Gravité

2 minutes de lecture

(Terne, débit lent)

— Je me suis inscrite. J'ai pas pu y aller. J'ai essayé, mais sur le chemin, j'ai pensé aux gens qui seraient là. Ça me fait peur. C'est con. Je sais qu'ils s'en foutent de moi, mais c'est plus fort : j'ai l'impression qu'ils me jugent. Si je cours, sur un tapis : ils vont voir ma graisse. Ils vont penser que j'me laisse aller, que je fais que manger, que je reste toute la journée chez moi sans rien faire. Incapable. J'ai pas le courage. Je suis désolée. Je suis même pas capable d'aller dans une bête salle de sport. Demain je serai peut-être moins fatiguée, moins inquiète ? Je ressaierai. Je finirai bien par y arriver.

Vous savez, je fais quand même des choses. J'essaie un peu de sortir. Quand il fait beau. J'essaie de m'intéresser, regarder autour de moi, comme vous avez dit. J'ai l'impression que tout le monde souffre. C'est l'hiver, il a plein de problèmes dans le monde, tout le monde le sait. Tout le monde est triste ou nerveux. Il y a un gars qui s'est fâché sur moi, parce que je traînais. Il était pressé. Il m'a dit "sale chômeuse". Je suis rentré, j'ai pleuré. Le pire c'est qu'il a raison. Je suis même pas foutue d'aller à la salle de sport, même pas capable de marcher en rue et répondre quand on m'insulte. Et j'dois aller travailler... Je suis pas sûre d'y arriver. Ça va pas marcher. Je suis pas capable, je suis mal et il y a même pas de raison.

(Après un silence)

Je sais qu'il y a des gens qui ont vécu des choses difficiles - des choses bien plus terribles que moi - et elles s'en sortent. Moi j'y arrive pas. J'arrive à rien. Je reste chez moi. Il y a la télé. Il y a... le lit. Parfois je dors toute la journée, j'avoue. C'est vraiment le contraire de ce que je devrais faire. Mais je suis fatiguée, tout m'épuise. Moi même je m'épuise. Tout s'entasse, c'est sale, j'ai pas le courage. Les factures, elles sont sur la table basse, elles sont là. Parfois je les regarde, longtemps. Mais j'ouvre pas. J'ai trop peur de ce qui est écrit : paiement, retard de paiement, huissiers, expulsion. Comme une idiote, je crois que si je l'ouvre pas ça existera pas. Je suis trop conne. Je supporte rien. Il y a juste la télé, il y a le sommeil. La paix. Je sais que je devrais m'activer, sortir, voir du monde, j'ai bien compris. Mais quand je le fais, ça fait mal, les gens sont méchants, le monde va mal, tout est dangereux. Alors à quoi bon ?

Chez moi, c'est comme le soleil, vous savez. Non, plutôt comme un trou noir, ça m'attire, c'est plus fort. Tout ce qui est dehors me pousse à rentrer, vite. Une fois dedans, les trous noirs, on ne peut plus en sortir. Ma vie, c'est un trou noir.

Annotations

Vous aimez lire L'Olivier Inversé ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0