Chapitre 1
Il est plongé dans un éclat de lumière.
Rien n’est plus doux que son sourire. Sa main se tend vers moi. J’ai tant envie de l’attraper et qu’elle me montre celui qui apparaît dans mon esprit depuis si longtemps. Qu’elle me dévoile enfin qui il est, ce qu’il me veut, ce que nous pourrions vivre.
Un son terrible retentit dans ma chambre.
Je me réveille en jetant mes draps, prête à me casser la margoulette du rebord du lit. Je saute sur le matelas d’énervement et de fatigue, tel un bébé phoque ronchon. J’enfonce ma tête dans l’oreiller. Pas envie de me lever.
Le garçon-rêve s’efface.
Je le perds encore.
Saleté d’alarme !
Je ronchonne en essayant d’attraper mon portable au sol. Il me glisse des doigts, m’obligeant à me redresser sur mes avant-bras. Je le coupe. Le silence revient, mais ne refera pas apparaître celui que je perds à chaque réveil.
Les deux pieds au sol, je fixe mes pantoufles fourrées. Les deux pastèques en peluche sur le dessus me sourient. On dirait qu’elles me souhaitent une bonne journée. Ce qui n’est pas foncièrement vrai.
Mes journées n’ont rien de souhaitable. Du moins, pendant 182 jours. L’autre moitié de l’année, disons que j’ai des affaires de cœur à régler.
Aujourd’hui, c’est mon dernier jour dans la supérette de mon quartier. Je n’ai pas renouvelé mon contrat. Six mois, c’est déjà beaucoup niveau charge mentale. Je ne sais plus comment je faisais avant de tout quitter. Avant de laisser derrière moi ma copine, mon travail de libraire et mes parents. J’ai claqué la porte à ce passé qui me bouffait.
Ça fait trois ans.
Trois ans que j’ai pris une décision pour mon avenir.
Pour moi.
Si j’étais restée, je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui. Au même point, j’imagine. C’est-à-dire le cœur en bouclier et dix mille bouts de verre enfoncés en profondeur dans la chair.
Quelque part, c’est un peu grâce à mon garçon-rêve tout ça. Il est apparu une nuit, alors que je somnolais. C’était après une dispute avec Sonya à propos d’un verre sale.
Je suis restée cinq ans avec Sonya. Cela n’a pas été de tout repos, et je ne me souviens plus d’avoir été heureuse avec elle. Elle m’a épuisée moralement et mentalement. Il y avait toujours un truc à redire, un besoin compulsif de plus. Et à un moment, je ne pouvais plus rien lui donner. Elle m’avait asséchée. C’est là que les cris ont commencé et qu’il est apparu. Le garçon-rêve.
Pourquoi est-ce que je pense à un garçon ? Je ne sais pas. Une intuition. Je ne vis plus que par intuitions et jeux de hasard depuis trois ans.
La première fois, c’était pour savoir si je devais quitter Sonya. J’ai lancé une pièce. Elle est tombée sur pile, alors j’ai fait mes valises et je suis partie. J’ai juste laissé une lettre derrière moi. Elle ne m’a jamais couru après, pas de coup de téléphone, pas de crise de larmes. Silence radio. Il se peut que j’aie de fortes difficultés à parler de mes émotions à voix haute, mais tout est bien différent sur le papier. Tout est limpide, évident. Je n’ai peur de rien sur du papier. Ni de bégayer ni de mélanger les mots, créant des phrases imbitables.
En me levant, j’attrape les affaires que j’ai déposées sur une chaise la veille. Je déambule jusqu’à la salle de bain. Je n’ai que trois pas à faire pour y accéder. Ma chambre de bonne est bien ce qu’elle est : une pièce avec un lit, un évier, une table avec plaque de cuisson, un ordinateur et une commode. Le pipi, c’est toujours au fond du couloir, et à partager avec Jérôme, le gamer, et Roger, le retraité pas loquace.
Six mois.
C’est tout ce que je peux tolérer. Cet endroit est le pire que j’aie pu trouver sur ma route. Mais peu importe. Je le quitte dans deux jours.
Mon sac de voyage est prêt depuis un bon mois, comme la pochette cartonnée où sont répertoriés tous les documents de mes prochaines destinations et voyages.
182 jours à travailler dans n’importe quoi, avec des cons ou des empotés, parfois des gens doux et charmants, pour 183 jours à le chercher. Oui, mon objectif de vie est de trouver le garçon-rêve coûte que coûte. Il en va de ma vie et de mon cœur brisé. Je sais qu’il est quelque part. Mon instinct me pousse à le trouver. Alors, je laisse le hasard choisir et lance le générateur de contenus et de pays.
Il y a trois mois, je suis tombée sur l’Asie. Deux semaines plus tard, trois pays m’ont été choisis de façon aléatoire : la Chine, le Japon et la Corée du Sud.
En attrapant un dé dans ma boîte à dés, j’ai tiré le chiffre 2. Ce qui signifie deux villes dans lesquelles le chercher.
J’ai encore lancé un dé, deux fois. Les chiffres 15 et 26 sont apparus. Alors, je suis allée sur un site où sont répertoriées toutes les villes et j’ai noté chacune d’elles dans un carnet.
Chine : Jinan/Guiyang.
Japon : Sakaï/Himeji.
Corée du Sud : Hwaseong/Paju.
L’année dernière, à Rome, je l’ai ressenti. Cependant, un mouvement de foule m’a empêchée de le voir. Je me suis affalée au sol, percutant la roue d’un fauteuil roulant. En me redressant, la sensation avait disparu. Ça n’a jamais été aussi fort que là-bas. La volonté des dés me donnera ce que j’attends. Un cœur avec qui je serai heureuse, avec qui je partagerai plus que des cris et de l’amertume. Je sais bien que la vie ne se résout pas à trouver la bonne personne. Pourtant, c’est ce dont j’ai besoin. J’en ai toujours eu besoin, de cet autre.
Je m’essuie le visage, m’habille. Tous ces gestes sont d’un tel ennui, comme le sérieux de ma tenue. Un tee-shirt noir avec le logo de la supérette et un pantalon terne. Rien dans cette tenue ne me ressemble. Mais voilà, pour être moi, il faut que je parte. Ici, je ne suis qu’une machine à faire du fric.
Je tente, brièvement, de dompter l’épi de ma frange. Rien à faire. Je le laisse et brosse mes cheveux. Trois coups suffisent. Il est fini le temps où je passais un bon quart d’heure à démêler ma tignasse. Plus de cheveux longs, plus de coiffures savantes. Après tout, la coupe au carré me va bien mieux. Bon, c’est encore un peu trop long, mais je n’ai pas envie de m’en occuper.
Je jette un dernier coup d’œil à mes cheveux, avant de claquer la porte. J’y enferme le peu de moi-même que j’y ai glissé depuis les six derniers mois. C’est-à-dire le poster d’un épagneul breton dans un champ de fleurs, un drapeau LGBTQIA+ qui fait la gueule, un plaid Inuyasha qui me rappelle qu’à quatre-vingts balais, je regarderai encore des animes, et la peinture de deux créatures chelou faite par un artiste ambulant : un quinatore, requin à cinq cornes façon chibi dark, et un chiche-face (ouais, le nom n’est pas ouf), crayonné façon film d’horreur, avec son corps de loup-garou tout décharné.
Mon portable vibre.
Je regarde l’écran.
Une notification me prévient d’un nouveau commentaire sur la plate-forme où je partage mes histoires. J’arque un sourcil. En trois ans, je n’ai jamais reçu autant de commentaires sur une de mes histoires. Comment le quotidien d’une caissière peut-il intéresser du monde ? Est-ce que ce sont toutes les anecdotes qui plaisent ou la tragique vérité sur l’héroïne qui rentre chez elle, le cœur malade de vivre ? Bientôt, Anne-Louise, celle que je vois comme mon alter ego, aura la chance de partir avec moi, dans une nouvelle aventure au bout du monde. Fini les grands timides qui font tomber les dix mille cartes que contient leur portefeuille. Au revoir, maman de cinq enfants complètement dépassée et qui cherche à payer deux fois (rentre chez toi, Madame, et prends vingt minutes pour toi, seule dans la salle de bain : un peu d’encens, une bougie et de l’eau chaude avec une musique relaxante). Bye-bye, les blagues à deux francs six sous, les commentaires graveleux, les mamies avec leur carte de fidélité de la mauvaise enseigne… ou le groupe d’ados avec leur langage qui accroche l’oreille. Fini la foule, le bruit, l’impatience et le manque de reconnaissance. Fini la caisse enregistreuse et le comptage de fin de journée. L’horreur !
Fini… Jusqu’à notre prochain emploi, Anne-Louise. D’ici là, j’ai espoir que mon premier roman m’offre un salaire suffisant pour ne pas retourner à la vie cruelle de salarié. Les patrons. Les horaires. Les gens… Ça va bien quand on a encore vingt ans. À trente et un ans, j’espère avoir droit à la clémence d’une vie plus douce. Juste un petit peu. Juste pour savoir ce que ça fait, la stabilité émotionnelle.
Je descends l’escalier, les yeux rivés sur mon portable.
Les réseaux sociaux fonctionnent plutôt bien. Les anciens vlogs et les posts de mes derniers voyages sont encore commentés. Les quelques vidéos que je poste rapidement concernant mes histoires sont vues, lues et encouragées. Et visiblement, certains ont déjà précommandé un livre pas encore sorti. Disons que c’est un très bon début. Merci, Voyages. Merci, Garçon-rêve, de me faire bouger dans toutes les directions.
Après tout, c’est pour lui que je voyage. Pour le trouver. Pour être certaine qu’il existe.
Je suis folle. Je le sais.
Qui part au bout du monde pour chercher un rêve ? Un rêve flou, qui plus est !
Ce premier roman n’est qu’une fiction pour tout public. Juste la vie d’une caissière.
Une vie qui me donne envie de partager une part de moi.
Quant à partager mon rêve, mes doutes, mes victoires… et les voyages qui forgent ma reconstruction, je suis sur un nouveau projet.
Écrire, c’est avoir envie de vivre et de voir. D’exister, quoi !
En arrivant dans le vestiaire, je croise Martine, ma collègue. Quarante-cinq ans, deux ados à la maison et un mari de salon.
Une vie éreintante, vu les poches sous ses yeux qu’elle se traîne chaque jour. En six mois, son visage fatigué n’a pas montré une once de vitalité.
Elle s’approche avec son grand sourire et ses yeux dont l’éclat vacille.
— Alors, bientôt libre ?
Dans un rire soufflé, j’acquiesce.
— Tu ne sais pas la chance que tu as.
— Je suis sûre que tu vas me le dire.
— Et je ne vais pas me gêner.
Elle me donne une tape sur l’épaule, prenant un air théâtral.
— Pas d’attache. Toi, tu peux voler où bon te semble. Disparaître du jour au lendemain. Oh ! J’aimerais pouvoir être encore un oiseau libre. Pas d’enfants survoltés, pas de mari fantôme.
— Avec un peu de chance, quand tu prendras ta retraite, tu pourras dire ciao à tout ce petit monde.
J’aimerais lui dire qu’elle seule peut se le permettre, mais il faudrait sacrifier une partie d’elle et la jeter au loin avec la crainte que le vent ne ramène les remords à ses pieds. Est-ce qu’elle peut au moins se permettre de partir ? C’est la vraie question.
— Ah ! La retraite, c’est dans une autre vie, ma puce.
J’ai l’impression d’être une petite fille quand elle m’appelle comme ça. Malheureusement, je ne le suis plus. L’insouciance est partie, commandée par des besoins pressants de vivre avec le moins de chaînes possible accrochées au corps. L’insouciance est partie avec tout un tas de trucs auxquels je n’ai pas envie de penser. Je veux oublier les coups durs, les tromperies de la vie, le poids du monde et des autres.
Je lui souris en fermant mon casier. J’ai compris que vivre, c’est abandonner un environnement toxique et les gens qui s’y sont habitués. Ils slaloment comme des bourriques pour éviter les tracasseries, sans voir la douleur qu’ils amassent dans leur cœur. Ça me donne envie de pleurer !
Franchement, je ne pourrai plus y faire face. Il en va de ma santé mentale. Il y a suffisamment de fous qui traînent en liberté. Je n’en serai pas une de plus.

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