4. L'héritage
Le lendemain, l’atmosphère de Brumeval était devenue presque irrespirable. Un brouillard épais, poisseux, coulait dans les rues de la ville, transformant les silhouettes des rares passants en ombres fuyantes. Les écoles étant fermées jusqu'à nouvel ordre en raison des pannes d'électricité massives et Aubin n'avait d'autre choix que de tourner en rond dans la maison vide.
Vers le milieu de l'après-midi, n'en pouvant plus de ce silence étouffant, il décida de sortir pour aller chercher un peu d'air au parc municipal.
- Je viens avec toi, résonna la voix de Milo dans son esprit alors qu'Aubin enfilait ses baskets dans le couloir.
- Le parc est juste à deux blocs, Milo, et il fait encore jour, répondit Aubin à voix basse, secrètement rassuré de la présence du grand chat roux.
- N'oublie pas que je suis chargé de veiller sur vous alors laisse-moi t'accompagner s'il te plait.
La ville semblait morte. Les rideaux des commerces étaient baissés, et une étrange tension flottait dans l'air, comme si chaque habitant attendait qu'une tempête éclate. Milo marchait d'un pas militaire, la queue basse, ses yeux ambrés balayant constamment les moindres recoins sombres des cages d'escalier.
Aubin choisit de couper par la ruelle des Ursulines, un passage étroit et pavé qui serpentait entre deux vieux bâtiments industriels désaffectés et à mi-chemin, trois silhouettes émergèrent de la brume, leur barrant le passage.
Aubin se figea net. Il reconnut immédiatement Léo, le caïd de sa classe, flanqué de deux adolescents plus âgés qu'il n'avait jamais vus. Ils portaient des blousons sombres, et leurs visages étaient marqués par une expression de cruauté froide, presque inhumaine, comme si le climat de violence de la ville s'était infusé directement dans leurs veines.
- Tiens, tiens, regardez qui voilà, lança Léo d'une voix traînante, un sourire pervers aux lèvres. C'est Aubin-la-lune. Qu'est-ce que tu fais dehors ? Tu t'es perdu sans tes parents ?
- Laisse-moi passer, Léo, dit Aubin, la gorge nouée, en tentant de reculer.
Mais les deux complices de Léo s'étaient déjà déployés pour lui couper toute retraite. Aubin était pris au piège.
Soudain, le regard de Léo descendit vers le sol et s'illumina d'une lueur sadique.
- C'est quoi ce sale clébard ? dit-il en désignant Milo, qui s'était posté devant Aubin, les babines retroussées dans un feulement de rage pure. Regarde comment il me regarde, ce monstre. Pousse-toi !
Léo lança un grand coup de pied en avant cueillit Milo au flanc. Le chat fut projeté contre le mur de briques dans un cri de douleur déchirant.
- Non ! hurla Aubin, perdant toute prudence. Laisse-le !
Le garçon se jeta en avant pour faire rempart de son corps, mais l'un des grands adolescents le saisit par le col de son sweat-shirt et le projeta violemment au sol. La tête d'Aubin percuta le pavé. Un flash de douleur blanche lui traversa le crâne. Ensanglanté, le souffle coupé, il tenta de se redresser, mais une botte s'abattit sur son torse, l'écrasant contre le sol.
- Tu vas rester là et tu vas regarder, ordonna Léo, dont le visage semblait presque se déformer sous l'effet d'une haine irrationnelle.
Ce qui suivit fut un cauchemar éveillé. Dans une transe de cruauté gratuite, influencés par la noirceur invisible qui empoisonnait Brumeval, les trois voyous s'enprirent à Milo. Le chat tenta désespérément de se défendre, sortant ses griffes, mordant, luttant avec l'énergie du désespoir. Mais il n'était qu'un chat face à trois brutes. Les coups de pied et de barre de fer plurent sur le petit animal.
- S'il vous plaît... Arrêtez... Je vous en supplie... pleurait Aubin, les ongles ancrés dans la terre, incapable de se libérer de la poigne qui le maintenait au sol. Laissez-le ! Va-t-en, Milo !
Dans un ultime élan de fureur et d'instinct, Aubin déséquilibra son bourreau et projeta sa main gauche en avant, agrippant sauvagement le bras de Léo au moment où celui-ci s'apprêtait à asséner un nouveau coup. Les griffes métalliques de la bague sombre d'Aubin s'accrochèrent dans la chair du caïd, lui arrachant un juron. Dans la mélée, Aubin arracha une poignée de cheveux de la tempe de son agresseur avant d'être repoussé par un violent coup de pied en plein visage. La douleur traversa sa tête et son champs de vision rétrécit. Aubin bascula en arrière et tout devint noir.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, la ruelle était vide. Les trois monstres étaient partis, laissant derrière eux un silence de mort et le rire lointain de Léo qui résonnait encore contre les murs de la rue.
La brume s'était épaissie. Aubin, le visage en sang, le corps brisé par les coups et l'humiliation, se traîna sur les genoux jusqu'au petit tas de fourrure rousse étendu un peu plus loin.
Milo ne bougeait plus. Son pelage de feu était maculé de boue et de sang. Ses grands yeux ambrés étaient mi-clos, voilés par la mort qui approchait. Aubin prit délicatement le corps de son ami dans ses bras, le serrant contre sa poitrine, insensible à sa propre douleur et secoué de sanglots.
- Milo... Non, s'il te plaît, reste avec moi... Ne me laisse pas tout seul...
Dans son esprit, il n'y avait plus de voix. Juste un faible et ultime murmure, un dernier battement de pensée qui s'éteignait : " Désolé... Aubin... " Puis, le fil se coupa.
Milo devint lourd et froid. Porté par une adrénaline née d'une colère pure, Aubin se leva. Il ne ressentait plus la douleur de ses propres blessures. Portant le cadavre de sa sentinelle contre son cœur, il marcha à travers la ville morte, les larmes aveuglant sa vue. Il rentra chez lui, monta les escaliers comme un automate et grimpa l'échelle du grenier.
Il déposa délicatement le corps sans vie de Milo sur le vieux tapis persan, au centre du royaume de poussière où ils avaient été si heureux. Aubin s'effondra à genoux à ses côtés, le visage enfoui dans ses mains ensanglantées, hurlant sa rage et sa détresse alors que la nuit tombait sur Brumeval.

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