5.
— J’ai rien vu, Isa… rien.
— Calme-toi. Les jeunes sont beaucoup plus… à l’aise… enfin, moins coincés qu’on ne l’était. Ils tentent des choses, expérimentent…
— Y a pas de doute possible, Isa.
— J’suis sûre que tu dramatises pour…
— J’te dis qu’y a pas d’autre explication !
Le ton de sa voix le surprend lui-même. Isabelle soupire au bout du fil.
— Ok. Admettons. Et après ?
— Comment ça ?
— Qu’est-ce que ça change ?
Vincent fronce les sourcils, ses lèvres s’entrouvrent. Rien ne vient.
— Est-ce que ça remet en question l’amour que tu as pour lui ?
Vincent hésite.
— Je ne sais pas…
Ses épaules s’affaissent. Il s’enfonce dans le canapé.
— Je ne sais pas si je lui en veux, si j’en veux à ce Naïm ou à la terre entière… si je m’en veux…
— En quoi ça te concerne ?
— C’est quand même mon fils !
— C’est sa vie !
Vincent ouvre la bouche. Toujours rien. Ses lèvres se serrent.
— J’aurais voulu le savoir… partager ça avec lui…
Isabelle soupire à nouveau.
— Je comprends. Les miens ne me disent pas le quart de ce qui se passe dans leurs vies. C’est frustrant, mais nécessaire.
Vincent hoche la tête.
— Quand sa mère nous a quitté, je me suis promis de tout faire pour qu’il ne manque de rien.
— Je sais…
— J’avais passé une sale journée et le soir, à table, j’ai craqué.
Vincent renifle.
— Il a posé sa petite main sur mon bras et m’a dit que j’avais le droit de pleurer. Que ça lui arrivait aussi quand sa mère lui manquait trop.
— Oh, Vincent…
Vincent secoue la tête, un rire discret lui échappe.
— « Tu crois que les larmes des crocodiles font déborder le Nil ? ». Je lui ai dit que c’était fort possible…
—
Les bras croisés, adossé contre la cheminée, Vincent observe l’ordinateur sur la table basse. Son regard ne cille pas. Sa respiration est lente, presque imperceptible.
Il se tapote le menton.
Ses mains se serrent dans son dos.
Il déambule dans la pièce.
— Est-ce que j’ai le choix ?
Il se penche sur l’appareil et relève l’écran, puis le referme aussitôt.
— Pour dire quoi ?
Il lâche un râle, enfouit son visage dans ses mains.
Il relève la tête, se mord la lèvre inférieure.
Sa main se pose sur l’ordinateur, s’immobilise sur le métal froid.
Le silence.
Il tressaille.
Puis il l’ouvre.
Clique sur « nouveau message ».
Ses doigts tapent, s’interrompent, repartent.
Il hoche la tête, grimace, souffle.
Hésite, efface, recommence.
De longues minutes s’écoulent.
Il se recule et observe l’écran. Ses yeux vont de gauche à droite, tandis que ses lèvres récitent en silence :
Naïm,
Je suis Vincent.
J’ai besoin de te rencontrer.
Voici mon numéro.
Sa gorge le démange.
Son regard se resserre.
Le curseur se déplace sur « envoyer », mais sa main s’arrête.
Il soupire.
Clique.

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