévalait la pente glaciale du mont.

– Ils arrivent ! Ils… ils arrivent !

Un des augures de Ciro s’avança, face au désert.

– Ciro a été généreuse cette année…ils sont trois à avoir survécus au désert, malgré la tempête d’hier.

– Vous les autorisez à revenir parmi nous ?

Il hocha de la tête, et le guetteur hurla par-dessus le tumulte :

– Vous êtes acceptés ! Vous êtes officiellement sacrés, revenez ! Revenez vite !

Mais les jeunes paladins semblaient plus amusés à l’idée de voguer sur les dunes que revenir pour recevoir leur sacrement. L’augure les regarda, un sourire au coin des lèvres, puis posa sa main sur l’épaule du héleur.

– Laissez-les, qu’ils profitent. Ils ont compris le désert, le reste n’est qu’une formalité.

Et il retourna à ses occupations, préparant la cérémonie d’adoubement pour trois personnes. Les cortèges des prêtresses de Drystan passaient entre les différentes factions, interrogeant sur les mélodies et les danses qui devaient accompagner les rituels de chacun. Au milieu du vacarme, Canaé comptait ses prêtresses, aiguisant leurs chants, corrigeant leurs erreurs, remaniant leurs mots :

– Vous devez trouver le mot juste, et non vous contenter de répéter bêtement ce que je vous dis : luci et dawine signifient pas tous les deux la lumière ; l’un désigne celle de la vie, l’autre celle du jour. L’un rend hommage à notre déesse, l’autre à Kenna. Ne vous trompez jamais dans vos mots.

Et sa voix caressante passait par-dessus les cris d’encouragement des jeunes recrues de Drystan, qui se jetaient du haut du mont pour prouver leur valeur. Seuls ceux au sol osaient crier ; ceux qui avaient peur du vide étaient indéniablement refusés par leur augure. Canaé les observa un instant, son regard longeant les pentes austères de Cyrehil, qui semblaient comme monter jusqu’aux cieux. Là où siégeaient les neiges éternelles, elle savait… les premiers murmures dans les chants des prêtresses la firent revenir à sa besogne, oubliant le sort de leur paladin, oubliant ses interrogations sur combien reviendraient d’un périple aussi dangereux. La cérémonie s’exaltait ; la prodige de Ciro fit son entrée, acclamée par la terreur et la fureur des tambours et des jeux. Elle portait une tiare de roche dans ses cheveux, et était escortée par deux nahmi-ir. Tous murmurèrent, tous tremblèrent. Non loin de la zone sacrée, les méditations des disciples de Llyr furent interrompues par le vacarme des paladines de Kenna, qui de leur pas spartiates, firent trembler l’entièreté du plateau. Elles vinrent, les deux premières soufflant dans leurs olifants, les deux secondes crachant des flammes, les troisièmes brandissant l’étendard de l’empire et les autres psalmodiant dans la langue des dieux quelques gutturales prières. Face aux guerrières, la masse s’écartait – et elles écartèrent les derniers intrus qui osaient affronter leur chemin ; elles s’arrêtèrent au centre du plateau, plantèrent les blasons dans le sol. Leur cheffe hurla leur nom ; elles poussèrent un cri, brandirent leur lance. Leur cheffe hurla à nouveau ; elles répondirent, et levèrent leur bouclier. Dans le maigre couloir ainsi formé entre elles passèrent les prêtresses, marmonnant toujours les mêmes lugubres paroles, portant chacune deux buches en main. Elles vinrent former un deuxième cercle à l’intérieur de celui des paladines, et déposèrent toutes ensembles leur chargement au centre. Enfin, la cheffe hurla :

Edyulmat Jani’il ! Edyulmat Kenna, bahlmeil Eï fikhar shavil duca ![12]

Et à ces mots s’avança une jeune fille d’à peine une quinzaine d’années. De longs cheveux roux descendaient jusqu’au creux de ses reins, ses grands yeux dorés regardaient l’invisible devant elle. Canaé eut un pincement au cœur, à la regarder ainsi marcher vers son destin, ses runes rouges s’agitant sur l’entièreté de sa peau halée. Si seulement elle n’avait qu’un conseil à lui donner… « Ati. Sti haraji tade ebsen linanti yaket. »[13] mais la jeune fille avançait irrémédiablement, les peintures de guerre blanches sur tout le visage comme unique protection. Elle tenait en ses bras un œuf, et tous attendaient, le souffle coupé, écoutant les murmures, puis les grondements des prêtresses. L’enfant s’arrêta devant les bûches ; les paladines frappèrent deux fois leur bouclier, les prêtresses se baissèrent et les guerrières crachèrent leurs flammes sur le bûcher. La cheffe hurla à nouveau :

Edyulmat, Kenna ! Edyulmat !

Alors obéissant à l’ordre, Kenna regarda une dernière fois les cieux, et marcha ; les braises éclatantes vinrent mordre avec un soupir enivrant ses pieds. Tous se turent ; un silence moribond s’abattit sur la plaine. Seul, un instant, crépita le cri des flammes et des buches craquelantes aux faîtes de leur trépas. Un instant ; les yeux de la prodige s’incarnèrent, éveillé au pouvoir divin de la guerre, avant que son hurlement ne brise les cérémonies alentours. Son corps entier frémit ; sa peau brûla, et semblait brûler encore tandis qu’elle portait l’œuf au-dessus de sa tête, au-dessus des runes de son front. Les prêtresses chantaient toujours, le chant martelé au tambourinement des boucliers des guerrières et de leurs ululements. La coquille de l’œuf se brisa, un dragonneau s’en extirpa. La prodige vacilla ; elle laissa se briser au sol la coquille vide, le nouveau-né déjà lové sur son épaule. Ses yeux irradiaient la puissance de la lumière, ses cheveux roux battant ses tempes à l’exaltation du pouvoir, son visage comme auréolé par l’ardeur des flammes. Du bûcher s’exhalait une fumée, un parfum au relent de chair noircie et de myrrhe noire… la fumée enveloppait le corps de Kenna, et l’odeur se répandait dans l’atmosphère avec délice, petit à petit, le goût presqu’aux lèvres de chacun. La prodige fit un pas au dehors ; le dragon crachotait joyeusement sur son épaule. Sa toge était totalement brûlée, la fumée accompagnant ses maigres pas. Elle avança ; un autre. Les you-you des paladines vinrent bien vite rompre la solennité du rituel, et les psalmodies des prêtresses cessèrent : le corps de l’élue, qui avait été entièrement aux prises du brasier, en ressortait sans une égratignure. Canaé soupira ; les prêtresses accoururent jusqu’à la jeune pour toucher sa peau, toucher le corps béni de celle qui renaîtrait toujours de ses cendres. La jeune fille leur sourit, et s’évanouit dans leur bras. Loin dans le désert encore, là même où reposait Töolh’i-ir, retentirent leurs cris de joie, et l’odeur des flammes s’éteignit avec elle comme elles étaient apparues. Rompant leur solennité, portant leur nouvelle guide au-dessus d’elles comme un trophée, les disciples de Kenna repartirent d’où elles venaient, retournant à leur habitude veiller sur leur brasier perpétuel, retournant à leurs éternelles solitude et soumission. Les fracassements de leurs boucliers sur leurs plastrons retentirent jusqu’aux cieux, jusqu’au sommet du mont, accompagnant l’aube qui se levait au jour de ce matin sulfureux. Elles partirent ; Canaé soupira. Les principaux de l’orgue, au loin, annonçaient onze heures moins quart. Tous les regards convergèrent vers la tente impériale, la scène prévue à cet effet, le trône, les étendards qui battaient au vent déjà prêt à se lever. Tous regardèrent ; et alors Tarjan sortit, face à la foule, la moitié de son visage peinte en rouge, pour rappeler son rôle auprès des dieux. Il fit un premier pas ; dans la masse, il parvenait à peine à trouver un regard réconfortant, sentant seulement celui d’Aennej peser sur lui, au premier rang, et puis… il marcha jusqu’à son père. Ce dernier prit son épée, le regarda dans les yeux et la lui remit en main. Canaé vint les rejoindre sur scène, son encens dans une main, l’autre osant à peine effleurer la peau du jeune. L’odeur de la myrrhe emplissait toujours l’atmosphère, une goutte de sueur perla de ses lèvres pâles et vint s’écraser sur son crâne. Il la regardait, tous la regardaient ; elle ferma les yeux, les runes possédant ses yeux, sa bouche, s’activant dessous et sur sa peau…puis elle écouta…écouta

Kumeï il imbira subi yulten luci edyulmat[14]

Et de la voix qui s’éleva d’elle s’élevèrent des centaines d’autres voix, les clameurs des autres paladins, du pontificat, des membres de la noblesse. Avec sa voix vinrent des milliers d’autres, comme si les générations futures parlaient à travers elle, comme si Darwys s’abaissait aux rangs des mortels. Elle dit ; elle sortit de la transe, et difficilement, épaulée de ses sœurs, descendit de l’estrade. Seulement alors Clétius ôta les lauriers à son front, et les posa sur celui de son fils. Tarjan se retourna ; la foule l’acclama, prise dans sa frénésie. Aennej lui rendit un sourire ; il fronça les sourcils, l’interrogea du regard. Un instant, elle chercha autour d’elle, avant d’hausser les épaules ; il se força à sourire, le sourire du soleil. Deux larmes s’écrasèrent sur la plaine, et firent trembler les quelques herbes sèches à ses pieds. Deux larmes ; le nouvel empereur avança sur l’estrade, souriant, sous les hosannah du peuple et des dieux.

*

Dix heures quarante-cinq ; l’aube écartelait les nuages noirs. La tumeur de l’attente rongeait leur visage, l’excitation morbide s’emparant petit à petit d’eux. Ils attendaient, silencieux ; elle, seule, se permettait de sourire. Elle regarda chacun de ses hommes à ses côtés ; trois groupes, entourant l’estrade, cachés derrière quelques bosselures du vallon. L’ardeur du désert battait leurs corps étendus au sol, couverts de sable et de poussière. La terre craquelait sous les murmures de leurs pas ; elle releva la tête.

– Là ! elle le pointa du doigt. Il sortit dessous la tente, sous les regards éperdus des invités. Dire qu’il y a des imbéciles pour le regarder… Elsa ?

L’interpelée le guettait de ses jumelles.

– Clétius lui passe l’épée…

Avec ferveur, elle enlaçait son arme, un canon tout spécialement prévu pour lui ; Elsa regarda ses compagnons.

– La prodige est là.

– Préparez-vous ! Charles !

Le dénommé hocha de la tête, ils activèrent leurs runes à l’abri du spectacle. Légèrement en hauteur de l’estrade, leur angle de vue devait être parfait. Elsa baissa ses jumelles, un sourire crispé sur les lèvres, la sueur mouillant ses cheveux.

– Clétius lui passe les lauriers. Ça y est.

Ils se regardèrent, tous ; les quelques rayons matinaux perçaient la stupeur de leur conjuration. Ils se positionnèrent, les runes brillant pâlement sur leur bras. Les regards convergèrent vers leur supérieure, dont le sourire ne cessait de s’accroître à mesure que montait le petit matin. Elle hocha de la tête ;

– Allez-y.

Mais le clic particulier du cran de sureté d’une arme prête à tirer brisa leur ferveur. Ventor cessa tout mouvement ; le froid du métal écrasait son cou.

– Un révolver, vraiment ?

– Je garde mes lames pour de plus grandes occasions.

Elle eut un sourire frémissant ; tous se tournèrent pour le menacer à leur tour, magie au poing, fusils dans d’autres, épées ou lances pour les plus braves. Ventor retint un léger rire :

– Tu te penses sincèrement capable de m’arrêter seul ?

– Par chance il ne l’est pas.

La voix sortit de l’ombre, comme confinée aux nuages sombres qui menaçaient encore l’horizon. Le murmure parvint à peine jusqu’à leurs oreilles, perdu dans les bourrasques du vent, perdu dans leur obscurité. Kaylor eut un sourire quand il reconnut la claudication familière derrière lui. Visper sortit des ténèbres, et marcha jusqu’à sa hauteur ; aucun des deux ne regarda l’autre, se contentant de fixer la sénatrice – et avec les pas branlants du prince naquirent les pas spartiates des soldats entraînés des troupes auxiliaires. Avec effroi, les membres de la conjuration les regardèrent les encercler, sans comprendre, sans même chercher à contre-attaquer. Kaylor menaçait toujours la sénatrice ;

– J’y ai cru, après les aveux d’hier…

– C’était le but.

– …tu comptes donc rester esclave toute ta vie ? Tu préfères ça à la liberté ?

Le visage de l’esclave s’approcha du sien ; dans ses yeux dorés semblait naître toute l’ardeur de l’aube.

– Nous ne sommes pas libres, Corvina. Nous portons les conséquences de nos choix. Et tu pouvais te bercer d’illusions, tu n’aurais pas réussi.

– Vous…vous ne pourrez jamais nous arrêter ! Qu’importe si je meures, un autre reviendra, et encore un autre, tant que la politique de ce pays ne changera pas !

Visper s’avança pour la regarder en face ; ainsi, le sourire en lame de rasoir barrant sa peau glacée, ses cernes descendant jusqu’au creux de ses joues, le visage à moitié dans l’obscurité, il fit frémir l’entièreté des personnes, alliés comme ennemis. Seul Kaylor restait de marbre, seul Kaylor osait le regarder. Le prince éclata de rire, et sa voix de serpent reprit son sifflement pernicieux :

– Ah, ma chère Corvina, votre idéal n’a d’égal votre ferveur ! Chère sénatrice… qu’allons-nous donc pouvoir faire de vous ?

*

Le froissement des papiers alimentait les murmures qui égrenaient l’atmosphère. Tous se pressaient, se bousculaient pour accéder à la salle principale, plébéiens comme conseillers, augures comme magistrats, une cohue sans nom seulement mue par les rumeurs et le pressentiment. Un air étrange jouait dans l’air, le requiem d’une quelconque sérénité, adonné aux chants gutturaux des paladines de Kenna, au loin, qui finissaient d’adouber leur prodige. La sueur s’écoulait des fronts, incitant à la confusion, les bouches susurrant leur inquiétude, les lèvres s’agitant aux empressements sulfureux d’un midi à peine tombé.

– Il ne peut pas violer le droit civil !

– …les rumeurs disent pourtant le contraire…

– Mais il parlait encore de justice hier soir !

– Comment a-t-il pu bafouer ses propres principes ? Il ne peut être si vil !

Animé par les conversations, caché derrière le siège de l’empereur, Johannes attendait. Il ne fit rien pour tenter de calmer l’assemblée ; il ne pouvait lutter seul face à l’ouragan. La table était prise d’assaut par tous les représentants du pouvoir politique, ignorant leur place, dédaignant la succursale inférieure.

– C’est impossible, il ne peut pas…

Chacun des murmures lui parvenait aux oreilles, chacune des informations… Johannes gratta son cache, ignora les exclamations, les regards en coin, les grognements. Si seulement il s’avérait possible qu’il ait tenté une telle folie… lui-même n’aurait pu prédire ce qu’il pensait, hier, mais de là à imaginer qu’il… Tarjan, à ses côtés, semblait plus déconfit que jamais, et le conseiller se permit de lui tapoter amicalement l’épaule. L’empereur frémit ; à peine était-il conscient de qui se trouvait à côté de lui.

– Jo…Jo, s’il te plaît, dis-moi qu’il n’a pas fait ça…

– …je ne sais.

– Pas pour moi, dis-moi…dis-moi qu’il n’aurait pas fait ça pour moi…

Il se tut ; les susurrements fébriles ne furent bientôt que des exclamations, criant vainement d’absurdes vérités, ou de sages fabulations. L’emportement poussait les hommes aux débats ; il n’y eut que Johannes, Clétius et Tarjan pour demeurer de marbre face à l’ardeur de ce conseil d’urgence. Soudain, les portes de la salle s’ouvrirent. Un claquement sourd ; tous les regards se tournèrent vers lui. Il fit un premier pas ; il claudiquait, le son se répercutant entre les colonnes de la pièce, irrégulier, sa mauvaise jambe peinant à suivre. L’incandescence du midi frappait sa silhouette exsangue, ne faisant ressortir que son ombre effilée et maladive. Un nouveau pas ; le silence accueillait avec un frémissement d’excitation sa venue. Tous attendaient, et lui marcha jusqu’au centre de la pièce, trainant, le dos courbé, les mains croisées, son regard vautour voué à l’horizon devant lui. Il s’arrêta face à la table ; aucune voix, pas une seule, n’osait briser le mutisme qu’il amenait avec lui. Visper lissa une fois ses cheveux en arrière, s’épongeant là même son front, le teint plus pâle que jamais. Son sourire ophique naquit bientôt sur ses lèvres cyanosées, il regarda un par un chacun des membres de son auditoire. Les bouches attendaient, impatientes de s’abreuver de son explication, de chercher le reproche ou la défense, vouées à l’éternel débat…ces mots, ces mots, que tous attendaient sortirent en un éclat rauque, et transpercèrent le silence qui trônait avec eux. Visper redressa la tête, rabattit ses mains devant lui ; une goutte de sueur frôla le creux de ses lèvres si sèches :

– Ils sont morts.

[1] Citoyens, voici l’annonce des prochains jeux. Après avoir fêté Drystan et son éloquence, après avoir remercié Darwys et ses chants, et les Miracles durant les combats, l’ovation prochaine sera à Kenna… les participants restants devront s’affronter dans l’arène dédiée à la déesse. Nous vous invitons, ce soir, à mêler vos clameurs et vos encouragements.

[2] Nous vous remercions

[3] Pourriez-vous m’offrir le savoir, Darwys. Pourriez-vous m’offrir les présages.

[4] Il ne m’a jamais trahie

[5] Laissez-moi !

[6] L’élu contre le Mal, l’élu contre le Mal combattra. Le Mal d’abord viendra, le Mal d’abord vaincra.

[7] Maternelle Darwys. Maternelle, mère de toutes les vies. Pourriez-vous me donner la lumière nourricière.

[8] La lumière nourricière, Darwys. Afin que j’unisse les cyranniens.

[9] Et si je t’ordonne de te tuer ?

[10] Le chant

[11] Je te reverrai, une fois que tu sauras, et alors… je serai ravie de parler à nouveau avec toi. Voilà trop longtemps que j’attends… Mais je dois retourner au temple ; les prophéties ne guettent que moi

[12] Renais, prodige ! Renais, Kenna, afin que tu nous guides hors des ténèbres !

[13] Pars. Ce fardeau est bien trop lourd pour toi.

[14] Avec lui l’empire renaîtra sous un jour nouveau

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