28. Mensonge au doigt

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13e jour du 9e mois d’Olmari

Kem scruta intensivement la belle à la peau de caramel. Son museau de chien à poil long le démangeait à tel point que la larme lui vint à l’œil.

Si une chose était clair c'était que quand Licana voulait quelque chose les valets avaient intérêt à s’être échauffés avant. Ils avaient le visage tout rouge, apportant les soies les unes après les autres et les rapportant tout aussi vite.

Alors que Kalaf Alvar et Licana tâtaient les soies qui devraient tapisser ses appartements chez les Baskervilles, Lisa et la gitane attachée au notable Griis buvait un thé tout en s'échangeant des conseils sur l’aiguisage des lames - drôlement pratique pour la couture et la cuisine - tandis que le Mirage se perdait dans un flot de pensée.

Ne devrais-je pas être choqué là ? Comment les Griis arrivent donc à faire une soie aussi fine et luisante ?! Et pourquoi je pense à ça précisément maintenant ?!

Lorsqu’il avait vu la splendide gitane accompagnée de Licana et de son nouvel ami, il avait fini par la reconnaître. Elle avait surpris la conversation que les deux compagnons avaient échangés avec Levira après la danse gitane, et c'était également elle qui avait glissés quelques mots à l’oreille de Licana.

Voilà comment il a pu savoir que Licana est amnésique, de vraies araignées ces Griis !

Le Mirage rangea cette pensée dans un coin de sa tête, il n'avait pas le temps de s’y attarder, les ducs se rassemblaient et bon nombre de notables arboraient une tête d’enterrement, d’autres une anxiété qu’ils ne parvenaient même plus à cacher. C’était pour cette nuit, quelque chose aura lieu cette nuit, quoi donc, cela restait un mystère à part entière.

Licana, elle, ne se sentait pas vraiment concernée ce qui avait le don d'énerver Kem au plus au point, il l'avait longuement sermonnée, cent fois répété que ce n'était point un jeu mais la fille-dragon refusait catégoriquement de se mettre au travail. Sa quête de souvenirs était continuellement interrompue au moindre détails - ce qui expliquait qu’en quatre siècles elle n’en ai pas récupéré n’en serait-ce qu’un - et pendant un instant Kem se demanda si cette obsession n’était rien d’autre qu’un passe-temps.

Il la regarda une dernière fois. Cette fille était totalement perdue et Kem sentit la pitié lui piquer le cœur telle milles aiguilles.

- Tu préfères ce photophore où celui-ci ?

La fille-dragon lui mit deux sphères sculptées et décorées de vitraux sous le nez, ses yeux de flammes aussi brillants que le verre coloré.

- Celui avec les étoiles, répondit-il pris au dépourvu.
- Tant mieux, dit la fille-dragon enjouée, parce que je t'aurais pas donné l’autre !

Je sais pas pourquoi mais je m’y attendais, soupira le Mirage en silence.

- Dis tu as déjà entendu parler des Nerors ?

Au point où il en était, il se fichait bien de savoir ou non d’où elle sortait ce nom étrange.

- Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
- Aucune idée ! s’exclama Licana, fière. Je viens de me souvenir de ce mot.
- T’est-il arrivée quelque chose ? Tu ne te souviendrais pas sans une bonne raison.

La fille-dragon secoua la tête. Elle s’en était souvenu c’est tout. Mais il y avait autre chose, elle n'arrivait pas à rester calme, en même temps que ce souvenir elle avait la désagréable sensation d’être observée au loin, une présence à la fois familière et menaçante…

- Absolument rien, soupira la fille-dragon.

Kem soupira de concert. Le temps de tourner la tête Metalicana était à nouveau en train de parler chiffon avec Alvar Morio. Il se leva, se transforma en moineau et prit son envol par la fenêtre.

Bah…pensa-t-il. Qu’elle s’amuse, la mémoire lui reviendra bien un jour.

Après avoir choisi un superbe rideau de soie fine lavande constellée de dorures, Licana avait accepté l’invitation de Kalaf Alvar pour lui faire visiter le Consistorium. Quittant l’ambassade le soir-même ainsi que le pays, le Griis espérait passer encore une petite journée en la compagnie de la fille-dragon.

Situé au centre d’une ville gigantesque nommée la Cité, le Siège du Consistorium était entouré de hautes remparts de pierres aussi transparentes que du verre. Lorsqu’elle fut arrivée sur la Grande Avenue par laquelle elle fut entrée dans cette citadelle, Licana ne pouvait retenir ses exclamations : couvrant toute l’entrée et une bonne périphérie jusqu’au Hall, scindé en deux par l’avenue, le Grand Marché réunissait des marchands venus de tous le pays et même des autres nations. Essences, soies, livres et grimoires d’alchimie, animaux exotiques, reliques anciennes, automates, amulettes ensorcelées et talisman et armes et œuvres et meubles et mécanismes antiques et vêtements. La gigantesque brocante semblait sans fin et même en une journée entière aucun homme ne pourrait admirer toutes les merveilles que l’on pouvait y trouver.

À l’ouest se trouvaient le quartiers fumant des artisans gouvernementaux, les Forges où naissaient épées et chaînes et armures, le Puit d’or où étaient fondues les pièces, la Teinturie et la Tisserie qui fabriquaient et teintaient les vêtements destinés au membres du Consistorium et encore toute la ribambelle d’ateliers au service strict de la forteresse de la paix.

Le quartiers des artisans n’était pas ouverts au publics, interdiction que Licana et Alvar brisèrent sans aucune gêne, profitant du statut de l'ambassadeur.

Cette fois-ci à l’est du Grand Marché, les Quartiers abritaient le siège commercial, les entrepôts des marchandises importante, les bureaux et les quartiers résidentiels des fonctionnaires. Plus loin s’alignaient deux longues Casernes de soldats et pile à coté les remparts de la terrible Inquisition, nid des redoutables Chouettes.

- Pourquoi Chouette ? demanda Licana à Kalaf Alvar.
- On les appelle souvent les Rôdeurs de la Nuit, ils sont chargés de traquer, hommes, femmes, enfants, ou n’importe quoi. Il traquent leurs proies sans relâche tel des rapaces.
- Il ne travaillent que la nuit ?
- Ce n’est pas la nuit, mais la Nuit, « La Chouette dort l’honnête jour pour observer en la félonne nuit. ». La Nuit est noire et mystérieuse, c’est souvent dans l’obscurité que les pires choses naissent.
- Les criminels qu’ils traquent…
- Sont très dangereux même sans grands pouvoirs, à eux seuls ils peuvent bouleverser le pays tout entier. C’est le rôle des Chouette, observer, traquer et mettre hors d’état de nuire toute personne ou toute chose nuisante à la sécurité de ce pays.
- Comme les chevaliers quoi, fit Licana déçue.
- Oh que non Kalafina, croyez-moi, vous ne voudriez pas savoir les raisons pour lesquels les Chouettes sont à leurs trousses.

Il tendit le doigt vers l’Arène. Ou plutôt vers les sphères de verre devant l’Arène.

- Vous voyez ces bulles ?

Licana hocha la tête, elles étaient si étranges qu’on ne pouvaient pas ne pas les voir.

- Ce sont les Tours Malignes. Ces bulles de verre sont reliées par des chaînes aux tours en dessous d’elles, elle sont en gravité inversée…dit malicieusement le Griis. Comme celui à l’intérieur…
- Il y a quelqu’un à l’intérieur ?!
- Les traqués des Chouettes. Ils sont enfermés à l’intérieur jusqu'à ce qu’ils crachent le morceau. La bulle est fragile, s’ils bougent ou font un mouvement de travers la bulle se fissurent. La peur d’être avalé par le ciel délit les langues en grande majorité…les autres deviennent fous…enfin, encore plus qu’avant.
- C’est répugnant…grimaça Metalicana.
- C’est l’Inquisition, répondit Alvar Morio.

Les deux curieux quittèrent les environs des casernes pour arriver aux Chantiers Navales. Enfin, « navale » venait de l’époque où l’on y fabriquaient des navires, celle où Ymir était encore habitable, où les monstres n'existaient que dans les livres d’enfants. Maintenant c’étaient des dirigeables et des aéronefs que l’on créait dans ces docks. Juste à coté se trouvait le Port, avec sa piste d’atterrissage. La piste grouillait d’homme mais pas d’aéronef ni de dirigeable, celui de Kalaf Alvar arrivait ce soir-là.

Trois autres Casernes s’alignaient plus au nord, à l’ouest on voyait le gigantesque donjon de la Cour de Justice, puis plus loin il y avait l’Académie, l’institution destinée à former le fleuron des fines lames du pays. Derrière l’Académie s’étendait le quartier des artisans à nouveau, retour à la case départ. Et au centre de tout cet univers l’Arène et l’immense tour où s’écrivait l’histoire du pays.

La Carte Ronde. Au dernier étage de cette tour se tenait l’immense carte de tout le pays de Crya, à même le sol ainsi que la grande table inversée où les décisions irrévocables étaient prises, la table des sept grands ducs.

Les deux compagnons parcouraient à nouveau l’Arène pour leurs appartements alors que le ciel virait déjà à l’orange.

Alvar Morio se tourna vers le soleil couchant.

- Kalafina, interpella-t-il, regardez un peu qui vient nous faire l’honneur d’apparaître.

Licana regarda vers l’extérieur. La piste d'atterrissage n’était plus vide. Elle écarquilla les yeux de stupeur : elle n'avait jamais rien vu d’aussi beau. Le dirigeable était si magnifique qu’elle ne savait même pas s’il existait un mot pour le définir. Pas de ballon mais des hélices luisantes, l’aéronef possédait des formes jamais vues, les baies vitrées courbées telles des vagues, ou même en ballon, de l'extérieur les plateformes étaient dorées et finement ciselées représentant des scènes splendides et mythique.

- C’est quoi ? demanda la fille-dragon émerveillée.
- La plus belle des merveilles du monde, le joyau de Grinz, le Paon ! déclara Kalaf Alvar d’un ton cérémonial. Cette petite merveille est le fleuron de toutes les créatures ayant jamais atteint le ciel, le système de vol est entièrement mécanique, les spectacles et loisirs sont littéralement « magique » et enchantent tous passagers quels qu’ils soient, toutes ces raffineries viennent des mines et joailleries Griis exclusivement. Ceci est le symbole de l'unité entre toutes les nations de ce monde et elle date même d’avant la Vague Noire.
- Toutes les nations ?
- Toutes sans exception ! Même si nous sommes très forts je dois avouer que jamais notre pays n'aurait pu faire aussi bien seul.
- Et le dernier pays ?

Kalaf Alvar scruta la jeune fille.

- Vous avez cité trois pays mais il y en a quatre non ?

Le visage du Griis se crispa, il semblait tout à coup gêné et sur le point de dévoiler quelque chose de pesant.

- Très honnêtement…je ne sais pas ce qu’a laissé Grashka comme trace sur le Paon, personne ne le sait d’ailleurs. Tout ce qu’on sait c’est que les Grashkiis ont grandement participé à la réalisation de ce proj…

Il s’interrompit brusquement puis sourit.

- Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Licana.
- Un détail m’est revenu en mémoire en parlant de ma chère petite merveille.
- Il est à vous ce dirigeable ?
- J’ai de bonnes relations auprès des Erkath et il se trouve que je dirige une affaire. J’ai deux aéronefs magnifiquement bien côtés où les demandes de places à chaque voyages sont assez impressionnantes et je possède quelques chantiers. Dîtes-moi, j’ai cru comprendre que vous vous êtes souvenu d’un petit détail ce matin.

Il avait retrouvé son petit sourire malin et son visage brun ridé était tout enjoué. Licana hésita, après tout ce n’était qu’un mot, elle ne voyait pas comment cela pourrait changer les choses avec un mot.

- Neror, dit-elle.

Le Griis l’attira contre lui et se pencha à son oreille.

- Les Grashkiis n’aiment pas trop ce terme, chuchota-t-il. Si il y a bien une chose dont je ne me lasse pas de me vanter c’est bien de ma petite récolte d’information, quoi de plus simple dans une affaire de voyage en aéronef.

Metalicana dressa ses oreilles, aux aguets de la moindre syllabe. Un indice ? Une information ? Laquelle ? Que voulait dire cet foutu mot ?

- « Il y a les erreurs puis les Nerors »…un petit dicton entre Grashkiis.

Il se redressa de peu…il n'avait pas fini de lui dévoiler ses petits secrets…

- Un homme a prit un aéronef pour Grinz, puis est revenu quatre mois plus tard.
- Un voyage c’est tout, rechigna Licana.
- Oui…mais ce que les registres Criis ne mentionnent pas c’est ce qu’il s’est passé après l'arrivée à Grinz…L’homme a prit un aéronef, l’un de mes aéronefs, avec pour destination Grashka, puis il est revenu à Grinz pour repartir quelques jours plus tard à Crya.
- Pourquoi il n’a pas fait l’aller-retour depuis Crya ?

Licana comprit. Cet homme ne voulait pas que l’on sache qu’il s'était rendu à Grashka.

- Mieux vaut ne pas savoir ce qu’il se passe à Grashka. Les ducs Criis chérissent leur « Magie », nos chères Yuhlra notre petite toile d'information et de corruption ainsi que de richesse, l’empereur Raeien ses automates, autant l’empereur de Grashka…on le dit souvent à même d’utiliser les créatures d’Ymir ou qu’il en est lui-même le créateur.
- Où est cet homme ?
- L’homme est rentré à Crya après quatre mois d’absence, mais également il y a à peine un mois…cela va peut-être vous rendre la tâche plus ardu mais également rendre les choses plus intéressantes.

Alvar Morio plaça son pouce contre cou et le fit glisser à l’horizontale. Licana eu un hoquet de stupeur…puis elle ricana…en effet, cela rendait les choses plus intéressantes.

- Qui ?

Le Griis fixa sa sœur, et sur son visage se dessina le même rictus que celui de la fille-dragon.

- Une vraie Griis. Je me demandais quand quitteriez vous les bras de notre Mère.

Il se leva. La danseuse gitane se tenait derrière lui, des valises et malles la suivaient. Kalaf Alvar remit son haut-de-forme et passa à coté de Metalicana Silverius.

- Le mensonge est à votre doigt, chuchota le vieil homme. Jose Calvin.

Alvar Morio partit, laissant la fille-dragon sur les dalles de l’Arène pour rentrer chez lui, là d’où ils venaient tous les deux.

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