Le foulard rouge
L’enthousiasme initial était retombé aussi vite qu’un soufflé. Le court-métrage que nous avions présenté au Festival de Cannes, dans le cadre de la Quinzaine des Cinéastes, n’avait pas eu l'impact que nous espérions. Lorsque notre film avait été sélectionné et que nous avions reçu une invitation officielle pour participer à l’évènement, nous nous étions imaginés que ce serait un triomphe. Fred, le réalisateur, se voyait déjà comme la révélation de la jeune génération, et les acteurs, Corine et Germain, pensaient que les producteurs allaient se battre dorénavant pour les engager. La réalité s’était révélée bien plus décevante.
Notre film avait été projeté avec deux autres courts-métrages. Nous occupions la troisième position. Le premier film était un navet, le deuxième, un petit bijou de créativité et d’émotion. Quand notre travail fut présenté à son tour, seuls quelques applaudissements polis et des sifflets timides vinrent saluer une année de travail acharné. Il était évident que Voyage en Amour — c’était le titre — ne resterait pas dans les annales.
La soirée s’éternisait, l’heure avançait, et bien sûr, personne n’avait pensé à réserver une table pour diner. Fred, dans un état de frustration visible, était d'une humeur exécrable. Il n’arrêtait pas de s’en prendre à Corine, l’actrice principale. Si cela avait été possible, il l’aurait accusée d’être la cause unique de la mauvaise réception du film. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il marchait à grand pas devant nous, et la pauvre Corine, les yeux brillants de larmes, peinait pour ne pas se laisser distancer. Parfois, elle se retournait, cherchant en vain un soutien de notre part.
Derrière eux, Joé, le directeur de la photographie et Cédric, l’ingénieur du son, discutaient de questions techniques qui nous laissaient indifférents. Germain, le rôle masculin, François, le scénariste et moi, l’assistant de production, fermions la marche en silence.
Germain semblait ailleurs, perdu dans ses pensées, détaché des événements qui se déroulaient autour de nous. Personnellement je m’en faisais pour lui : il traversait une mauvaise passe et ce film n’allait sûrement pas l’aider. Quant à moi, j’avais eu la chance d’être embauché par une boite de production et je n’étais pas trop inquiet pour mon avenir.
Du Palais Croisette, où étaient projetés les films de la Quinzaine jusqu’au Palais des Festivals — le bunker comme on l’appelle — il y a environ 700 mètres à pied que l’on parcoure en moins de dix minutes. Nous espérions y croiser des stars et rencontrer des producteurs mais cela n’arriva pas. Fred, de plus en plus irritable à cause de la faim, redoubla d’agressivité envers Corine. Heureusement, après le bunker, tout au bout du la plage, en face du port, nous parvînmes à trouver un coin pour nous poser, la pizza C., un lieu gigantesque, ne nécessitant pas de réservation, fréquenté par toute la confrérie cannoise. Le bruit était assourdissant, l’agitation des serveurs et des clients affamés ajoutait à l’ambiance chaotique. Nous nous retrouvâmes placés près de la caisse, en plein passage. Nous nous installâmes sans enthousiasme, et soudain, l’excitation de la journée se dissipa, engloutie par la fatigue et la déception.
François, comme à son habitude, tenta de relancer la conversation. D’un geste de la tête, il attira notre attention sur un mime, entré sans bruit dans la salle. Il se tenait immobile près de notre table, le visage peint en gris métallisé, vêtu d’un frac à l’ancienne. Il semblait figé dans une posture anachronique. Seuls ses yeux cernés de noir, bougeaient lentement, comme des billes errantes dans leurs orbites. Parfois, il s’éveillait, comme un automate du XVIIIe siècle, en faisant mine de sortir d’une cage invisible. Il avait posé un gobelet en carton sur le comptoir de la caisse, attendant que les clients qui réglaient leur addition, y glissent quelques pièces. Les garçons pressés, portant des plateaux recouverts de pizzas énormes, le bousculaient en rigolant, ce qui déclenchait chez lui des mimiques assez drôles de surprise feinte, de colère ou d’indignation.
François, captivé par la scène, nous dit : « Regardez, c’est fascinant. Ici, au même endroit, il se passe des temps différents. Dans le monde du mime, tout est suspendu, tout va lentement tandis que dans celui des serveurs du restaurant, le temps semble s’écouler beaucoup plus vite.
Fred sembla tout d’un coup intéressé par ce que venait de dire François. « Tu ne crois pas si bien dire. Moi je constate qu’il n’y a pas deux, mais trois temporalités différentes, la nôtre, disons qu’elle est normale, celle très lente, du mime, et celle des serveurs, complètement speed. Peut-être qu’il y a matière à scenario là-dedans. Qu’en penses-tu ? »
Il y avait quelque chose de vrai dans cette observation, même si elle n'était guère plus qu'une réflexion anodine. Le contraste entre l’immobilité du mime et la frénésie du restaurant, entre la lenteur du temps dans un monde et la rapidité dans l’autre, nous fit tous taire un moment.
Alors que nous finissions nos assiettes, Germain, resté silencieux tout au long du repas, sembla revenir parmi nous. D’une voix tendue il prit la parole :
« Hier, à la piscine de l’hôtel, il m’est arrivé quelque chose d’étrange… »
Il marqua une pause, cherchant peut-être ses mots. Puis il poursuivit, comme si l’histoire qu’il allait raconter prenait soudainement une grande importance pour lui :
« J’étais allongé sur un transat. À un moment, j’ai eu l’impression que quelqu’un me regardait. Je l’ai vue. Une femme…Elle portait une robe à fleurs, et autour de son cou, un foulard rouge…Elle avait des yeux sombres, agrandis par le maquillage et sa chevelure brune renforçait son teint pâle. C’était… intrigant, parce qu’à la piscine, tout le monde était en maillot de bain, et elle, elle se distinguait par son élégance. »
Fred, s’exclama sur un ton sarcastique :
« Ah, tu as eu un coup de foudre, c’est ça ?
Mais Germain, absorbé dans son récit, poursuivit sans prêter attention à la remarque :
« À côté d’elle, il y avait un homme…un type affreux, tout gras, sûrement bien plus vieux qu’elle. J’ai regardé la femme, et j’ai vu dans ses yeux une sorte de désespoir, un appel à l’aide ».
Fred haussait les sourcils, mais il se tut. Nous écoutions tous avec attention Germain, qui continua son récit, plongé dans son souvenir.
« J’ai eu envie de prendre cette femme dans les bras et de la consoler ». »
Il marqua une pause, les yeux perdus dans la scène qu’il venait de décrire, avant de poursuivre d’une voix plus grave : « puis je me suis assoupi et c’est là où les choses sont devenues bizarres ».
Un silence lourd s’abattit sur la table. Aucun de nous n’osait intervenir. Après un moment, Germain reprit son récit :
« Plus personne autour de moi ne bougeait, comme si les humains s’étaient transformés en mannequins de cire. L’eau de la piscine était devenue calme et un silence étrange, comme une chape de plomb s’est abattu sur le paysage. J’ai mis un moment à comprendre ce qui arrivait : le temps s’était figé ».
Tout autour de la table nous n’osions plus dire un mot, sans comprendre si Germain était sérieux ou s’il se moquait de nous. Germain se tut encore une fois, plongé dans une introspection profonde, puis il reprit : « Je me suis levé et je suis allé vers cette femme. Elle m’a souri. Je l’ai prise dans les bras et nous sommes restés là, un long moment, immobiles. Je sentais la chaleur de son corps et l’odeur de son parfum. J’avais l’impression de lire en elle comme dans un livre ouvert et en même temps il me semblait qu’elle savait tout de moi. Puis, elle a passé son foulard rouge autour de mon cou comme si elle voulait que je garde un souvenir de notre rencontre. Ensuite elle s’est dégagée et elle est retournée auprès de son mari. Comme dans un film, le temps a repris son cours et tout est revenu à la normale. Moi, totalement abasourdi par ce que je venais de vivre, je suis retourné sur mon transat. J’ai fermé les yeux quelques minutes et quand je les ai rouverts, elle avait disparu. »
Un silence flottait dans l’air, lourd de mystère. « Et tu l’as revue ?» demanda Corine
« Non, répondit Germain, j’ai appris par l’hôtel que le couple était reparti au Liban. Il s’arrêta net, perdu dans un abîme de pensées.
François, intrigué, se pencha en avant. « Et alors ? »
Germain ne répondit pas, comme si l’émotion de la scène qu’il nous avait décrite l’empêchait de s’exprimer davantage. Le silence s’installa de nouveau autour de la table.
Fred, les yeux écarquillés, finit par réagir :
« C’est une belle histoire, mon petit Germain. La réalité c’est que tu t’es endormi et que tu as rêvé. Tu as une imagination débordante ! »
François, toujours perplexe, murmura :
« Peut-être qu’il s’agit seulement d’un rêve. Mais peut-être pas. Et si le temps pouvait vraiment s'écouler différemment entre des personnes dans un même lieu ? Une rupture du temps, un écart de perception… » Fred leva les yeux au ciel. « Ne raconte pas n'importe quoi, François, ce n’est pas de la science-fiction. »
Mais soudain, il blêmit et se figea en regardant ce que son acteur venait de sortir de sa poche. Devant nos yeux incrédules, Germain, un sourire énigmatique aux lèvres, avait brandi un objet improbable.
Et cet objet…c’était un foulard rouge.

Annotations
Versions