Nuit agitée
de
Eric LAISNE

On avait avalé notre cachet — on était payés pour ça — et on se regardait les uns les autres, en espérant que rien ne survienne avant l’aube. La tête bien calée entre deux oreillers, je ne pouvais pas voir Bilal, Corinne, Stéph et Valentine, installés dans les lits de ma rangée. Hugo, Michel, Clarisse et Annie — déjà sanglée — me faisaient face. Le lit de Nathan restait inoccupé.
On espérait tous que cette nuit fût la dernière. Cela aurait signifié la fin du protocole. Ils auraient pu alors nous relâcher, satisfaits d’avoir noté chaque conséquence de cette saloperie. Vu le rapport bénéfices/risques de ce truc…
En même temps, Ricardo avait l’air de bien le supporter. Enfin, d’après mes souvenirs. Je crois qu’il s’appelait plutôt Orlando. Bref, ça se terminait par « O »… Mis à part l’œdème qu’il nous a fait au départ.
Comme tout le monde, on avait noté des désagréments classiques dès le matin de la première prise : quelques céphalées ou étourdissements, certains voyaient un peu moins bien... Et évidemment, les nuits « agitées », comme on dit. Mais ça, tout le monde l’a subi à des degrés de gravité divers.
L’infirmière, après m’avoir menotté, éteignait la lumière du dortoir sous la surveillance de l’œil noir et impassible de la caméra. Nous cherchions à comprendre ce qui pouvait bien se tramer. Dès lors, une angoisse sourde s’emparait de nous à la tombée du jour. Une tension qui, paradoxalement, ne freinait en rien un endormissement qui, minute après minute, venait nous éteindre ; déclin inéluctable.
Entravé comme je l’étais, je n’avais plus aucune chance de me réveiller dans le jardin au petit matin, les pieds boueux, la tête trempée de rosée. Annie, elle, s'en était prise aux soignants en tentant d’étrangler un interne.
Les essais ont continué. Nos journées n’avaient rien d’exceptionnel. On tuait le temps à lire, à faire des jeux de société, à regarder la télé. Mais à la tombée du jour, à partir de 18 h 30 — l'heure de la dernière prise avant le repas — l’atmosphère se tendait.
L'équipe médicale se faisait plus nombreuse, les infirmières allaient et venaient, on appelait du renfort pour préparer nos lits. Affronter la nuit. Au fur et à mesure, on renforçait la sécurité autour de nous, dans la salle et sur l’ensemble du site.
À la quatrième nuit, alors que chacun de nous portait des entraves, le directeur du protocole est venu nous révéler ce que nous faisions durant notre sommeil. C’est là qu’il nous avait également avoué que Nathan était toujours introuvable. Ce qui est dingue, c’est que je suis incapable de me rappeler de l’énumération des faits énoncés, mais je me souviens bien de l’absence de Nathan, du fait que personne n’avait réussi à retrouver la moindre trace de lui.
Ce soir, avant de sombrer, je relis, amusé, les effets indésirables du Synaptol, nouveau régulateur des troubles de l’humeur :
« Très fréquents (plus de 10 % des personnes) : maux de tête, fatigue, irritabilité, somnolence, perte de mémoire, ralentissement des idées, troubles de l'élocution, sensations vertigineuses, dépression. Fréquents (1 à 10 % des personnes) : nervosité, insomnie, troubles de l'équilibre, vision trouble, nausées, éruption cutanée. Effets indésirables de fréquence indéterminée : œdème des membres, augmentation de la pression intraoculaire, photosensibilité, œdème de Quincke. Dans certaines circonstances : réactions paradoxales avec augmentation de l'anxiété, agressivité, troubles du comportement, hallucinations, amnésie antérograde, agitation nocturne extrême. »
À croire que nous sommes tous des personnes exceptionnelles.
Je replie le papier dans la boîte de ce médicament, offert en souvenir de nos bons services, et la donne à ma femme. Elle sangle ma camisole de couchage, ferme la porte de la cave à double tour — où je dors depuis mon retour du laboratoire —, arme l’alarme de la maison et son pistolet d’autodéfense.
Ensuite, je sais qu’elle s'adonne au même rituel que moi, en silence, juste avant de fermer les yeux : espérer de toutes ses forces que je n’aie pas une nuit trop agitée.
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