La lumière au fond du trou

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La suite, c’est le bordel. Un pur chaos de corps, de membres, de giclures et de cris. Vieux-Red me pousse sur le côté, j’me pète la gueule dans un coin, près de l’abreuvoir. Lui-même court se planquer derrière une façade. « Le plus grand nombre. Et le shérif » résonne la voix caverneuse du Morne.

Bolton, genou à terre, arrose l’ennemi comme dans un stand de tir. Le Morne sort de l’ombre, tête trouée, Colt à l’affut. Je jure que j’ai vu une des balles du shérif lui percer la poitrine, il a pas bronché, de la même façon que le trou béant dans son arcade n’a pas l’air de l’incommoder. Le Morne l’aligne à son tour, l’œil en berne, sans trop viser. Trois têtes sautent, dont celle de Bolton. Il s’effondre, soulevant un tas de poussières cendreuses. « Continue. Tous ceux à vue » aboie le mort-qui-marche. Le tir suivant fait à son tour gicler quelques cervelles.

Puis le calme s’abat d’un coup. Les gens fuient, apeurés. Leurs cris s’estompent en même temps que leurs formes derrière les façades choquées. Putain de silence de mort. Seuls les éperons du Morne le brise en tintant. Je me calfate entre terre et abreuvoir, essayant de devenir néant. J’vois Vieux-Red, adossé à son muret, hors du champ de vision du Morne. Il me grimace des indications que je comprends pas et que j’ai pas envie de comprendre. J’veux juste disparaître une bonne fois pour toutes. Ma jambe et mon bras troués font un mal de chien, mais c’est secondaire, même courir je pourrais le faire pour sauver mes fesses. Seulement l’angoisse me reprend, encore plus depuis que je sais que les balles du Morne font ce qu’elles veulent. Elles ont jailli, se sont incurvées, ont changé de cap pour tuer le plus de monde possible. C’est presque aussi incompréhensible que de voir leur propriétaire marcher encore, malgré sa tête perforée. Bon Dieu, roi des ondes séquencées, donne un peu de sens à ce qui est en train de se passer, s’il te plaît !

— Bon boulot, j’entends dire Le Morne. Trois d’un coup, tu auras mérité ta récompense.

Je risque un œil. Il tient un petit objet entre son pouce et son index. Une balle de flingue — non, à mieux y regarder, pas une balle de flingue : un bout d’os. Mon crâne se met à vriller, c’est comme s’il m’avait vu — pas le Morne, lui semble trop pris dans ses délires — mais bien ce qu’il tient, la balle organique. Une brusque décharge d’anxiété me fait retourner dans ma planque. Je sais — je sens — qu’elle m’a vu. Que si l’Morne la tire, elle m’atteindra. Comment je sais ça ? Un genre de télépathie comme dans les navets du cinoche ? Ou juste je suis cinglé… Après tout, aujourd’hui tout semble possible. J’me ratatine encore plus.

Vieux-Red, de son côté, n’a jamais aussi bien porté son nom, il est rouge pivoine. Fait sans doute un infar. Non, il compte les temps. J’le vois à sa main pianotant, tandis qu’il tient son S&W de l’autre. Il observe tous azimuts, calcule les angles. Il prépare un coup, le vieux. Soudain, il se met à brailler.

— Enfin tu te montres au grand jour, Rogers.

Le Morne marque une pause. Il crache un gros pavé par terre et pointe son gun sombre vers la planque.

— Cette voix… hésite-t-il, surveillant le coin de façade de son seul œil valide. Oui, c’est ça, Redwan… Et alors ? Tu vis encore ?

Vieux-Red se cale contre le mur, il a vérifié au préalable qu’il était pas trop creux.

— Bien plus que toi, Le Morne. J’me trimballe pas sans vie au grand jour comme toi. L’Enfer n’a pas voulu de ta vieille carcasse ?

— Ah… Faut croire qu’il n’a pas de place pour les gens comme moi là-dessous, plaisante-t-il, l’air sinistre. Le Morne… Tu sais que ce surnom me colle à la peau depuis que tu l’as trouvé. Les gens t’ont toujours imité, c’est pathétique.

Je regrette d’être d’accord avec ce mort-vivant. À cause de Vieux-Red personne ne connait mon nom, tout le monde m’appelle gamin ou « le stagiaire ». D’un coup, j’me reprends, me rappelle dans quelle situation j’me trouve. C’est pas le moment de divaguer, merde ! Trouve un plan pour décaniller !

— Tu préfères qu’on t’appelle Anton Rogers ? C’est moins sexy. Note qu’avec ta tronche actuelle, tu le seras plus jamais !

Il le provoque en m’avisant en coin, le vieux. Il a une idée, et j’espère que c’est une putain d’idée de génie.

— T’es gonflé, siffle Le Morne, en avançant prudemment vers l’angle. On dirait que t’as oublié ce que tu m’as fait. Tout ce qu’il se passe, tu te rends compte que c’est toi qui l’as démarré, ou ton grand âge t’a creusé des trous dans le cerveau ?

Tandis qu’il contourne l’obstacle pour atteindre Vieux-Red, j’peux apercevoir le trou qui se trouve dans le sien, de cerveau. Pas de doute, ce type qui est en train d’essayer de débusquer le vieux cinglé ne peut qu’être mort.

— T’étais consentant, Rogers, argue l’autre en se faufilant derrière la baraque. Raconte ça à d’autres.

— Oui, pour ta soi-disant étude sur les synches, je l’étais. Mais, j’y pense… Où a-t-elle été publiée ? Hein, dans quel journal ? Et où est donc ton Nobel ?

— Tu sais très bien ce qu’il s’est passé…

Je vois plus Vieux-Red, je ne fais que l’entendre. Le Morne s’enfonce entre les deux bâtisses. Il demande à son arme de garder le vieux en vie.

— T’as compris comment, Redwan ? C’est ce petit, là ? fait-il pointant une fraction de seconde son monstrueux Colt vers moi. Un jeune synchrone, comme par hasard. Tu savais qu’il faisait partie de la famille, hein ? Tu voulais lui faire subir les mêmes choses ?

Un saint-quoi ? J’crois que c’est plus de moi qu’on parle. D’ailleurs tant qu’on s’occupe plus de ma personne, j’vais en profiter pour me tailler. J’parviens à me redresser en m’appuyant sur l’abreuvoir comme je peux. Mais ça fait trop mal. Non, j’dois m’accrocher, essayer de me glisser dans un de ces bâtiments.

— Du tout ! J’savais pas qu’il était porteur, mais j’ai compris lorsqu’il a balancé ta boulette de neurones par la fenêtre. Ce petit con m’a jamais dit qu’il connaissait les AOI d’aussi près.

Comme si j’allais le lui dire. Qu’est-ce qu’il croit ? Tout ça ne m’amuse plus, j’me casse d’ici. Dans l’abreuvoir, je vois l’eau croupie tourbillonner. J’me rappelle, de gueule de spirale, sa lame froide, la douleur, et puis la sensation de quitter mon corps avant d’y revenir. Pourquoi je partagerais ça avec Vieux-Red ? J’veux qu’une chose moi, atteindre cette foutue porte ! J’ai mes chances, les deux s’occupent plus de moi. Le Morne disparaît à son tour entre les baraques, j’l’entends pourtant crier :

— Vais me faire un plaisir de fourrer ta vieille gueule de donneur de leçons dans mon Colt. On verra bien qui est le meilleur neurochirurgien après… – Bang !

Je vous le lance, comme ça. Je sais bien qu’un flingue fait pas vraiment ce genre bruit. En réalité, le son est bien plus puissant. Ça a quelque chose de brutal, cruel et définitif. Le monde semble s’arrêter une fois qu’il a été craché. Son écho résonne dans l’air comme une promesse de mort. La mienne…

Qu’importe celui qui vient de crever, je sens que je vais d’office y passer. Non ! J’me débats, me traîne jusqu’à la porte en passant par les trois pauvres marches du perron sur lesquelles je pisse mon sang. J’m’adosse au battant. Pas la force de toquer, alors je donne des coups de tête. Personne répond. J’entends du bruit là où a retenti la déflagration. Je retape ma tête, « S’il vous plaît, pour l’amour de Dieu » j’leur crie, d’une bouche pâteuse. Silence toujours. Je retape. J’en peux plus, j’ai la tête qui tourne. Devant moi, la rue est calme, c’est mauvais. J’tente un dernier coup. Une voix perce « Va-t’en, tu vas l’attirer ».

— Allez vous faire foutre ! que j’réponds.

Puis je me mets à beugler, juste pour l’emmerder. Mes forces m’abandonnent. J’commence à voir flou. Une forme noire s’avance vers moi. Elle parle, mais je comprends pas. Elle tient un revolver. Le Morne vient m’achever. Je recommence à brailler, ma dernière arme sera d’emmerder mon monde ! L’ombre arrive devant moi, immense. Ses mains se glissent sous mes aisselles, j’lui hurle dans les oreilles, il me balance une grosse claque.

— Ta gueule, et bouge ton cul, gamin !

Vieux-Red ? C’est lui qui en a réchappé ? Son visage est rouge vif. Comme s’il saignait. Il me laisse pas le temps d’observer, il me tire en arrière, m’emmène vers la rue. Je veux pas. Veux dormir… Veux crever.

— Laisse-moi… lâche-moi…

— On va l’avoir, m’aboie-t-il en me forçant à avancer. Toi et moi, petit. Accroche-toi.

Pendant qu’on boitille au milieu de la rue, comme deux poivrots, j’le vois balancer ses affaires. Ceinturon, veston, même son éternel chapeau.

— Hé ! crie quelqu’un derrière.

Je sais que c’est Le Morne. Non, c’est la Mort. Vieux-Red s’en soucie pas, ce dingue y croit encore. Il fonce, sans se retourner. Puis vient la déflagration. On se fait crever la tête, on tombe.

Je rouvre les yeux. Passe ma main sur mon corps tout raide. Me suis trompé, suis toujours là. Vieux-Red aussi. Il est debout et fait face au Morne, lequel pointe une arme vers le ciel. C’était un tir d’arrêt. D’un air méprisant, il jette l’arme vers nous, je reconnais mon fidèle Ruger lorsqu’il se plante dans la terre noire. Le fatboy se dresse, bien droit, malgré son orbite trouée et nous observe de son œil unique. Il écarte les jambes et place sa main au-dessus de son étui, là où son revolver attend. Vieux-Red ricane.

— Un duel, c’est ça ? À l’ancienne ?

— T’as peur, Redwan ?

— Oh que non, s’amuse Vieux-Red, sûrement pas. J’accepte. Finissons-en, à la loyale. Donc à armes égales.

— Évidement, lance Le Morne, en sortant doucement son Colt Mammoth de l’étui.

Pendant qu’il retire les balles et que je les vois tomber une à une, j’ai l’impression de les entendre pousser des cris. Elles vivent, elles raisonnent. Elles m’appellent. Quelque chose cloche. J’en suis certain.

— Il a tiré en l’air, dis-je discrètement à Vieux-Red. La balle au ciel va nous retomber dessus.

Le vieux répond pas, il sourit dans sa moustache.

— Laisse faire les grands, gamin. Il a tiré avec ton flingue de fillette. Tes balles cherchent pas les tronches que je sache. Alors, ferme là et observe, plutôt.

Le Morne tend sa main. Vieux-Red lui lance une bastos qu’il vient de retirer de son arme. L’autre la place dans son barillet et referme.

— Une seule balle, fait Vieux-Red, retirant les siennes de son arme. Une seule chance. Celui qui est touché doit quitter la ville.

Je commence à plus sentir ma jambe, j’en ai plus pour longtemps. Vais crever à cause d’un foutu pari. Le vieux a toujours clamé que Le Morne savait pas tirer. Il compte vraiment miser nos deux vies là-dessus ?

Les deux se font face. Je trouverais ça ridicule dans d’autres circonstances. Ma mère m’a toujours expliqué que les duels de la vieille Amérique n’étaient que des légendes, le fantasme des films des débuts du cinéma. Sauf qu’eux s’en foutent. Ces deux dingues vont vraiment le faire… Pendant que je crève à côté.

— Fair and square ! proclame Le Morne, en souriant de façon inquiétante.

Ils se narguent, prêts à dégainer. Le vent passe entre eux et s’ajoute aux soupirs des témoins planqués. Quelque chose cloche, mais ça n’a plus d’importance. Le coup va partir. Tout sera bientôt fini.

J’observe Vieux-Red, ce bonhomme n’a jamais pu s’empêcher de jouer. Il mise toujours tout ce qu’il a sur un numéro. C’est un insupportable parieur qui méprise la vie et baise sans cesse avec la chance. Son sourire, perdu dans sa moustache, en dit long. Il s’apprête à jouir. Il trépigne. Il a prévu autre chose. Ce n’est pas son six-coups qu’il va brandir. Quelque chose brille dans sa main gauche, celle que le Morne ne surveille absolument pas. Un détonateur.

J’avise l’autre, j’vois les vêtements que Red a largués pile sous ses pieds. J’comprends tout ! Il va refaire le coup du tétraconte ! Le Morne est foutu, fini, il va exploser… Pourtant, il sourit.

Un faisceau tombé du ciel traverse l’air en un chuintement véloce, la main gauche de Vieux-Red éclate, laissant le détonateur valser en l’air et se loger dans le sable noir. Mon mentor s’effondre à côté de moi, hurlant de douleur. Il tire, mais son coup s’enfonce dans le sol. Quel con, il a vraiment cru que les balles de son ennemi ne rentreraient pas dans mon flingue. Si j’étais pas sur le point de claquer je sourirais. Me sous-estimer, moi comme mon arme, lui aura finalement couté la vie. Ça n’a plus d’importance. Le monde semble se brouiller. Je vois le détonateur et quelques doigts de Red plantés dans les poussières cendreuses. Le Morne se presse pas. Il a gagné. Il s’abaisse, ramasse ses bouts d’os comme on cueille des fleurs.

— Mes petites amies fonctionnent avec n’importe quelle arme, mon bon docteur Redwan, dit-il de sa voix éraillée en cherchant dans sa pochette de petite pièces de métal. Quant au coup des explosifs, c’était bien tenté, mais prévisible. Tu as oublié le nombre d’années de travail qu’on a en commun ? Je connais tous tes coups.

Il avance vers nous. Prend son temps. J’essaie d’attraper le détonateur, j’ai du mal à ramper jusque-là. Le Morne adapte ses douilles faites maison sur ses balles fidèles, puis les encoche dans le barillet. Il relève le chien de son revolver en un cliquetis. Je tire de toutes mes forces, bouffant la terre noirâtre, j’dois l’atteindre. C’est bon, je l’ai !

— Peine perdue, déclare l’homme qui se tient derrière l’immense revolver noir.

Il a raison, il est hors d’atteinte du souffle de l’explosion. On a perdu. Vieux-Red braille comme un demeuré. Son Smith&Wesson 1856 Ruler gît à côté de lui, de toute façon vide. Une balle met fin à son vacarme, puis l’œil sombre revient vers moi.

— Bien essayé, gamin, conclut Le Morne.

Il semble triste. Je vois le ciel à travers le trou de son crâne, une étoile y brille, lointaine. Pendant qu’il me tranche lentement la glotte, je la contemple. Lorsque tendons, jugulaires, et gorge se rompent, j’ai l’impression de voir sa lumière clignoter, comme si elle émettait un signal. Mes os se rompent sur le trajet de la scie, mon crâne quitte ma colonne vertébrale. Dieu me parle en séquences lumineuses… ..

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