﴾ Chapitre 24.6 ﴿ : Le sang et l'obsidienne

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La lumière s’était à nouveau éteinte autour de Talya. Un gris ondoyant noyait les contours d’une vaste salle dont elle devinait à peine les détails effacés, les portes sculptées, les fenêtres aveugles, les grands rideaux qui ondulaient avec la brise et les ombres du mobilier. Une mélodie flottait dans l’air. Une mélodie que Talya reconnut avant même d’en déceler l’origine. Elle lui serra la gorge dès les premières notes.

Au centre de la pièce, derrière les formes esquissées d’un piano, la fillette aux longs cheveux d’or et à la robe blanche chantait. Comme lors du premier rêve qu’avait fait Talya au Gouffre Fendu, elle demeurait l’unique source de lumière dans ce monde dévoré par les cendres. Ses mains couraient sur des touches que Talya ne voyait pas. À côté d’elle se tenait la silhouette dont la longue chevelure s’agitait comme des volutes de poussière à chaque fois qu’elle lui battait la mesure. Talya se figura qu’il devait probablement s’agir de sa mère. Devant le piano, Talya remarqua une petite ombre, accroupie dans la poussière. Elle assemblait des cubes les uns sur les autres, tâchant d’étendre sa construction aussi haut que possible.

Talya écouta la mélodie résonner, le cœur serré. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle savait avec une certitude qui dépassait la raison que cette petite chanteuse à la robe blanche comptait plus que tout le reste.

La mélodie gagna peu à peu en intensité. Les yeux fermé, l’enfant chantait et jouait avec une ardeur grandissante, emportée par sa propre musique. Autour d’elle, la poussière sur le sol s’agita soudain. Talya plissa les yeux lorsque quelques partitions se soulevèrent lentement vers le plafond. Un livre glissa hors de la bibliothèque pour les rejoindre, suivi d’un second, puis d’un autre. Les cubes avec lesquels jouaient la petite silhouette se détachèrent de sa construction et flottèrent au-dessus d’elle. Un à un, les objets dans la salle s’élevaient à leur tour en flottant, auréolés d’une douce lumière bleue. Sur les mains de la chanteuse, de fins filaments azur se dessinèrent en suivant le mouvement de ses doigts. Ils s’enroulèrent autour de ses poignets, de ses bras, pris de vie.

L’ombre à ses côtés se leva d’un bond et recula. Elle demeura un court instant immobile, figée par le spectacle, puis sa chevelure de cendre se mit à tournoyer tandis qu’elle pivotait sur elle-même pour se tourner vers la porte. Son corps tout entier se tendit dans un cri que Talya n’entendit pas, mais dont elle ressentit la déchirure jusque dans ses propres os.

Le chant se brisa.

L’enfant aux cheveux blonds rouvrit subitement les yeux. Tous les objets dans la salle retombèrent d’un seul coup. Les livres, les feuilles, les cubes… tous retournèrent au gris, ravalés par la cendre. La fillette, elle, jeta des regards paniqués autour d’elle, le souffle court. Une silhouette imposante rentra dans la pièce et balaya la salle de son regard absent avant de s’arrêter sur la petite chanteuse et ses mains où les derniers filaments célestes s’effilochaient entre ses doigts avant de disparaitre. L’ombre aux longs cheveux se précipita vers celle que Talya devinait être le père et s’agita dans une explication silencieuse. L’autre silhouette sembla hésiter un instant, puis lui saisit les bras pour la calmer. Toutes deux restèrent ainsi un moment à échanger, mains nouées, avant de tourner ensemble leur visage effacé vers l’enfant. Celui de la fillette à la robe blanche se voilà d’appréhension tandis qu’elle aussi tournait la tête.

Vers Talya.

Leurs regards se trouvèrent à travers le gris et la poussière, par-delà ce qui les séparait, et Talya sentit monter en elle le même besoin déchirant que la première fois. Celui de courir vers cette enfant, de l’étreindre et de lui murmurer que tout irait bien, que rien de tout cela n’était sa faute. Elle voulut faire un pas, tendre la main, mais le monde s’effondra autour d’elle, et la cendre l’emporta.

Talya rouvrit les yeux et inspira un cri de panique comme si elle venait d’échapper à la noyade. Elle se redressa brutalement dans son lit, le cœur battant à tout rompre. De l’autre côté de la chambre, Mei se réveilla elle aussi en sursaut. Elle chercha de la main sa lampe sans parvenir à s’en saisir, jusqu’à ce qu’elle trouve enfin le fil et remonte pour l’allumer. Elle s’empara ensuite de ses lunettes et les chaussa, avant de se figer, les yeux écarquillés tels deux Oberins.

Autour d’elle, la chambre entière flottait. Son carnet de dessin, ses crayons, sa lampe, les vêtements pliés sur leur chaise… Ils lévitaient tous dans les airs, suspendus dans la pénombre. Talya observait frénétiquement autour d’elle, le souffle court. Elle ne comprenait rien à ce qui se passait, hormis qu’elle avait chaud. Une chaleur étouffante déferlait sous sa peau comme un fer chauffé à blanc, un millier d’aiguilles qui montaient de son ventre à sa gorge, courait dans la moindre de ses veines. Elle baissa les yeux sur ses bras tremblants et observa les filaments azur qui les parcouraient. Ils s’enroulaient autour de ses poignets, pulsaient au rythme affolé de son cœur. Elle voulut les chasser, s’en débarrasser, ainsi que de cette brûlure qui la dévorait tout entière, mais ils ne partaient pas.

Ils ne partaient pas.

La panique la submergea toute entière. Chaque respiration ratée en déclenchait une autre. L’air refusait de descendre. Elle suffoquait.

Contre le mur d’en face, Mei, hagarde, observait par alternance sa camarade et les objets qui commençaient à tourner dans la pièce, chaque seconde un peu plus rapidement. Une véritable tempête régna bientôt dans la chambre à mesure que les filaments d’éther qui s’échappaient de Talya se transformaient en arcs crépitants. Mei hésita un court instant avant qu’un air décidé s’empare de son visage. Elle serra les poings, se protégea le visage et plongea à travers le chaos. Plusieurs impacts la firent reculer et grogner de douleur, mais elle insista et se jeta sur Talya. Elle l’étreignit alors avec une maladresse touchante.

— Talya ! s’écria-t-elle.

La jeune fille ne lui répondit pas, paralysée. L’ouragan s’intensifiait encore autour d’elles.

— Je suis là ! cria encore Mei en resserrant son étreinte de toutes ses forces. Ça va aller ! Respire !

Les arcs d’éther s’éteignirent soudain. La lampes, les livres, les crayons, la chaise… La chambre entière retomba dans un terrible fracas. Au creux des bras de sa camarade, la chaleur qui brûlait Talya commença lentement à refluer. Sa poitrine se libéra enfin. L’air y revint par courtes respirations d’abord, puis son souffle s’apaisa peu à peu.

— Ça va aller… répéta Mei en se remettant de ses émotions. Je suis là… Je suis là…

Les tremblements de Talya cessèrent, remplacés par un raz de marée qu’elle fut tout autant incapable de retenir. Un sanglot lui échappa, puis un second. Elle agrippa Mei et pleura, le visage enfoui contre son épaule. Mei posa une main hésitante sur ses cheveux et les caressa avec douceur. Talya la sentit resserrer son étreinte et, par-dessus elle, poser un regard sur la pièce dévastée sans le moindre mot.

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