Chapitre 57 - Terre - Justine
Note de l’autrice : Dans la prochaine version du roman tous les écrits de Justine seront organisés différemment et datés.
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Le……………….. (date à définir)
Ce matin, lorsque je me suis réveillée, je n’ai pas osé ouvrir les yeux tout de suite. Une peur étrange me serrait la poitrine. J’avais l’impression que si je laissais entrer la lumière du jour, tout ce que j’avais vécu disparaîtrait, comme un rêve qui s’efface au réveil. Pourtant, je sais que ce n’en était pas un. Je le sens dans mon corps, dans mes énergies, dans chaque fibre de mon être. Une vibration sourde est encore présente, comme si quelque chose en moi n’était pas totalement revenu à sa place.
Quand j’ai finalement ouvert les yeux, ma tête s’est mise à tourner. Un vertige lourd, poisseux, comme si la pièce oscillait doucement autour de moi. J’avais la bouche sèche et le cœur qui battait trop fort. Et bien sûr, Justin n’arrêtait pas de me taquiner. Même à plus de trente ans, père de famille et supposément adulte responsable, mon jumeau reste incapable de résister à l’envie de se moquer de moi quand j’ai mauvaise mine.
Je me suis levée tant bien que mal, les jambes encore engourdies, et à ce moment-là, quelque chose est tombé à mes pieds. Un carnet. Je me suis penchée pour le ramasser, encore un peu vaseuse… et c’est là que je t’ai découvert. Toi. Le carnet de Justine. Je l’ai ouvert sans vraiment savoir pourquoi… Les pages semblaient m’appeler.
Alors j’ai lu. Du début jusqu’à maintenant.
Et plus j’avançais dans ma lecture, plus quelque chose se réveillait en moi. Au début, ce n’était qu’une sensation vague, un frisson. Puis des images ont commencé à remonter, des souvenirs que je ne savais même pas posséder. Cette personne dont parle le carnet… c’était moi.
Je l’ai compris au fil des pages, comme une évidence qui s’impose. Chaque phrase résonnait en moi avec une force presque douloureuse. Je ressentais tout : dans ma poitrine, dans mon ventre… comme si les mots réveillaient des traces laissées dans mon corps. J’ai réellement vécu tout ce qui est écrit dans ce carnet.
Et pourtant… hier soir, j’étais à l’enterrement de vie de jeune fille de la meilleure amie de Justin, Amélie. Je me souviens des rires, de la musique, des verres qui s’entrechoquent… ainsi que du hammam. Mais dans le même temps, je me souviens aussi d’autre chose.
Je me revois assise dans une salle de bain, le carrelage froid sous mes jambes. Un pentacle dessiné au sol. Les symboles des éléments disposés autour de nous. Je me souviens de Justin face à moi. Ou plutôt… de mon double. Parce qu’à cet instant-là, il n’était pas mon frère. Il venait d’un autre monde. D’une autre planète.
Et je me souviens de la sensation dans ma poitrine. Cette pression étrange, comme si l’air lui-même devenait trop lourd pour mes poumons. Nous devions créer un dôme, une sorte de champ magnétique, mais cela n’avait pas fonctionné. Tout ne me revient que par fragments. J’ai l’image de militaires qui, avec leurs armes, braquaient d’autres personnes dans la pièce d’à côté. Puis une autre de Justin évanoui. Une autre encore où tout tremble autour de nous, des objets tombent.
Et cette lumière… une sorte de boule lumineuse qui s’était formée non loin de moi et qui m’attirait irrésistiblement. Je ne sais pas si c’était moi qui l’avais créée. Pourtant, au cœur du chaos qui s’intensifiait autour de nous, elle m’aspirait, m’incitait à aller vers elle. Alors je me laissais aller et, juste avant d’être happée par cette énergie intense, j’ai eu le temps d’attraper la main de Justin pour ne pas le laisser seul dans ce tumulte. Puis nous avons été entraînés dans ce tourbillon de lumière, tel une aurore boréale.
Deux souvenirs. Deux réalités. Je ne sais plus laquelle est la vraie… enfin si. Je crois. En réalité, je ne suis même pas certaine que ce qui s’est passé dans cette salle de bain se soit déroulé hier soir. Peut-être que cela s’est produit ailleurs… dans un autre espace-temps. Mais au fond de moi, quelque chose commence à comprendre.
À force de relire ces pages, à force de laisser les souvenirs remonter… je crois deviner ce qui s’est réellement passé. Et si c’est vrai… j’ai réalisé l’incroyable : les voyages entre des mondes parallèles.
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Le……………….. (date à définir)
Des jours sont passés, et toute ma mémoire est revenue. Je sais tout de Justine, de sa vie, de sa spiritualité, de son don, qui est comme le mien. Je sais que c’était moi. Cependant, cette Justine appartient à une autre vie. Celle de maintenant est comme une renaissance.
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Le……………….. (date à définir)
Cela fait quelques jours que je n’ai pas écrit dans ce carnet. D’ailleurs, je n’arrive toujours pas à le considérer comme le mien. Pour moi, même si je suis la même personne, ou la même âme, il ne m’appartient pas. Cependant, je compte le terminer avec ma petite note personnelle pour en entamer un autre, qui, celui-ci, sera entièrement à moi.
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Le……………….. (date à définir)
Il m’arrive en ce moment quelque chose que je n’avais jamais vécu. Certes, j’avais déjà testé de façon consciente, surtout la Justine d’avant, mais cette fois-ci, c’est plus dense, plus intense… et je ne contrôle pas.
Cela fait maintenant plusieurs nuits que je rêve avec une intensité troublante. Dans ces rêves, je vole. Pas comme dans ces songes flous que l’on oublie au réveil. Non. Je sens l’air contre ma peau, la vitesse, l’immensité sous mes pieds. Je traverse des paysages entiers, des montagnes, des océans, des villes, sans jamais avoir l’impression de quitter mon corps. Pourtant, au fond de moi, je sais que je ne suis pas réellement ici.
Sans vraiment le décider, je me retrouve ailleurs, dans un autre état de conscience, comme projetée dans ce que les anciens appelaient le plan astral. Un étrange animal vole à mes côtés. J’ai du mal à l’identifier. Cela peut paraître puéril, mais j’ai l’impression qu’il ressemble au condor du dessin animé Les Mystérieuses Cités d’Or. Il n’est pas en métal : ses plumes sont de couleur feu.
D’après mes recherches, ce condor serait celui qui guide vers le monde d’en haut : le Hanan Pacha. Cette croyance puiserait ses racines dans les anciennes traditions incas. Cette expérience m’obsède depuis une semaine.
Et puis j’ai lu que le peuple inca avait disparu du jour au lendemain. Certains disent qu’ils ont été décimés, d’autres qu’ils se sont dispersés. Mais d’autres théories, plus anciennes, parlent d’une évolution : celle d’un peuple qui aurait appris à augmenter la vibration de son corps, au point de quitter ce plan pour un autre, inaccessible au commun des mortels.
Je ne sais pas si ces histoires sont vraies. Mais depuis ce qui m’est arrivé, je ne peux plus les considérer comme de simples légendes. Aujourd’hui, je crois avoir compris quelque chose d’essentiel : voyager entre des mondes parallèles n’est qu’une étape. Il existe d’autres niveaux. D’autres plans de réalité. Et je pense avoir trouvé comment les atteindre.
Je sais que ce que je m’apprête à faire peut sembler dangereux, peut-être même complètement insensé. Pourtant, au fond de moi, je ne ressens pas de peur. Seulement cette attirance étrange, presque viscérale… comme un appel que je ne peux plus ignorer.
Alors aujourd’hui, je tente l’expérience. Peut-être pour la dernière fois.
Justin, si tu lis ces lignes, c’est forcément que tu as trouvé ce carnet. Et si tu l’as trouvé, c’est que tu me connais suffisamment pour savoir que je ne pouvais pas m’arrêter là. Je vais bien. Je veux que tu le saches. Si j’ai réussi à franchir la frontière entre deux mondes, je finirai bien par trouver le chemin pour revenir d’un autre plan. Peut-être que cela prendra du temps… mais je reviendrai.
Et si jamais ce n’était pas le cas… alors ne t’inquiète pas pour moi. Continue ta vie. Tu as toujours su garder les pieds sur terre, bien plus que moi.
Embrasse maman pour moi. Dis-lui que je pense souvent à elle. Et embrasse aussi grand-mère. J’espère qu’un jour maman réussira à pardonner à Gwendoline d’être partie comme elle l’a fait.
Et surtout… fais un énorme câlin à ta petite Chloé.
Je sais que tu vas lever les yeux au ciel en lisant tout ça, comme tu le fais toujours quand je parle de vibrations et d’énergie. Mais je te connais par cœur, Justin. Même si tu ne l’avoueras jamais, une partie de toi se demandera toujours si je disais vrai.
Alors garde ce carnet. Peut-être qu’un jour… tu comprendras.
À très vite, mon frère.
*****
Le silence retombe.
Les pages du carnet restent ouvertes, immobiles.
Une larme atterrit sur le dernier mot écrit et s’étale. Cela fait plusieurs mois que Justine a disparu. Elle lui manque tant. Il fera tout son possible pour tenter de la retrouver.

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