Petite
« Vous m’avez été adressée par le CUPS[1], c’est bien ça ? (Un temps) Qu’est-ce qui vous amène à consulter aujourd’hui ?
— Je voulais d’abord savoir si j’avais droit à une aide psy, parce que… le contexte est assez lourd en ce moment. Je suis allée à un premier rendez-vous, j’ai raconté en gros mon histoire. L’entretien devait déterminer si je devais être orientée vers un psychologue ou un psychanalyste, et me voici. C’est la psychanalyse qui a gagné, on dirait.
— Bien… (Elle prend des notes, puis referme son dossier.) Alors, dites-moi. Qu’est-ce qui est lourd, pour vous, en ce moment ?
— Heu… Voilà. Il y a eu un suicide dans ma famille… L’atmosphère est devenue pesante… et je… Mais… c’est pas pour ça que je viens en fait, c’est plutôt parce qu’il y avait déjà des choses qui n’allaient pas avant, mais… avec ce décès, ça devient dur à gérer…
— Un instant. Qui est décédé ?
— Le frère de mon père. Moi, ça va, parce que j’en étais pas proche, mais dans la famille… je vois comment ça pèse. Et j’observe aussi de la culpabilité. À la maison, on n’en parle pas vraiment – mon père est en plein déni et ma mère, c’est pas le genre de sujet que je peux aborder avec elle.
— Vous employez ces mots : “moi, ça va”… Qu’est-ce que ça veut dire, pour vous, “ça va” ?
— Ben… que je ne suis pas triste… enfin… pas à cause de ça.
— Pas triste…
— Enfin si, mais… pas pour lui. Comme je disais, je n’étais pas tellement proche de cet oncle, on se voyait peu. Je pense que c’est beaucoup plus dur pour mon père. C’est surtout l’ambiance générale en ce moment. Même quand c’est pas au centre des conversations, tout le monde y pense.
— Vous la ressentez comment, cette ambiance ?
— Avec mes parents ?
— Oui… chez vous, avec vos parents.
— Ben… En fait, c’est motus et bouche cousue. On a eu la nouvelle, il y a eu l’enterrement, et puis… Mon père, l’autre jour, a parlé d’“accident” avec un de ses collègues de boulot. Ça m’a choquée. C’était pas un accident.
— Ce mot vous gêne ?
— Mon oncle s’est précipité dans la Deûle avec sa voiture. C’était volontaire. Faire croire à un accident, ça montre que c’est vu dans la famille comme un fait honteux, et pour moi, un suicide, c’est… comment dire ? C’est triste bien sûr, c’est compliqué pour la famille, mais pas honteux.
— Pour vous, il faut que ce soit dit comme ça, clairement ?
— Oui. Il faut pas se cacher la vérité. Ça sert à rien.
— Et quand, chez vous, ce n’est pas dit… qu’est-ce que ça vous fait ?
— C’est comme si on essayait de mettre la poussière sous le tapis. Comme si c’était un sale petit secret. Mais en fait… (Un silence) Le choc, les sujets de conversation, ou plutôt les non-sujets, c’est pour décrire comment c’est chez moi en ce moment… mais c’est pas ça le problème. Si je viens ici… c’est pour éviter que le prochain suicide, ce soit moi.
— “Le prochain suicide”… (Un temps) Vous y avez pensé ?
— Non, pas sérieusement. Pas à ce point-là. Mais je ne veux pas compléter la liste un jour.
— Ne pas “compléter la liste”… Cette liste, elle existe déjà pour vous ? Qui y est, dans cette liste ?
— Il y a mon oncle, et il y a eu un ami de mes parents l’an dernier.
— Ça fait une répétition, pour vous, c’est ça ?
— C’est déjà au-dessus de la moyenne, non ?
— Il n’y a pas de “moyenne”, vous savez. Mais pourquoi songez-vous au suicide, même de loin ?
— Je vous ai dit : je ne veux pas être la suivante.
— Vous avez peur que vous pourriez l’être ?
— Je sais pas… Un jour, oui.
— À cause d’une chose ou de quelqu’un en particulier ?
— Ben… Depuis longtemps, je… Quelque chose ne tourne pas rond chez moi…
— Oui ? (Un silence) Quelque chose… qui est difficile à dire ?
— Oui… enfin… Je… voudrais avoir une relation, et je… Il n’y a rien. Et parce qu’il y a rien, j’en viens à me dire que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Pas comme ça en tout cas.
— Une relation… Mais encore ?
— Eh bien voilà : j’ai pas mal de copines, mais… Je me fais très facilement des amies, mais…
— Mais… ? (Un temps) Mais vous vous arrêtez là. Qu’est-ce que vous essayez de me dire ?
— Je… Voilà, heu… Je… Mes copines, elles ont toutes un petit ami, et moi, je…
— Et vous… ? Vous n’en avez pas ?
— …
— Prenez un mouchoir si vous en avez besoin. La boîte est là pour ça. (Un temps) C’est ça qui vous travaille ?
— Oui…
— Qu’est-ce que ça vous fait de ne pas avoir de petit ami, aujourd’hui ?
— Ça me fait de la peine. Tout le monde a quelqu’un et moi, personne ne veut de moi.
— Et pourquoi personne ne voudrait de vous ?
— C’est ce que je constate. Depuis des années. C’est une réalité, pas juste une vue de l’esprit. (Un silence.) Je vois bien que je plais à personne.
— Quand vous dites “personne”…
— C’est vraiment personne. Il n’y a jamais rien eu. Rien – vous comprenez ? Même pas un baiser. Enfin, il y a un truc qui compte pas.
— Et vous voudriez avoir une histoire ?
— Ben oui j’aimerais avoir une histoire… au moins une… comme tout le monde… Moi c’est simple, il y a… rien. Je voudrais… hum… (Un silence.)
— Ça vous fait vous sentir comment, de dire ça ?
— C’est pas facile… D’ailleurs j’en parle jamais.
— Et là, vous le dites pour la première fois à quelqu’un, c’est ça ?
— …
— Qu’est-ce qui fait que vous pouvez le dire ici… aujourd’hui ?
— Je voulais en parler avec quelqu’un au moins une fois. C’est dur de vivre avec ça. Je me sens exclue. Mais si je raconte ça à mes copines, ça va être la honte.
— “La honte”… Vous employez un mot très fort. La honte de quoi, exactement ?
— …
— Vous avez peur que vos amies se moquent de vous ?
— Non… enfin… c’est pas vraiment ça.
— Alors c’est quoi ?
— Je sais pas… c’est juste… la honte. J’ai vingt-six ans, et à mon âge… Mes copines se marient, il y en a même une qui est enceinte… et…
— Oui ?
— Non, rien… De toute façon, elles comprennent pas, ou bien elles ne voient rien du tout. Si vous voulez, mes amies m’ont toujours vue seule, et je ne vais pas inventer des histoires non plus, mais elles me posent jamais de questions… J’ai même pas besoin d’esquiver. C’est le vide total.
— Quand vous voyez vos amies se marier, être en couple, avoir des enfants… Qu’est-ce que ça dit sur vous, dans votre tête ?
— Je viens de vous le dire : c’est la honte… J’essaie de trouver une explication, et tout ce je trouve, c’est que je suis pas aussi attirante qu’elles, que j’intéresse personne… forcément…
— Reprenez un mouchoir. (Un temps.) “Pas attirante”… C’est venu comment, cette idée ?
— Quoi ? C’est pas une idée. Je vois ce que je vois. Il y a les faits. Les autres, elles ont quelqu’un…
— Vous n’êtes pas la seule à –
— Non mais je connais personne comme moi.
— Peut-être pas dans votre entourage immédiat…
— Ouais d’accord, dans l’absolu, je suis sûrement pas un cas unique – je sais. Ce que je vois, c’est la différence entre mes copines et moi.
— Bon. Plus exactement, ce serait quoi, cette différence ?
— Apparemment, j’ai pas ce qu’il faut, et les autres, si.
— “Ce qu’il faut” ? C’est-à-dire ?
— Je sais pas trop. J’ai pas le bon format… Pour vous donner un exemple, il n’y a rien de vraiment laid dans mon visage, mais c’est l’ensemble qui ne va pas.
— Objectivement, vous n’avez pas l’air difforme… Qui vous a appris à vous regarder comme ça ? On vous a fait des remarques ?
— Non… C’est un constat. Si j’ai jamais attiré aucun garçon, c’est parce que je suis pas assez jolie pour eux, ou bien je suis ennuyeuse… Trop ceci ou pas assez cela. Je suis pas douée… Je sais pas, moi…
— “Pas assez jolie”, “ennuyeuse”… Comme si vous vous mettiez entièrement en cause. (Après une pause) Et ça vous rend timide ?
— Pas tellement…
— Plus précisément, quand vous rencontrez un garçon qui vous plaît, qu’est-ce qui se passe ?
— Dans ce cas-là, ben… pas grand-chose. S’il me plaît, je l’observe. Le problème, c’est que… souvent je trouve qu’il est trop beau pour moi et moi à côté je voudrais être mieux. J’attends de voir si le type me remarque, mais en général il me voit pas. Ou alors quand j’arrive à faire quelque chose, on finit bons copains. C’est toujours comme ça : je suis dans le rôle de la bonne copine et puis rien d’autre.
— Décidément, vous êtes centrée sur votre apparence. Quelqu’un vous a-t-il dit un jour que vous n’étiez pas jolie ?
— Non, mais on ne m’a jamais dit non plus l’inverse.
— Ça a l’air important, pour vous, le physique.
— Bah, quand même un peu. C’est ce qu’on remarque en premier.
— Et comment le sentez-vous, ce physique ?
— Il m’encombre… parce que… je… Pardon…
— On peut arrêter deux minutes si vous voulez. Vous pouvez aller vous rafraîchir aux toilettes, essuyer un peu votre visage…
— Non, attendez quelques secondes… Je vais… me reprendre… et puis, ça ira. (Une profonde inspiration) Voilà.
— Vous faites souvent ça ?
— Quoi ?
— Ce que vous venez de faire.
— Mouais. Quand je suis chez mes parents, quand je suis seule et je les entends rentrer, je respire un bon coup comme ça, je fais une ou deux grimaces pour tirer sur la mâchoire et puis je tamponne mes yeux. Je pensais jusqu’à très récemment que ça devait se voir quand je pleure, mes yeux devaient être rouges et gonflés, et j’ai découvert que non. Il suffit que j’essuie mes larmes pour qu’on voie rien.
— Hum… Votre entourage ne se rend compte de rien alors ?
— Non.
— Vous ne voulez pas dire ou faire savoir à vos parents que vous n’allez pas très bien ?
— Qu’est-ce que vous voulez que je leur dise ? Ma mère m’a déjà fait remarquer qu’à mon âge elle était déjà mariée, alors je vais pas lui confier mes petits problèmes en retour… Et… Ça aussi…ce genre de remarques, ça rajoute à la honte.
— Vous vous comparez à elle.
— Oui.
— Pourtant vous êtes différentes.
— Évidemment qu’on n’est pas pareilles, mais elle a peut-être raison, pour ce qui est du mariage…
— Ou peut-être pas. (Un léger silence) Revenons à ce que vous disiez. Quand un garçon vous plaît, vous attendez. Et s’il ne se passe rien ?
— J’attends que ça s'en aille.
— Quoi ? Vos sentiments ?
— Non, le chagrin. Avant, j’y croyais encore. Il y avait une petite période où… je me racontais des histoires. Maintenant, je déteste être amoureuse. C’est que du malheur. C’est horrible.
— À chaque fois ?
— Toujours. Ce serait nettement mieux si je ressentais rien.
— Ce serait la solution ? Si vous souffrez, si vous avez des sentiments, c’est que vous êtes vivante… C’est plutôt une bonne nouvelle.
— Sauf que j’en ai marre. On voit que c’est pas vous qui pleurez presque tous les jours. Toutes mes copines ont un amoureux, et moi… moi…
— Comme si ça n’allait jamais changer…
— Tout est tellement plus facile pour elles. (Un temps) Elles roulent en Ferrari sur une autoroute – et moi je suis sur le chemin de cailloux à côté, et en plus je marche pieds nus.
— Elles sont en Ferrari… et vous, vous marchez sur des cailloux. Encore seule ?
— Oui. (Une pause) Ça fait bientôt dix ans que c’est comme ça… Ça me mine.
— Donc ça a commencé vers… seize, dix-sept ans ? (Un léger silence) Qu’est-ce qui se passait pour vous, à ce moment-là ?
— Ben rien, justement… C’est à ce moment-là que les filles commencent à avoir des amoureux. À dix-huit ans, quand j’ai commencé mes études, je suis venue à Lille – je n’étais plus chez mes parents, ils me surveillaient plus comme avant. Donc je me disais qu’il allait enfin se passer des choses. Et puis, en fin de compte… il s’est rien passé. Je me suis fait des amies ici à Lille, et puis c’est tout. Mes copines ont fini par être toutes en couple. Toutes. Et pour moi, c’est la double peine, parce que quand il y en a une qui tombe amoureuse, ben ça y est – c’est fini, elle m’ignore complètement. Elle est trop occupée par ailleurs, je n’existe plus. Et bien sûr ça me fait mal. Résultat, je suis encore plus seule qu’avant.
— Donc quand vos amies se mettent en couple… vous perdez quelque chose.
— C’est ça.
— Quelque chose d’important pour vous.
— …Oui.
— Vous vous sentez encore plus seule qu’avant.
— Oui. (Un silence)
— Et dans ces moments-là… quand elles vous “ignorent”, comme vous dites… Qu’est-ce que vous ressentez exactement ?
— J’ai honte. Et je suis jalouse. C’est là que je me dis que je suis forcément moins bien qu’elles. Je me l’explique pas autrement.
— Comme si leur vie avançait, et que vous, vous restiez à côté ?
— Mmm. Oui. (Un silence)
— Quand vous dites “moins bien”… C’est “moins bien” en quoi, pour vous ?
— Ben j’essaie de comprendre. Mes copines se ressemblent assez : elles sont blondes, elles ont les yeux bleus, elles sont plutôt menues – et elles ont du succès avec les garçons. À côté, j’ai l’impression d’être une grosse vache. Ou un grand cheval. Les mecs, ils me regardent même pas. Bref, j’ai pas le genre qui plaît.
— Une “grosse vache”, un “grand cheval”… Vous y allez fort ! Ces mots-là… vous les avez déjà entendus quelque part, ou ça vient de vous ?
— C’est moi. Je me trouve trop moche. C’est pour ça que… pas… un.
— Je n’ai pas bien entendu… Vous disiez : “c’est pour ça que…” ?
— C’est pour ça que j’ai pas trouvé quelqu’un.
— Parce que vous croyez que seuls les gens beaux ont droit à des histoires d’amour ?
— Heu, ben non… Heu, enfin si ça aide. Si on m’a jamais rien dit sur mon physique, alors… c’est que j’ai rien d’exceptionnel.
— “Exceptionnel”… carrément ! Selon vous, il faudrait être exceptionnel pour rencontrer l’amour ?
— Ben…
— Les couples que vous voyez autour de vous donnent l’impression d’être “exceptionnels” ?
— J’en sais rien, mais… Être en couple, ça doit faire beaucoup pour la confiance en soi. Je veux dire, mes amies, elles savent ce qu’elles valent, elles ont déjà été validées.
— Validées par qui ? Par quoi ? (Un court silence) Il faudrait passer par le regard d’un homme pour savoir ce que vous valez ?
— Oui, quand même un peu. On n’est pas de purs esprits. On va pas se lever un matin en se disant “Je suis belle” comme ça, tout à coup. La beauté, c’est forcément dans le regard des autres qu’elle se construit.
— Et aujourd’hui, vous attendez ce regard-là… pour savoir si vous êtes “assez”. Et en attendant, vous vous traitez comment, vous-même ?
— Comment ça ? Je comprends pas.
— En attendant ce regard-là… il y a bien un regard qui est déjà posé sur vous. Le vôtre. (Un court silence.) Il est comment, ce regard ?
— Comment je me vois, vous voulez dire ? C’est simple : je ne suis pas mon genre de fille.
— Comme si vous pouviez vous regarder de l’extérieur.
— Ben oui. Très exactement. Je me regarde comme ça. Et ce que je vois me plaît pas.
— Dans ce cas, qu’est-ce que vous faites, concrètement, pour tenter de changer cette image que vous avez de vous ? Le maquillage, les vêtements… Vous essayez des choses ?
— Non, pas vraiment. Comme vous voyez, je ne me maquille pas. Je n’aime pas trop les fringues. Faire les boutiques pour m’acheter des vêtements, c’est pas mon truc.
— Vous pourriez jouer un peu avec ça, non ? Ou faire du shopping avec vos copines…
— Ça, c’est quand on se sent sexy. Le problème avec les vêtements, c’est que ce que j’aimerais bien porter n’existe pas dans ma taille.
— C’est-à-dire ?
— Par exemple, à cause de ma poitrine, je peux pas m’acheter de chemisier ni de mignons petits hauts comme mes amies en portent quand on va en soirée. (Un silence) Et pour les soutien-gorge, il a fallu taper tout de suite dans les marques que porte ma mère. Sauf que j’ai pas cinquante ou soixante balais, j’ai pas envie de mettre ce style-là. Et puis ça plombe le moral parce que ça me donne l’impression d’être vraiment mal foutue.
— À vous entendre, même les vêtements deviennent une épreuve…
— De toutes façons, tout le monde s’en fout de la manière dont je m’habille, c’est pas ça qui est le plus important.
— Un instant… Se sentir bien dans ses vêtements, ça permet de se sentir bien dans son corps, ou bien de se trouver un style… d’être plus à l’aise…
— Mouais.
— Manifestement, la façon dont vous vivez votre corps… dont vous habitez ce corps vous empêche en partie d’accéder à ce que font les autres filles. Et aujourd’hui… vous avez quelqu’un avec qui vous pourriez parler de ça ? Vous accompagner, vous conseiller… ?
— Non, c’est pour ça que je viens ici.
— D’accord. (Un silence) En dehors de vos études… vos journées ressemblent à quoi ? Vous voyez du monde, vous avez des activités… ou vous êtes plutôt chez vous ?
— Quand ça va pas, j’étudie. Je redouble de travail. Ça me permet de serrer les dents. De toute façon, je n’ai que ça. Sinon, je vais beaucoup au cinéma.
— J’imagine que vous y allez seule…
— Oui. Toujours. J’y vais en journée, quand il y a moins de monde.
— Qu’est-ce que vous allez chercher, là-bas ?
— Je vois deux films par semaine. Je vois de tout. Ça me distrait, j’apprends des trucs… et j’ai vu la plupart des grands classiques. J’aime bien habiter à Lille, car au moins on a le choix, il y a des reprises et beaucoup de films en VO. Je poursuis des études d’anglais mais à côté je fais une licence en histoire du cinéma.
— Il y a quelque chose qui vous plaît, dans le fait d’être seule, au cinéma ?
— Je sais pas, j’ai l’habitude comme ça. Ça fait une dizaine d’années que c’est comme ça. Quand j’étais petite, ça faisait une sortie avec mon père ou ma mère…
— Pas de frère ni de sœur ?
— Non, je suis fille unique.
— Ah. (Un léger silence) Et aujourd’hui, il y a des moments où vous partagez vraiment quelque chose avec quelqu’un ?
— Non. Je vais de temps en temps à la piscine, et j’y vais seule aussi. D’ailleurs, j’y vais pas assez souvent, parce qu’après, j’ai des courbatures…
— Vous avez parlé tout à l’heure de soirées… Vous y allez avec qui ?
— Ça, ça remonte au début de mes études… J’avais pas le droit de sortir le soir quand j’étais chez mes parents… Il y a eu un an, deux ans pendant lesquels je suis sortie… Mais maintenant je fais plus rien.
— Vous ne sortez plus le soir ?
— Non.
— C’est plutôt à votre âge qu’on s’amuse, quand on est étudiante… Qu’est-ce qui fait que vous avez arrêté ?
— Ça me faisait trop mal.
— Qu’est-ce qui vous faisait mal, exactement ?
— Je… Je restais toujours dans mon coin. Au départ, ça me dérangeait pas, d’aller en boîte. J’aime bien la musique, tout ça… Mais je voyais mes copines avoir du succès… Alors, en fin de compte, ça ne m’amusait plus…
— Tenez, un autre mouchoir…
— Merci. Au début, aller en boîte, c’était sympa… On allait en Belgique, à quatre ou cinq. Et puis, petit à petit, j’ai plus aimé.
— Comment ça ?
— C’est comme si j’étais transparente, comme si j’étais pas là. Les autres se font draguer, elles brillent, elles prennent du bon temps. Moi, on m’adresse même pas la parole.
— Et que faites-vous ?
— Je reste en retrait. Je peux pas partir parce que j’ai pas le permis. Alors j’attends.
— Vous êtes là sans être là, en somme. Et personne ne vient vers vous. (Un court silence) Et vous, vous pourriez aller vers quelqu’un ?
— Ça dépend dans quel contexte…
— Vers un homme qui vous intéresse ?
— Ce serait compliqué, je pense.
— Pourquoi ?
— Il faudrait un prétexte. Et encore, en béton.
— Et sur un style plus léger ? Sans “bétonner” ?
— …Vous voulez dire… en mode drague ?
— Par exemple. Ou plus simplement, un petit flirt.
— J’ai jamais fait ça. Enfin pas vraiment.
— C’est envisageable ? Si vous faisiez un pas, malgré tout… qu’est-ce qui pourrait se passer, selon vous ?
— Je suis pas sûre…
— Vous n’êtes pas sûre… Donc… vous n’essayez pas vraiment ?
— Non, c’est pas aussi simple.
— Ce n’est pas tout à fait ce que j’entends. On dirait que vous partez avec l’idée que ça ne peut pas marcher.
— Ça marche vraiment pas…
— Vous préférez ne pas tenter… comme si c’était perdu d’avance. (Un temps) Qu’est-ce qui serait le plus dur pour vous : essayer… ou être ignorée ?
— Hum… Être ignorée. C’est-à-dire que j’ai pas envie de me prendre un râteau, en plus du reste. Ce serait trop douloureux. Pas la peine d’en rajouter.
— Et donc vous évitez. Mais du coup, rien ne peut vraiment se passer non plus. Ça vous laisse dans une situation assez enfermée, non ?
— Ben…
— Vous hésitez… (Un temps) Il y a quelque chose qui vous retient de dire oui ? (Le silence s’installe) Qu’est-ce qui vous fait rester là, malgré tout, dans cette situation qui vous fait souffrir ?
— …pas quoi faire…
— Vous ne savez pas quoi faire… ? Et en même temps, je pense que vous faites déjà quelque chose. Vous évitez, vous vous mettez en retrait, vous attendez.
— Pas tout le temps.
— Ce n’est pas ce que j’ai cru comprendre…
— …
— Ça vous protège mais ça vous isole aussi. Si vous imaginez que les choses continuent comme ça… encore quelques années… qu’est-ce que ça vous fait ?
— Je vais vous dire… Il y a deux ans, lors de mon dernier voyage avec mes parents, on a pris le train pour aller en Italie, à Florence puis à Rome. Dans le train entre Florence et Rome, on a rencontré une Française qui voyageait seule. Elle avait l’air heureuse, mais elle m’a fait horreur. Je me suis dit pendant toute la durée du voyage : “Voilà, c'est ce que je vais être dans trente ou quarante ans, une vraie vieille fille.” J’étais pétrifiée. Je n’arrêtais pas de me dire que j’allais finir comme ça.
— Une vieille fille… C’est ça qui vous fait peur…
— Non, ça me fait pas vraiment peur. Mais ça va m’arriver, je le sens, et je veux pas de ça.
— D’accord. (Un léger silence.) Cette femme, dans le train… Vous dites qu’elle avait l’air heureuse… Qu’est-ce qui vous faisait horreur, alors ?
— Elle était vraiment toute seule. Vous vous rendez compte ? J’ai pas signé pour une vie de religieuse. Moi j’ai envie qu’on me tienne la main, je veux qu’on m’embrasse et pouvoir serrer quelqu’un… Les seuls contacts physiques, c’est les bises sur les joues… ou ma mère quand elle me masse parce que j’ai mal au dos. Ce manque, ça fait parfois mal jusqu’au bout des ongles… là, ça vrille jusque dans les doigts… Quand j’étais en stage à l’étranger, j’ai eu envie de me fracasser la tête contre les murs. Et ça, j’en peux plus…
— Je vois que c’est difficile… (Un silence) Vous voulez qu’on fasse une pause ?
— Hein ?
— Je vois bien que ça vous remue…
— Évidemment, que ça remue… Il y a des moments où ça m’étouffe complètement… Je veux pas finir comme ça, crever seule…
— Quand vous dites “je n’ai pas envie de ça”… qu’est-ce que vous voudriez, vous ?
— J’aimerais me trouver quelqu’un… Ce serait beau.
— Qu’est-ce que vous imaginez, quand vous dites ça ? À quoi elle ressemblerait, cette histoire ?
—Heu… J’aimerais partager des choses. Faire des choses ensemble. (Une pause courte) Voyager ensemble ?
— Oui. Dans ce que vous décrivez, il y a beaucoup l’idée de ne plus être seule… (Un temps) Et vous, dans cette relation-là… vous seriez comment ?
— Pardon… je comprends pas votre question.
— Dans cette histoire que vous imaginez… Vous seriez comment ? Plutôt à l’aise… inquiète… dépendante… ?
— Je ne veux pas être dépendante, non. Je vois le couple de mes parents, et ma mère n’est pas dépendante… Ni financièrement, ni autrement. C’est même un fort tempérament.
— Et vous, vous vous situez comment, par rapport à ça ? Plutôt proche de votre mère, ou plutôt à l’opposé ?
— Mmm… C’est compliqué… Son attitude dans la vie, ça d’accord… Mais niveau personnalité, elle et moi, on est franchement à l’opposé.
— Vous la regardez, malgré tout, pour vous situer. (Un court silence) Dans votre famille… on parle facilement des choses personnelles ? Des émotions… des relations… ?
— Non, pas vraiment. D’ailleurs, une fois, mes parents me l’ont dit – enfin c’était mon père. Il se plaignait que j’étais “sauvage”. Et puis ma mère, elle, elle est trop dans le jugement. Par exemple, j’ai dit une fois devant elle que je pourrais aller voir une psy – comme vous – et elle m’a immédiatement répondu que je n’avais pas besoin d’une psy, que je n’étais pas folle, que ce serait du temps perdu.
— Ah. Intéressant. Et quand votre père dit “sauvage”… vous l’entendez comment, vous ?
— Ben… Je suis souvent toute seule dans ma chambre. J’y passe beaucoup de temps.
— C’est un refuge ?
— Pas vraiment. Mais j’y vais pour être tranquille, pour bosser, pour écouter de la musique…
— Et en même temps, ça vous met à l’écart. (Un temps) Quand vous étiez adolescente, vous y faisiez quoi, dans cette chambre ?
— Rien… Je lisais… J’écoutais des disques… J’écrivais – j’aime bien écrire.
— Vous avez tout un monde à l’intérieur, on dirait. Vous écriviez… Vous écriviez sur quoi ?
— De la science-fiction, des histoires fantastiques… J’écris toujours, mais plus du tout ce genre-là. C’est une veine plus réaliste, maintenant.
— Il y a quelque chose qui continue, malgré tout. (Un court silence) Dans ce que vous écrivez aujourd’hui, vous êtes seule aussi, ou il y a des personnages… des liens, des histoires ?
— J’écris surtout des textes satiriques, des parodies. Ça fait rire mes copines. C’est comme ça que je m’intègre au groupe. En fait, je suis la marrante du lot. Vous n’allez pas me croire, avec ce que je vous ai dit, mais... si, je sais manier l’humour.
— C’est donc qu’il y a là quelque chose qui attire ou qui plaît.
— Si on veut…
— Mais ça reste du côté de l’amitié… (Un temps) Qu’est-ce qui fait, selon vous, que ça ne bascule jamais vers autre chose ?
— Comment ça ?
— Vous dites que vous faites rire, que vos amies vous apprécient… Vous savez donc créer du lien, vous intéressez les autres. Mais ça reste dans un certain registre. Qu’est-ce qui, selon vous, fait que vous restez dans cette place-là et que ça ne devient jamais… plus intime, plus personnel ?
— Ben c’est pas avec mes petits textes rigolos que je vais séduire un mec un jour, si c’est ce que vous sous-entendez.
— Ah bon ? Et pourquoi donc ?
— Quand les mecs racontent qu’ils aiment les femmes qui ont de l’humour, en fait j’en suis pas si sûre. Ils se sentent dominés dès qu’on a de l’esprit. Ils aiment plutôt les femmes qui rient à leurs blagues. J’ai vu ça avec mes copines. Dès qu’elles sont en présence d’un gars, elles changent d’attitude, elles adoptent un petit rire bête… Et ça marche. C’est pas croyable. Perso, je trouve ça atterrant.
— Pourquoi, ça vous agace ?
— Complètement. Je peux même être très ironique avec les mecs, je leur lance des piques quand je les vois aussi nases… Je dois les décourager, mais de temps en temps, ça déborde… Et en même temps, je me dis que je n’ai pas spécialement à jouer la comédie pour eux. S’ils se dégonflent aussi vite, c’est qu’ils s’intéressent pas vraiment à moi. Mais si je suis 100% naturelle avec eux, ça va pas.
— Il y a plusieurs choses dans ce que vous me dites. Pour vous, les garçons sont décevants ?
— Ouais, plutôt. À croire qu’ils aiment bien se faire embobiner.
— Si je comprends bien, vous seriez peut-être plus directe, plus authentique…
— Directe, sûrement – authentique, c’est autre chose.
— Peut-être un peu déroutante.
— Je sais pas… Ils doivent quand même se sentir attaqués, quelquefois.
— Oui… Peut-être avant même qu’il se passe quelque chose… il y a déjà une forme de mise à distance. Comme si vous testiez… ou que vous repoussiez un peu. (Un temps) Ça vous parle ?
— … Peut-être.
— Parce que vous dites aussi que vous avez peur d’être ignorée… Mais là, dans ce que vous décrivez… C’est presque vous qui prenez les devants… pour ne pas vous retrouver dans cette position-là.
— Je veux pas être ridicule non plus.
— Bien sûr. Ne pas être ridicule… éviter d’être blessée… Ça laisse peu de place pour simplement être vous, sans protection… non ?
— Je… (Un silence)
— Comment vous imaginez qu’un homme puisse vous rencontrer, vous ?
— Je sais pas… De toute façon, je ne me sens pas à la hauteur. Être cultivée ou avoir de l’esprit, ça ne change rien, ou pire, ça donne des idées fausses. J’ai essayé de sourire la plupart du temps, mais j’y arrive plus. Et si je fais la gueule, ça ne marchera pas non plus. (Un silence) En vrai, comme je ne vois plus personne… voilà.
— Vous ne voyez plus de monde…
— Non. J’ai plus envie. Il y a pas longtemps, j’ai été invitée aux mariages de deux de mes amies. J’ai pas voulu y aller.
— Qu’est-ce qui vous a fait dire non ?
— Ça me fait trop mal.
— “Trop mal”… ?
— Oui. Être seule au milieu des couples… Je supporte plus…
— Comme si… votre solitude, là, devenait plus visible ? Plus lourde ?
— Je suis trop à part…
— Ça dit quelque chose sur vous, sur ce qui est possible ou pas pour vous. Est-ce que ça vous parle, cette idée ? Ou est-ce que je me trompe ?
— Il y a que le boulot qui soit possible. C’est pour ça que je fais autant de choses dans mes études.
— Le travail. Les études. Là, vous tenez. Vous avancez. Mais tout le reste… la vie affective, les relations… Ça reste en suspens. Si vous enlevez le travail… qu’est-ce qu’il reste ?
— Pas grand-chose. Je m’en rends compte. Je me dis tout le temps que je vais passer ma vie seule, donc il faut au moins que j’aie un bon boulot plus tard. Parce qu’il y aura personne pour m’aider. Il faut que je réussisse ça, au minimum.
— Un peu comme si vous faisiez un marché avec vous-même.
— Non, je ne crois pas… Non.
— Je veux dire que “puisque ça ne marche pas du côté des relations, il faudrait réussir ailleurs”. C’est pas ça ?
— Si… un peu, mais… Il vaut mieux que je réussisse, parce que c’est quand même mon avenir. Je pourrai pas compter sur quelqu’un.
— Et si ça ne compense pas… qu’est-ce qu’il vous reste ? (Un long silence s’installe.) C’est difficile, apparemment, même d’imaginer la suite… (Un autre long silence) Quand vous dites tout ça… ici… Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
— Je voudrais que ça change.
— Vous attendez que quelque chose change… en vous, chez les autres… ? Dans les rencontres ?
— …
— Si ça commençait à changer… ce serait quoi, le tout premier signe, pour vous ?
— Heu, je vois pas.
— Vous ne voyez pas… Donc pour l’instant, c’est surtout une attente… sans image très précise de ce qui pourrait être différent. (Un court silence) On pourrait peut-être commencer par quelque chose de très simple, pour tenter de visualiser un peu… Dans votre vie actuelle, est-ce qu’il y a un endroit, un moment… où vous vous sentez un peu moins mal qu’ailleurs ?
— Peut-être au cinéma. J’aime bien une citation de François Truffaut qui disait que “quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma”.
— Ah, merci pour cette phrase. Elle ne vous plaît pas la vie ?
— Ça pourrait être mieux.
— Le cinéma, on y revient. Justement. Qu’est-ce que ça vous fait, là-bas, que vous ne trouvez pas ailleurs ?
— Ça me distrait, ce qui est déjà pas mal… même si j’évite en ce moment les histoires d’amour. Tenez, Sur la route de Madison, le dernier Clint Eastwood… Eh bien, malgré toutes les critiques dithyrambiques, je ne suis pas allée le voir, celui-là. Ça va en rajouter une couche.
— Autrement dit, vous évitez les films qui parlent d’amour comme si c’était devenu trop difficile à regarder. Mais c’est aussi ce que vous cherchez, pour vous… non ?
— Oui, enfin… De là à aller m’infliger… quelque chose qui va me rappeler…
— Vous désirez quelque chose… et en même temps, vous ne supportez pas de le voir… même en fiction. C’est compliqué, si je comprends bien.
— C’est comme ça…
— Dans ce que vous avez commencé à me dire aujourd’hui, ce qui frappe, c’est votre très grande sévérité avec vous-même…
— Boh, ça dépend des moments.
— Parce qu’il y a des situations où vous êtes satisfaite de vous-même ?
— Quand j’ai bien réussi à un examen, oui.
— On parle là de performance. Et encore une fois, ça nous ramène à vos études. Je pensais plutôt à… de la fierté vis-à-vis de vous-même, à vous sentir bien, à…
— J’ai… pas vraiment d’occasions où je me sentirais mieux que d’autres… J’ai pas de quoi… Je fais rien d’extraordinaire, non plus…
— Il n’y a pas de juste milieu avec vous, on dirait. Tout à l’heure, il fallait être exceptionnelle pour trouver un partenaire, maintenant, il faudrait que vous accomplissiez des choses extraordinaires pour être un peu fière de vous. (Un silence) Dites-moi, ce regard que vous portez sur vous-même… il ne vient pas de nulle part. Quand vous vous êtes mise à vous trouver “pas assez ceci ou cela”, ou “pas bien”… Vous vous souvenez de quand ça a commencé ?
— Quand j’ai vu que je n’avais aucun succès avec les hommes.
— C’est ce que vous constatez… oui. Mais ça n’explique pas tout. Il y a beaucoup de filles qui n’ont pas de succès pendant un temps sans pour autant se dire “je suis moche”, “je suis moins bien”. Chez vous, c’est devenu très dur, très radical. On dirait que ce regard… vous le reprenez de quelque part… non ?
— …
— Vous hésitez. (Une pause) On peut prendre le temps. (Une autre pause) Il y a peut-être quelque chose… de plus ancien… ou plus difficile à dire. »
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[1] Centre Universitaire de Prévention de la Santé

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