Avant tout
L’histoire commence comme ça. En janvier, vers la fin du deuxième confinement…
Il faut peut-être que je reprenne les choses depuis le début. J’oubliais un détail important : je n’ai pas été nommée au poste où j’avais été pressentie. Ce fut la première sortie de route.
Pendant les fêtes, tous les employés ont reçu le même courriel. Notre patronne nous annonçait qu’elle avait vendu l’entreprise. L’année n’avait pas été bonne avec la crise du COVID ; de plus, elle souhaitait passer la main depuis longtemps. Cinq minutes plus tard, je recevais un autre e-mail, personnel celui-là, pour m’informer que j’allais être promue à un poste de responsabilité. J’allais être manager de mon équipe.
Quand ils m’ont avertie que je n’aurais finalement pas le poste, ils m’ont dit que ce n’était pas leur faute. Ils n’avaient rien promis à mon ex-patronne.
Quand ils ne nous ont pas payés fin janvier, ils nous ont dit que ce n’était pas leur faute. L’ancienne direction ne leur avait pas transmis tous les papiers à temps.
Quand la secrétaire que je connaissais a démissionné au bout de trois mois, ils nous ont dit que ce n’était pas leur faute. Il y avait incompatibilité d’humeur entre elle et la nouvelle gérante du site de Lille.
Quand ils ne nous ont plus rien donné à faire, ils nous ont dit que ce n’était pas leur faute. Le marché du travail n’était plus ce qu’il avait été.
Rétrospectivement, je dirais que ce fut leur plus grande erreur, car ils m’ont ainsi accordé beaucoup de temps. Dans la vie, il faut que je m’occupe. Je me suis arrimée à mon ordinateur pour faire des recherches. Sans relâche. J’ai fouiné dans le logiciel dont nous nous servions pour faire nos rapports de missions. J’ignorais jusque-là qu’on avait accès au planning général des collaborateurs – je n’en avais jamais eu besoin. L’explication ? Ce logiciel était un service externalisé. Lorsque mon entreprise a changé de mains, la nouvelle direction a dû acheter une nouvelle licence. Et apparemment tous les paramétrages n’avaient pas été effectués correctement. En cliquant au bon endroit, j’ai vu que le nombre de missions avait été multiplié par deux en quelques mois.
L’entreprise ayant une activité saisonnière, nous étions payés à l’heure. En contrepartie, nous devions bénéficier d’une garantie horaire sur l’année, d’un salaire minimum chaque mois, de la possibilité de poser des congés payés. Dans les faits, tout cela a disparu. Très vite.
Quand nous avons compris que la majorité des missions était confiée à des freelances, ils nous ont dit que nous n’avions qu’à nous mettre à notre propre compte pour qu’ils nous donnent du travail. Au début, je pensais que c’était de l’abandon. Puis j’ai compris que c’était un modèle économique.
Quand j’ai fait remarquer que le nombre de missions prévu par mon contrat n’allait pas être atteint, ils m’ont dit qu’ils allaient voir avec la compta. C’était le gag récurrent, la compta. Au moindre problème – la compta.
Quand nous avons demandé pourquoi nous n’avions plus de mutuelle, ils ont dit que ce n’était pas non plus leur faute. Ils n’avaient pas reçu les courriels de relance de la compagnie d’assurance qui réclamait son dû. L’assureur, lassé de ne pas être payé, avait résilié ses contrats au bout de six mois sans nouvelles, nous laissant sans couverture.
Fin octobre, j’ai eu besoin de médicaments à la pharmacie. On m’a demandé ma carte Vitale. Elle était complètement bloquée – il n’y avait rien à en tirer, tout comme avec mes nouveaux supérieurs hiérarchiques. Bien sûr, le bug informatique créé par l’absence de mutuelle n’était vraiment pas de leur faute, cependant j’ai été quelques semaines en dehors du système. D’ailleurs leur avocat n’a pas manqué de souligner dans ses conclusions que j’avais la santé – donc au fond se passer de la Sécu pendant quelque temps n’était pas bien grave.
Quand je suis allée voir l’inspection du travail, ils m’ont dit qu’il y avait faute. À tous les niveaux.
Quand j’ai proposé à mes collègues d’aller ensemble aux Prud’hommes, l’un a évoqué sa prochaine retraite. L’autre a dit qu’il préférait s’en remettre à Dieu – et qu’il prierait pour moi. Le dernier m’a expliqué qu’il fallait savoir tourner la page. J’étais devenue l’empêcheuse de tourner en rond. Si les choses tournaient mal, ce serait sans doute de ma faute.
J’allais oublier cet autre détail… Presque une broutille. Comme je n’étais pas au chômage, je n’avais bien entendu droit à aucune allocation. Je suis descendue à mille euros, puis j’ai été à moins de cinq cents euros. Par mois, oui.
Un jour, j’ai même reçu une fiche de paie négative. Je ne savais pas que c’était possible. L’entreprise me devait de l’argent, mais la fiche de paie disait l’inverse. Elle a été versée au dossier.
J’ai tenu parce que l’indignation reprenait toujours assez vite le dessus. Ce mec, qui avait racheté ma boîte… Il avait déjà un lourd passif. Des petites entreprises coulées, des stagiaires non payés, un abus de biens sociaux. Et des fonds publics indûment captés.
Moi, j’étais une déclassée, mais encore à flot. Grâce à mes parents surtout. Je mangeais à ma faim. J’avais encore ma voiture. Je pouvais aller au cinéma, à la piscine. Mais il me manquait des choses très simples : un arrêt-maladie possible, de vraies vacances, un peu d’aisance financière. Bref – une vie normale.
Et puis j’étais à l’époque dans une relation qui… Non, mieux vaut ne pas en parler. Pour résumer, je n’ai pas eu d’aide non plus de ce côté-là.
Quand je n’avais plus accès à la Sécu, ma mère est tombée malade. Je pense qu’elle a même traversé un épisode dépressif lors de son hospitalisation, en décembre. Oui, décembre… C’était il y a tout juste quatre ans. La période la plus dure. Non, mes parents ne savaient pas tout – juste l’essentiel. Il fallait les préserver. Ils m’aidaient, c’était déjà bien.
Parce qu’en plus du reste, il y avait aussi ce contexte familial… Qui n’a pas beaucoup changé, en fait. C’était en arrière-plan à ce qui s’est passé au début de l’année, quand j’étais encore aux RI, et puis ensuite mon éviction, et finalement mon retour…
Là, je parle des épisodes que vous connaissez déjà. Cela dit, ma toute première embauche ici n’était pas mal non plus. Je me suis rendue à l’entretien en espérant qu’il y aurait le moins de questions possible. Ma situation n'était pas simple, car en plus le tableau n'aurait pas été complet s’il n’y avait pas eu une pincée de harcèlement. Ben oui… Voyant que je ne prenais toujours pas la porte, courant 2022, j’ai commencé à recevoir des coups de téléphone, souvent en fin d’après-midi. Des appels toujours masqués. J’évitais de répondre. Mais il fallait parfois dialoguer. On me demandait pourquoi je ne me montrais pas plus coopérative, pourquoi je ne comprenais pas où se trouvait mon meilleur intérêt. On m’enjoignait à partir, sans jamais verser dans l’insulte. Des pressions quasi amicales, en somme… Mon avocate m’a alors dit que ce n’était pas à moi de gérer mon licenciement s’ils voulaient se passer de mes services. J’avais interdiction de démissionner. Il ne fallait pas céder.
J’étais donc encore sous contrat avec mon ancienne boîte quand on m’a recrutée aux RI, malgré l’entretien d’embauche que je n’ai pas vraiment réussi. Je ne savais plus ce que je devais dire, j’avais perdu un peu mes repères. Une autre personne avait fait meilleure impression que moi. Elle a préféré aller ailleurs. Et en fin de compte, je me suis bien intégrée à l’équipe. Forcément, mes nouveaux collègues ont fini par connaître mon histoire, par bribes. Je recevais encore des appels téléphoniques à ce moment-là.
Et tout cela, je vous le donne en mille, venait d’un patron qui se définit comme un progressiste. Oui, notre époque produit son lot d’absurdités, parfois cruelles. Évidemment, je ne vous demande pas votre opinion politique… Il ne s’agit pas de ça… Mais comme je vous l’ai déjà expliqué en octobre, ma mère vient d’une famille d’ouvriers de Roubaix. Je me suis souvent demandé ce que mes grands-parents auraient pensé d’un type comme lui. Eux n’auraient jamais trahi leur classe. La solidarité était quasiment un acte politique dans leur milieu. Donc, ce pauvre mec, là…
Je n’ai pas découvert avec lui que certains ont la cupidité pour seule boussole. Je vais peut-être même vous étonner : pour moi, il a tout à fait le droit d’aimer le fric. Il y a des gens comme ça. Mais qu’il assume. Qu’il ne vienne pas nous faire son couplet sur les valeurs de gauche. Et en fait de gauche, c’est lui qui va prendre la mienne direct dans sa tronche.
…Je vois que vous êtes d’accord avec moi.

Annotations
Versions