﴾ Chapitre 23.2 ﴿ : Les roses noires

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Un lourd silence accueillit ces aveux. Avec les regards de ses camarades braqués sur lui, Zaïd parut soudain mal à l’aise. Il remua discrètement sur le banc comme s’il cherchait à les éviter lorsque ses yeux accrochèrent ceux d’Anya. L’échange dura un instant de trop. Zaïd déglutit et entrouvrit les lèvres, mais Anya ne le laissa pas prononcer la moindre syllabe.

— Moi, c’est tout l’inverse, avoua-t-elle en inspectant ses propres mains. Mon père est médecin. Il a dédié sa vie entière à soigner les plus vulnérables.

Un sourire d’admiration se peignit sur son visage diaphane.

— Je l’ai toujours aidé de mon mieux. Je travaillais dur parce que je me disais que, moi aussi, un jour, je serai comme lui. J’ai fini par me rendre compte que ça ne me suffirait pas. Pour chaque personne soignée, c’étaient dix autres qui ne voyaient pas venir demain. Je voulais faire plus. Je devais faire plus. Quelque chose qui me permettrait de sauver le plus grand nombre. Alors je me suis mis en tête une idée folle : devenir Etherios. C’était à la fois le moyen d’aider les autres à une plus grande échelle, mais aussi de me prouver à moi-même que j’étais capable d’accomplir de grandes choses. Seulement, la vérité…

Elle soupira, la voix soudain plus vulnérable.

— La vérité, c’est que je n’ai rien d’une combattante. Je m’en suis aperçue dès les premières secondes de la Sélection. Je suis trop faible pour le terrain, trop faible pour manier autre chose qu’un fusil ou pour faire face ne serait-ce qu’à un simple Marcheur. Sans Astrid, je n’aurai jamais réussi à devenir Etherios. Sans vous, je ne serais jamais sortie vivante de Caledor…

— T’as fini de raconter des conneries ?

Astrid se redressa, les traits sévères, mais qui peinaient à masquer l’affection qui l’animait. Elle donna un petit coup d’épaule à sa voisine pour la ressaisir.

— T’es bien plus forte et capable que tu le croies. Sans toi, la moitié de cette section serait toujours à l’infirmerie, sans parler de tous ces miliciens qui seraient en train de nourrir les vers. Si quelqu’un a bien mérité sa place ici, c’est toi.

Astrid balaya le reste du groupe d’un regard farouche, défiant quiconque oserait soutenir le contraire. Bien sûr, personne ne s’y risqua. Elle replanta ensuite ses yeux bleus dans ceux d’Anya et lui adressa un rictus complice.

— Vous avez l’air proche, fit remarque Talya.

— C’est vrai, rebondit Asha, vous vous lâchez jamais d’une semelle. Comment vous en êtes arrivées à passer la Sélection ensemble ?

Astrid se retourna. L’espace d’un instant, le regard assuré de la Veilleuse céda la place à celui alourdi par les souvenir. Elle passa la langue sur ses lèvres et reposa les mains sur le manche de l’une de ses haches.

— C’est pas compliqué, commença-t-elle. Je dois tout à Anya et son père.

— Ils t’ont soigné ? interrogea Talya.

— Pas moi. Ma famille. Il y a quelques années, ma mère a attrapé cette saloperie de maladie qui traînait dans les rues. Les onguents pour la soulager valaient une fortune, alors quand mon père est tombé malade à son tour, je ne savais plus quoi faire. Leur état s’est aggravé rapidement. J’étais persuadé qu’on y resterait tous. Et puis, j’ai entendu parler d’un médecin et des miracles qu’il faisait dans les bas-fonds. Je suis allé le voir et il a accepté de nous aider. Il s’est acharné pendant des mois pour trouver un remède, sans nous demander le moindre Oberin en retour. Des mois pendant lesquels Anya n’a pas cessé de me rassurer. Si ma famille est encore de ce monde, c’est grâce à eux.

Astrid crispa les doigts sur sa hache. Même depuis son extrémité du banc, Jonas capta l’intensité absolue qui brûlait dans son regard.

— Alors quand j’ai appris qu’Anya nourrissait secrètement le rêve de passer la Sélection, je suis allée trouver son père, et je lui ai dit que je paierai ma dette. Je lui ai juré sur ma propre vie que quoi qu’il arrive, je protégerais Anya. Qu’on passerait la Sélection toutes les deux ou bien que je n’en reviendrais pas.

Anya leva les yeux vers Astrid. Elles échangèrent un regard chargé d’une chaleur qui se passait de toute autre explication.

Jonas sentit sa gorge se nouer devant l’admiration que ses deux camarades éprouvaient l’une pour l’autre. Il peina à masquer cette jalousie. Comment deux personnes que tout oppose pouvaient-elles se jurer une fidélité si absolue par pure gratitude alors que pendant ce temps, dans les hautes-familles, là où les liens du sang étaient pourtant érigés en loi absolue, il ne lui restait rien ? Les deux seuls ancrages qui s’étaient un jour approché d’une telle dévotion n’étaient plus qu’un lointain souvenir. L’Ordre l’avait privé de sa mère, et celui qu’il avait toujours idolâtré, celui qu’il avait suivi comme un modèle toutes ces années n’avait pas hésité à signer leur arrêt de mort.

— Et toi, Talya ?

La voix d’Asha brisa le fil de ses pensées. Les regards se tournèrent vers leur camarade dont les taches de rousseur virèrent au rouge.

— Ah… Euh… Je… Je crois que… Je voudrais savoir qui je suis… finit-elle par répondre.

— Tu veux dire te prouver ce que tu vaux ? précisa Asha.

Talya hésita à nouveau puis acquiesça discrètement. En comprenant qu’elle ne s’étendrait pas davantage sur le sujet, Asha se tourna vers Jonas. La lancière attendit quelques instants en le fixant avec une curiosité dénuée des reproches qu’il y aurait lu quelques jours plus tôt.

— Ça ne nous laisse que toi, Jonas, reprit-elle. Qu’est-ce qui peut bien pousser un héritier à quitter son palais pour patauger avec nous dans ce bourbier ?

Jonas avait passé les dernières minutes à appréhender cette question, mais il n’aurait jamais imaginé qu’elle le frapperait avec une telle violence. Pourquoi était-il là ? Jusqu’à leur maudite mission, la réponse aurait sans doute été évidente : il était entré au Célestium pour honorer son nom, prouver qu’il était un digne fils de la maison Valor et, par-dessus tout, pour marcher dans les pas de son frère. S’élever à la hauteur de celui qu’il admirait tant avait été jusqu’ici l’un des seuls véritable moteur de son existence. Une motivation à présent réduite en cendres.

Que lui restait-il alors ? Faire chuter l’Ordre pour ce qu’il avait infligé à sa mère ? Il ne pouvait décemment pas confier un tel dessein à quiconque. Et quand bien même il aurait pu, l’idée même lui paraissait soudain risible. Comment prétendre ébranler une institution millénaire alors qu’il se révélait incapable de terrasser un simple pantin ? Sa faiblesse faisait de son projet de vengeance le fantasme pathétique d’un enfant impuissant.

Dépouillé de ses illusions, Jonas laissa le silence s’étirer sous le dôme du terrain d’entraînement. Pour l’honneur ? Le mérite ? Incapable de s’accrocher au moindre mensonge réconfortant, il chercha une parade pour se tirer de ce mauvais pas, tenta de jouer du mépris hautain qu’il maniait habituellement si bien, mais rien. Il baissa finalement les yeux sur la rainure des dalles entre ses pieds et laissa échapper un soupire défait.

— Je l’ignore, murmura-t-il d’une voix blanche.

L’aveu trancha avec son flegme habituel. Prise de court, Asha entrouvrit les lèvres, mais ravala la relance qu’elle s’apprêtait à formuler. Une gêne s’installa au sein du groupe qui s’échangea quelques regards. Après quelques instants, Astrid se racla bruyamment la gorge et ramassa ses affaires.

— Allez, lança-t-elle en se levant. Assez sué pour aujourd’hui. On décampe. Encore bravo à tous pour ce beau travail d’équipe.

Le reste de la section l’imita et commença à partir vers les portes. Anya s’attarda une seconde de plus près de Jonas.

— Tu finiras par trouver, lui assura-t-elle avec bienveillance. Et pour ton Sigma, je suis sûre que lui aussi s’éveillera, dès que tu seras prêt.

— Anya, tu viens ?

— J’arrive !

Jonas ne répondit pas, le visage fermé. Il regarda ses camarades s’éloigner, emportant avec eux le brouhaha de leurs pas et l’écho de leurs voix. Avant qu’ils ne disparaissent totalement, Talya se retourna vers lui. Elle fut la seule. Jonas soutint son regard empli d’inquiétude avec une sensation viscérale dans au creux de l’estomac. L’espace d’un battement de cœur, il eut la désagréable impression qu’elle lisait à travers son âme. Les yeux de la jeune femme glissèrent au-dessus de lui. Elle fixa longuement le mur dans son dos, comme si elle cherchait à y déchiffrer quelque chose, puis ramena son attention sur Jonas. Elle lui offrit un dernier sourire triste, chargé d’une compassion qu’il ne méritait probablement pas, avant de sortir à son tour dans le couloir.

Le claquement sourd des portes résonna. Jonas demeura seul dans l’immense pièce. Bientôt, un frisson lui parcourut l’échine. Il se releva et, lentement, se tourna vers le mur qu’avait observé Talya. La pierre n’était plus qu’une toile d’encre. Des volutes d’ombres denses s’en échappaient, rampaient sur la paroi avant de s’extirper dans un bruissement spectral. Dans cet entrelacs de ronces sombres se dessinaient de magnifiques roses noires, d’où se détachaient des pétales de suie qui venaient flotter silencieusement autour de lui. L’un d’eux vint s’effacer dans la paume de sa main. Il la referma puis contempla le rosier d’ébène avec la gorge serrée de honte et la conviction que la cruauté du destin ne connaissait aucune limite.

Anya avait tort.

Jonas n’attendait pas que son Sigma se révèle. S’il s’usait corps et âme chaque jour un peu plus pour ne pas y recourir, c’était qu’il refusait de contempler ces fleurs qu’il n’avait que trop admiré par le passé. Ce même noir d’encre. Ces mêmes ronces. Ces mêmes roses…

Celles de Zane.

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