Bataille de la Nojra

8 minutes de lecture

Max, reporter de la guerre à Poiter : discussion avec vétéran du Royaume de Nonn, près de Elk, dans chaumière petite et fragile, reçoit autour d’une table en bois penchée au bord de la rupture. Quarantenaire comme sa femme présente avec nous et ses deux enfants d’une dizaine d’années.

Lui : Tu me demandes de raconter ce jour-là ? Un jour de honte sur moi et ma famille, un jour de défaite et de fuite ? J’ai commandé les armées du Royaume de Nonn dans leur dernière bataille, celle de leur survie et j’ai perdu. Regarde où cela m’a mené. Je vis avec ma famille à l’écart de la ville, la seule qui a bien voulue nous accueillir, enfin à peu près, comme un paria, comme un honteux. Et j’ai emmené ma famille, mon épouse et mes enfants, dans cette existence. J’ai servi mon Roi durant vingt années, il est aujourd’hui mort et j’ai tout perdu.

Moi : Est-ce que vous pouvez tout de même faire le récit de ces derniers jours, de cette bataille

Lui : La Bataille de la Nojra, oui.

Moi : jusqu’à la chute du Royaume.

Lui : La Nojra est une petite rivière qui coule vers le Nord-ouest en partant du mont solitaire. Son cours d’eau dépend beaucoup des précipitations de la montagne, en hiver le lit est large et très profond, en été, souvent, elle est asséchée. La bataille s’est déroulée le onzième jour du sixième mois il y a dix ans. Les jours précédents il avait beaucoup plut, mais seulement sur la plaine et dans les zones sauvages à l’Ouest, pas en amont de la Nojra, aussi ses abords étaient boueux, très boueux. La bataille a néanmoins été décidé ici, sous l’avis du Chevalier Nonn et celui de son frère qui n’étaient pas lucides ce matin-là. Cela dit, l’armée d’Elec devait être arrêté et il n’y avait pas d’autre endroit.

Moi : Vous pouvez être précis sur la stratégie employée ?

Lui : Elle fut simple. Tout autour de la Nojra ce n’est que forêt impénétrable. Elle courre sur des kilomètres et des kilomètres, ce sont ceux-ci qui formaient la frontière avec le Royaume d’Elec. Mais nos rôdeurs connaissaient bien le pays, à un endroit précis, à a peine cinq cents mètres du lit de la rivière il se trouve une petite colline. Petite colline certes mais pour accéder au sommet l’ascension sait être difficile. Alors c’est au sommet de la colline que l’on a monté notre campement. On a déboisé tout l’espace autour pour avoir une large vue. Cela, déjà, avait eu le mérite de retourner la terre pour rendre d’autant plus compliqué l’ascension.

Moi : Toute l’armée tenait sur cette colline ?

Lui : Hum, moui, bon, on parle plus d’un plateau que d’une petite colline mais oui, l’espace était suffisant. Mais c’est à peu près tout ce que nous avions eu le temps de faire pour se préparer au combat. Dans l’après-midi un son régulier de tambour envahissait les lieux. Il était troublant et un peu envoutant. Les tambours semblaient venir de toute part mais peut-être était-ce l’écho ? En bref, on s’est préparé au combat dans la précipitation, on a tenté de former des lignes de combat qui faisait tout le tour du plateau, ce qui était assez ridicule et on a attendu. Les tambours résonnaient encore et encore, sans s’arrêter, dans un rythme uni et immobile. Et ils ont durés des heures. Jusqu’au soir. Mes hommes sont restés sur le qui-vive pendant une demi-journée, le regard perdu entre les arbres et les fourrés des mètres plus bas d’eux. L’attente a été difficile pour chacun, avec ce bruit régulier qui ne faisait pas perdre de vue le pourquoi de la situation ni sa finalité, la guerre, la bataille, et la boucherie dans un grand final mélangé de vie et de mort.

Je remercie le Ciel de ne pas avoir fait pointer un grand et fort soleil ce jour-là, sinon j’aurai ramassé chacun de mes gars un par un, évanoui sous la brûlure céleste.

Moi : Mais le combat ne fut pas ce jour.

Lui : Mais le combat ne fut pas ce jour. Le soir et la nuit venue, des milliers de feux se firent voir à travers les bois. Nous étions prit comme dans un cercle de flammes sur notre petit mont. Un cor de guerre retenti peu après que les tambours se sont tuent. Il sonnait la fin de la journée et le repos. Alors on s’est également détendu et relâché.

Mais il était impossible pour moi de dormir pendant la nuit. Face à l’inconnu, je ne pouvais pas fermer l’œil. Et il y avait toute ses vies qui dépendaient en grande partie de ma gérance. Pendant que Nonn et Finn buvait pour oublier les soucis, je prenais un tour de garde une entrée du camp et je la gardais pendant toute la nuit. Je suis parti du principe qu’ils n’attaqueraient pas pendant la nuit, donc j’ai limité la garde à un strict minimum, pour que chacun puisse se reposer du dur après-midi passé. Les veilleurs étaient postés tous les 200 mètres à peu près. Et j’ai attendu, attendu.

Moi : A quoi pense-t-on dans ce genre de situation d’attente ?

Lui : Aaaah, on pense à beaucoup de choses, petit, et plus le temps passe, plus la lune fini sa courbe au-dessus de notre tête, plus nos idées s’assombrissent. On pense en premier lieu à bien faire notre job. Donc dans les premières heures on reste vigilant, on prête et tends l’oreille à tous les bruits de la nuit. Chaque son de la forêt devient suspect et chaque courant d’air dans les arbres se transforme en une ombre prête à fondre sur nous. Nos pensées vont de paires, on songe à l’ennemi, au combat qui nous attends et à la victoire que l’on doit obtenir demain. On pense à nos camarades que l’on protège et sur lesquels on veille, sur tous ces rêves dont on est le gardien. Les premières heures passées, on va se rendre compte comment le pays et notre monde est beau. Dans l’ombre et la lumière de la lune et le ciel éclairé par sa blancheur, le monde prend des atours de beauté et même plus, un vaste drap de pureté est jeté sur les cimes des arbres et le vent l’emmène sur les plaines et à travers les montagnes. On se dit que la nature est belle quand elle dort et de même pour les grandes villes et tous les êtres humains. Nos pensées sont comme la course de la lune, célestes et elles inondent le monde de la plus grande lueur connue, celle de l’espoir d’un lendemain meilleur. Puis les heures de la nuit déclinent en silence et avant que la lune disparaisse pendant qu’une autre lueur prenne le tour, nos pensées s’inversent. Parce qu’avec le lendemain qui s’annonce, l’espoir va prendre une silhouette de lassitude. Non, ce n’est pas exactement cela, je recommence : nos pensées vont se recentrer sur notre existence individuelle de la même façon que la lune rejoigne la terre, on y revient par les deux pieds. En effet, on se rendre compte comment nos actes à nous ont amené à la violence dont on va compter les victimes innocentes emmené dans cet enfer. Oui, je vais connaître le chiffre exact de mes soldats derrières moi, mais également ceux qui sont mort depuis le début de la guerre, et le chiffre aussi des veuves, des orphelins, des mères et des pères ayant perdu leur enfant et tous ces inconnus dans les villes et les villages ravagés par les batailles. J’en ai fait le compte, plusieurs fois, durant ma maigre existence de soldat. On va aussi repenser… en fait c’est eux le plus important, tous ceux qu’on a tué de nos mains. Il y a des visages de souffrances et d’abandon de la vie que nous n’oublions jamais. Dans l’acte de tué, c’est la colère qui nous anime puisque c’est un ennemi, mais derrière ce masque, les deux yeux qui ont assisté à cet acte de l’Enfer, ce sont deux yeux qui ont été un jour, il y a longtemps, ceux d’un innocent enfant, ceux d’un jeune adulte idéaliste. Et lorsqu’arrive à ces êtres anciens mais toujours présents logés quelque part dans notre intérieur, eh bien cela fait des dégâts.

[Soupir]

Au début de la nuit, on a l’envie et la passion de refaire le monde. A la fin, au début du matin, on a souvent envie d’y mettre fin. Voilà ce que pense une sentinelle durant sa garde de nuit.

Moi : Pourtant on repart pour une journée de plus.

Lui : Oui, on repart pour une journée de plus. Bien sûr ! Et c’est la camaraderie, en ce qui me concerne, qui me pousse à dépasser tout cela. Et en cette matinée qui pointe le bout de son nez, c’est des mots perçants le brouillard de rosée de mon adjudant qui m’a fait revenir à moi. Je me souviens très bien de ces paroles. J’imagine qu’il était six heures lorsqu’il est sorti de sa tente, parce que le type était réglé comme une horloge, et il s’est dirigé vers moi dans mon dos. Avant d’arriver à ma hauteur il a dit exactement cela : « Il va falloir nommer cette colline aujourd’hui. Pourquoi pas la « Colline aux mille glorieux » ?, parce que vous ne serez pas tout seul à vous battre aujourd’hui mon Capt’aine. ».

Moi : J’imagine que c’est le « vous ne serez pas tout seul » qui a fait son effet.

Lui : Cela coule de source, oui. Parce cette solitude face à son destin, c’est le plus destructeur.

Mais je ne me souviens pas de mon adjudant que pour cela. Cela fait partie de ces multiples visages dont on se souviens comme j’en parlais à l’instant. Après que l’armée d’Elec a attaqué, sur les coups de dix ou onze heures, à la fin de la matinée, et qu’il a fallut se rendre à l’évidence que c’était une cruelle défaite, j’ai sonné la retraite. Mon adjudant était à côté de moi et il m’a dit qu’il allait couvrir ma retraite, dans la mêlée je l’ai écouté sans réfléchir et il s’est prit un coup mortel qui aurait dû m’arriver. Il est mort sur le coup, son visage est resté fixé dans un étranglement de douleur pour s’effondrer à terre et disparaître dans la boue. Voilà le destin des « mille glorieux », quoique cette colline, maintenant en Elec, ne portera jamais ce nom.

Moi : J’ai appris que les comptes de l’armée ont affichés neuf cents morts du côté du Royaume de Nonn pour un total de trois mille pour celui d’Elec

Lui : Ah ! La centaine manquante c’est ceux qui ont fui ! Donc, au final, comme ceux-ci ne sont pas glorieux, suffit de me voir aujourd’hui, la colline n’a pas eu son compte.

Moi : Je pense, surtout, au nom qu’à prit celle de la bataille, dans les récits d’Histoire : la bataille de la Nojra.

Lui : C’est vrai, la colline pourrait se nommer de la même façon : la « colline de la Nojra ».


[Après quoi, un garde de Elk est entré dans la maison en invitant tout le monde à sortir et à rejoindre la ville, parce que l’armée de Elec est proche d’arriver. Le vétéran s’est levé dans la précipitation pour prendre son épée en disant qu’une fois à Elk il rejoindra les défenseurs sur les murs, parce que, je cite, « vous ne serez pas tout seul à vous battre »]

Max, pour le journal de Poiter, année six cent quatre après l’Elu

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Fr Anastacio ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0