Chapitre 6 - Le retour du chien mort
Le manoir ne portait aucune trace de violence.
Rien, dans ce lieu trop propre, trop luxueux, trop silencieux, n'évoquait le sang ou les cris.
Les murs étaient lisses, les meubles impeccablement alignés, chaque objet placé avec une précision chirurgicale.
Leary entra sans un bruit.
Le long couloir menait au grand salon : fauteuils en velours sombre, bibliothèque immaculée, lumière tamisée.
Un endroit où un monstre pouvait boire son thé sans craindre de tacher le tapis.
La femme était assise là, dans le halo d'une lampe basse.
Elle lisait un dossier.
Après quelques secondes seulement, elle parla :
— Tu reviens vite.
Leary s'approcha, posa son manteau avec une précision presque mécanique.
— Mark est mort, dit-il simplement.
Elle referma son dossier du bout des doigts.
Son regard glissa vers la grande fenêtre donnant sur l'extérieur...
et quelque chose s'y alluma.
Une folie calme.
Une excitation ancienne.
Comme si le simple mot « mort » venait d'ouvrir une porte dans sa tête.
— Ah... bien sûr, murmura-t-elle, un sourire effleurant ses lèvres.
Petit oiseau ne chante plus de chanson.
Elle se leva, remplit deux verres d'un alcool ambré.
Ni surprise.
Ni colère.
Juste une satisfaction qui vibrait sous sa peau, une petite étincelle nerveuse qui faisait trembler la commissure de ses lèvres.
Une joie trop froide.
— Raconte-moi..., dit-elle en lui tendant un verre.
— Elle lui a tiré dans la tête.
Il revoyait dans son esprit le moment où elle avait pressé la détente, sans trembler.
Le sourire de Sélène s'étira.
Un frémissement fébrile, presque enfantin.
— Ah... elle.
Elyna.
Elle la prononça comme on murmure le nom d'un jouet rare.
Leary ne bougea pas.
Il ne lui avait pas donné le prénom.
Mais elle savait déjà.
Ils s'assirent face à face, dans cette pièce trop calme, trop propre.
Sous la table, la jambe de Sélène vibrait très légèrement, comme si son corps trahissait une excitation qu'elle s'efforçait de contenir.
Elle observa l'alcool qui tournoyait dans son verre, et parla d'une voix douce, traversée d'un éclat instable.
— Cette chose, Mark...
Elle cligna des yeux lentement.
— Je pensais qu'il tiendrait plus longtemps. Il était trop primaire. Trop bruyant.
Elle chuchota presque, amusée par son propre dégoût.
Elle but une gorgée.
Son regard s'illuminait, s'assombrissait, quelque chose circulait derrière ses pensées, quelque chose qu'on ne pouvait pas suivre.
— J'enverrai les autres récupérer son corps, dit-elle.
Il n'a rien à faire sur une table d'autopsie.
Leary hocha la tête.
Mais une tension persistait en lui, mal contenue.
Sélène le vit immédiatement.
Elle pencha la tête, l'angle inconfortable, fouillant son âme sans ciller.
— Oh... tu bouges encore là-dedans, murmura-t-elle.
J'adore quand tu vibres, Leary. Ça me rappelle que je ne t'ai pas... complètement cassé.
Elle rit.
Un rire bref, décalé.
Elle croisa les jambes et le fixa, ses yeux bleu glacé traversés d'une lueur dangereuse.
Puis elle baissa lentement le regard vers son verre, comme si elle venait de se souvenir qu'elle tenait quelque chose dans la main.
— Tu veux me demander quelque chose.
Ce n'était ni une question.
Ni une intuition.
Juste une certitude, dite avec une douceur qui sonnait faux.
— Pourquoi l'avoir libéré, Sélène ?
Elle posa son verre.
Son sourire s'ouvrit, vif, presque tendre.
Une tendresse sculptée dans la glace.
— Pourquoi ?
Sa voix glissa comme une caresse empoisonnée.
— Voyons... lequel reviendrait vivant ?
Elle rit. Encore.
— Je voulais voir... ce que ça ferait.si je coupais sa laisse.
Puis, comme si un interrupteur interne basculait, sa voix redevint minuscule.
Presque enfantine.
— J'ai fait une bêtise ?
Elle papillonna des yeux, l'air d'attendre qu'on la gronde.
Leary ne réagit pas.
Il ne réagissait jamais à ces fractures-là.
C'était bien ce qui la fascinait.
— Vous lui aviez dit qu'il avait assez gâché.
— Et je le pensais, répondit-elle.
— Mais parfois... une variable imprévue rend l'expérience plus amusante.
Elle planta ses yeux dans les siens, et toute trace d'enfant s'effaça d'un seul coup.
— Tu sais comment je suis, Leary.
Je n'écris jamais un plan que je ne suis pas prête à déchirer si une meilleure occasion se présente.
Il ne répondit pas.
Il n'avait pas besoin.
Elle sentait les questions avant qu'elles n'atteignent sa bouche.
Elle lui offrit alors un regard d'une douceur étrange.
— Tu te demandes si j'ai mis ta vie en danger ?
Leary secoua à peine la tête.
— Je sais quand on me teste.
— Je n'en doutais pas.
Elle posa une main sur sa joue.
— Tu l'as réussi.
Enfin... elle a fait le sale travail, oui... mais ça ne change rien.
Son visage se rapprocha du sien, si près qu'il sentit son souffle glisser contre sa peau.
— Pour finir, c'est toi qui es revenu vivant.
Elle recula alors, comme on rend l'air à quelqu'un.
— Mark ne valait rien.
Tu le sais. Je le savais.
Elle revint vers lui, l'observa longuement.
— Toi...
Son doigt glissa sur le bord de son verre.
— Tu n'es pas un animal.
Elle s'installa de nouveau, sereine, reine d'un univers qu'elle tenait entre deux doigts.
— Alors dis-moi... qu'a-t-elle fait, cette Elyna, pour que tu restes là-haut à la regarder aussi longtemps ?
Il répondit calmement.
— Elle n'a jamais paniqué.
— Mmm...
Un frisson d'intérêt parcourut Sélène.
— J'aime déjà cette fille.
Elle leva son verre, comme un toast invisible.
Puis quelque chose cliqueta en elle, un raccord sec, comme deux fils lucides qui se rejoignaient enfin.
Son visage redevint lisse, sa voix bascula, nette, clinique.
— Les hommes partent dans dix minutes pour récupérer Mark.
Ils apprendront quelque chose au passage.
Leary tourna légèrement la tête.
— Quoi ?
Sélène sourit.
Un sourire trop lent, trop contrôlé.
— Qu'une proie qui tue...
Elle murmura presque pour elle-même, un souffle qui semblait venir d'un autre endroit dans son esprit.
— Je veux la voir.
Voir jusqu'où elle peut aller... avant de se briser.
Elle fit tourner le liquide dans son verre, hypnotisée par le mouvement, comme si elle voyait quelque chose que lui ne voyait pas.
— Tu sais... il m'arrive d'oublier à quel point tu étais jeune.
Leary resta immobile.
— Dix ans à peine, continua-t-elle.
Tu ne pleurais pas.
Tu regardais les murs... comme s'ils avaient dû faire quelque chose.
Elle fit un geste de la main, léger, presque gracieux.
— Et tu m'as regardée comme si j'étais simplement... logique.
— Vous étiez logique, répondit-il.
— Mmm...
Elle le fixa.
Son regard devint plus profond, plus dangereux.
— Tu n'as jamais posé la question.
— Quelle question ?
Elle pencha la tête, amusée.
Son expression n'appartenait ni à une mère, ni à un mentor.
Juste à une créature qui aime les fissures dans les hommes.
— Qui a tué ta famille.
Aucune réaction visible.
Mais l'air changea.
Comme si quelqu'un venait de tendre une corde invisible entre eux.
— Vous m'avez dit que ce n'était pas important, répondit-il.
— Et tu m'as cru.
Elle se leva, tourna autour de lui, prédatrice autour d'un autre prédateur.
— La vérité, Leary...
Elle approcha son visage du sien.
— C'est que les origines n'ont aucune valeur.
Elle effleura son menton.
— Ce qui compte, c'est ce qu'on devient.
Elle reprit son verre et marqua une pause.
— C'est pour ça que je vous préfère jeune.
Un sourire presque tendre effleura ses lèvres.
— Vous n'êtes pas perdus.
Vous êtes... disponibles.
Leary répondit calmement :
— Les chiens aussi, on les prend tôt.
Et on ne leur dit jamais qui a tué leur mère.
Elle éclata de rire.
— Voilà pourquoi je t'aime bien, Leary.
Tu connais le jeu.
Tu ne poses jamais les mauvaises questions.
Elle se rassit, reprit son ton souverain.
— Mark, lui... était trop affamé.
Elle se pencha, fascinée par sa propre conclusion.
— Tu sais ce que j'ai vu, ce soir ?
—Une expérience ratée qui s'est auto-détruite.
Elle secoua la tête, presque déçue.
— Pathétique.
Elle leva son verre vers lui.
— Mais toi... tu continues de me surprendre.
Elle termina son verre d'un geste fluide.
— Ce monde vaut mieux que les hommes qui veulent paraître puissants.
Elle sourit.
— Toi, tu l'es. Parce que tu n'as jamais demandé de pouvoir.
Elle fit un signe dans l'ombre, à d'autres.
— Allez me récupérer ce corps.
Leary sortit sans un mot.
Et derrière lui, Sélène resta immobile dans l'ombre du salon, son sourire s'élargissant lentement...
Comme si un souvenir venait de remonter à la surface.

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