Chapitre 20
Le crépuscule teinte les cumulus tonnant à l’ouest d’un orange incandescent, comme les braises d’un immense fourneau de forge. Le pavé de la route et les bosquets en bordure sont couverts de cet éclat inhabituel. Je mets un temps à remarquer, parmi toutes ces nuances de rouge, les liserés ardents aux fenêtres d’une bâtisse transpirant une fumée noire épaisse. Des villageois jettent des seaux d'eau sur la maison du bourgmestre. Ici et là, des hommes et des femmes essaient de coordonner la foule afin de lutter efficacement contre les flammes. Qui ? Gnevvuk n’est pas dans son lit. Or, si cet idiot avait, tout comme moi, eu une petit soif nocturne, Margote et moi l’aurions croisé. Je cours droit vers l'incendie, cherchant parmi les villageois des hommes vêtus d'uniforme, des gardes, car j'ai besoin de savoir. Comment cela a-t-il tourné aussi mal ? Mon ami, j’espère que ceci n’est pas ton œuvre.
D'ici, la chaleur est pesante, suffocante. Une chaîne se forme, acheminant des seaux remplis de terre et rapidement déversés aux quatre coins de la maison. J’encadre ma bouche de mes mains, appelant son nom.
- GNEVVUK ! GNEVVUK !
Pourtant, je sais déjà, à cet instant, que Gnevvuk est à l’intérieur. Une voix tonne ordre sur ordre, à peine plus forte que les craquements de la maison et le hurlement des flammes. Le garde que je cherchais. Je parviens à sa hauteur :
- Où est le bourgmestre ?
- Le bourgmestre ? Bien sûr. GARDES ! SAISISSEZ CET HOMME !
Deux gardes se jaugent, évaluant la logique de l’ordre donné dans leurs regards indécis. Doivent-ils vraiment lâcher les sauts qu’ils ont en mains et cesser d’aider à maîtriser l’incendie, tout ça pour se saisir d’un homme visiblement sorti tout récemment de son lit, et non des flammes. Est-ce vraiment la priorité à cet instant ? Qu’ils réfléchissent, j’ai à faire chez le bourgmestre.
- HÉ ! STOP ! JE VOUS ARRÊTE !
- Pourquoi au juste ?
- Pour… Ce n’est pas vous qui…
Le garde affiche une expression résignée. Comme s'il comprenait quelque chose. Comme si ces événements étaient l'aboutissement de faits qu'il avait jusque-là considérés sans importance.
- QUI QUOI ?
- Je ne sais pas, le bourgmestre recevait quelqu’un… Je pensais qu’il s’agissait de…
- Gnevvuk ! Vous l’avez vu ? Où ça ?
- À l’intérieur, mais je vous interdit de fouiller ce four. Fichez le camp ! C'est ce que vous avez de mieux à faire.
- Y a un accès quelque part ?
- Vous ne voyez pas ? On ne peut pas venir à bout de l'incendie. Et puis… Tout a déjà dû brûler à l'intérieur.
Si Gnevvuk est là, j’y vais. Je n'ai fait qu'un pas quand sa main saisit mon épaule.
- Attendez ! Vous êtes complètement fou ! Vous ne sauverez personne là-dedans.
« Fou », je ne sais pas. Fiévreux, c’est sûr. « Personne » qu’il dit. Moi aussi à présent, je comprends. Je comprends ce que Gnevvuk poursuit dans l’incendie. Je comprends ce qu'il a l'intention de faire, et cela m'effraie. D’un coup d’épaule, je me dégage de la prise du garde. Je dois essayer.
La plupart des villageois s’est résigné à simplement observer la maison du bourgmestre se consumer ou à étouffer les braises menaçant leurs propres maisons. La terre jetée aux pieds des murs est désormais un monticule couvrant les portes et fenêtres du rez-de-chaussée. Grimper à l’étage est inenvisageable avec un corps en si piteux état. Épaule et flanc cumulés, j’ai plus de points qu’une poupée de chiffon. Je jette mon dévolu, et plusieurs coups de pieds, sur un haut de battant de porte préalablement dégagé à la main.
La chaleur émanant de la bâtisse consume la poussière de mes vêtements, et mon corps se met à transpirer dans le vain espoir de baisser sa température. L’intérieur est un immense four crachant une fumée noire et saturée de cendres ardentes. Je tousse autant que j’aboie après mon ami quand je perçois au fond des flammes une voix appelant à l’aide. Je brave la chaleur sans réfléchir, sans prévoir aucune issue, sentant soudain ma peau rôtir comme de la viande en broche. Deux abrutis. Voilà ce que nous sommes. Le bourgmestre use ses forces sur une lourde table en bois, sous laquelle sont coincées ses jambes. Je joins mes efforts aux siens, criant au contact du bois brûlant. Évidemment que le bois est brûlant ! IDIOT !
- Vous ! Ah ! C’est donc cela ! Une vengeance ! Je vais brûler ici à cause de petites chiures rancunières, à cause de votre jalousie, à cause de la cupidité de cet elfe répugnant !
La table s'alourdit soudain, tandis que deux mains saisissent fermement l’une de mes jambes.
- Sais-tu ce que ça fait d’abandonner ses principes pour voir les siens prospérer, vivre dignement, dans l’abondance, sans crainte du prochain hiver, sans crainte d’une prochaine guerre ! Nos routes désertées ! Un village au bout de l’Empire. Un village sans intérêt, si ce n’est ravitailler l’armée de je ne sais quel impérieux frère. Puis cette bête ! Mes courriers qui s’empilent sur le bureau de mon confrère à Chthonia. Et, soudain, tous ces réfugiés ! Qu’aurais-je dû faire ? Tous ces réfugiés ! Leurs bagages ont moins de valeur que celles de marchands. Alors oui, quand l’elfe m’a proposé son marché, j’ai topé.
Une toux grasse interrompt le bourgmestre. Ma gorge ne différencie plus air frais et fumée caustique. Je sens mon esprit somnoler. Ma vue est déformée par l’abondance de larmes devant mes yeux et le bourgmestre n’est qu’une tache obscure cerclée de masses éblouissantes. Je lâche la table dont la masse fait craquer les os du bourgmestre. Celui-ci pousse un hurlement perçant, mais maintient sa prise, bien décidé à ajouter ma carcasse au festin des flammes. Mon cœur s’affole. Je sens mon esprit prêt à basculer, et la mort au bout de la chute. Je veux vivre. JE VEUX VIVRE !
Ce n’est pas du courage, mais bel et bien de la lâcheté. Car, en pensant ces mots, Gnevvuk quitte immédiatement mes pensées. Chassé par cette saloperie d’instinct de survie. Qu’est-ce que je fous ici ? Je dois sortir d’ici ! Soudain, je sens comme de grosses gouttes huileuses suinter de mon avant-bras, couler sur ma peau, ou plutôt sous ma peau. Mon avant-bras. Celui mordu par… Ma vision croit à plusieurs reprises reconnaître la silhouette d’un chien géant parmi ces nuages noirs émanant du plancher. Impossible. Je dois sortir d’ici ! Une force féroce écrase mon crâne comme on presse le jus d’un fruit mûr. La douleur me plaque au sol. Puis, une voix tonne au fond de mes oreilles.
- À l’aide. Viens.
Je connais cette voix. Mes pomme de main broient mon front, sans effet. Je ne parviens pas à localiser la source de la voix. À la fois partout et nulle part. Proche et lointaine.
- Viens. VIENS !
- FERME LA !
Ma bouche est sèche. Une pensée. Voilà des jours que ni Gnevvuk ni moi n’avons pris cette potion de mère. Peut-être la fièvre. Plus tard. J’ai assez de problèmes à cet instant. Ma jambe. Je dois libérer ma jambe. Mon attention à nouveau tout entière à l’incendie qui me consume peu à peu, je remarque, au-delà des grognements de mes hallucinations et des appels de la voix, que les crachotements du bourgmestre ont cessé. Je lève ma jambe avec plus de force que nécessaire, car les bras du bourgmestre cèdent sans résistance avant de s’écraser mollement sur le plancher fumant.
Je franchis le brasier à grandes enjambées, ne stoppant ma course qu’à l’instant où ma bouche inspire un air moins vicié, c’est-à-dire en passant à travers les cives fondus d’une petite fenêtre. Les monticules de terre cerclant le bâtiment amortissent mieux ma chute que ma tentative ratée de roulade. Je suis à l’extérieur. Affalé, j’inspire profondément. Mes vêtements fument légèrement. Je roule un coup à droite, un coup à gauche et, dans mon empressement,
- EMIR ! Ils sont là !
Je connais cette voix.
- ANYA ?
Je mets un temps à saisir ces propos perdus dans le brouhaha des villageois et la férocité des flammes. Dommage que ce soit en de telles circonstances, mais, voir Anya ainsi, courir vers moi avec ses yeux de renardeau apeuré, là je suis son frère et non son chien de garde. Du moins en ai-je le sentiment et un soudain reflux de souvenirs d’un bébé braillard, d’une fillette collée à mes pattes et… d’une sœur malade. Mes yeux me piquent. Je joue des coudes, faisant voler les villageois sur mon chemin, et atteint Anya.
- Anya !
- Des créatures, des personnes infectées ! Il faut partir et vite !
Derrière nous, depuis la forêt, une marée de points bleuâtres se déverse peu à peu dans le vallon. Des infectés. Autant, en à peine quelques jours… Chthonia ? Ces remparts ont-ils préservé la ville et ses habitants ? Un bref instant, une question tord mes entrailles : où sont père et mère ?

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