Chapitre 8 2/2
Pratiquement au même moment, dès la fin de la conférence de presse, Paul s’était fait attraper par le juge Derien qui lui avait demandé de le suivre dans son bureau. Étant en charge du dossier de la victime de Dirinon dont il était le responsable d’enquête, il n’avait pas pu refuser.
Il ouvrit son cabinet, semblant nerveux, et précéda Morvan à l’intérieur :
— Ne faites pas attention au désordre, je suis un peu débordé. En plus, il nous manque des greffiers. On doit nous-mêmes rédiger une partie des procès-verbaux d’audition. Rendez vous compte, depuis que je suis arrivé il y a trois mois à Brest, je ne rentre pas chez moi avant 21 heures.
Morvan soupira intérieurement, espérant qu’il n’avait pas été entraîné là juste pour écouter les plaintes du jeune juge.
Celui-ci poussa quelques piles posées sur son bureau, libéra un siège encombré de dossiers et invita le gendarme à s’asseoir.
— Que puis-je pour vous, monsieur le juge ?
— Je vous en prie, si vous voulez bien, appelez-moi Kévin. Vous avez sans doute l’âge d’être mon père.
On peut dire qu’il savait choisir ses mots, ce juge d’une trentaine d’année, se renfrogna Paul, sans rien dire. Il n’avait que 49 ans, il n’était pas si vieux ! Et Kévin, quel prénom terrible ! Encore un qui devait être né entre 1990 et 1995, ils avaient fleuri durant ces années-là.
— Bien, Mons… Kévin, que puis-je pour vous ? insista le gendarme.
— Et moi, comment dois-je vous appeler ? Mon capitaine ?
— Non, vous n’êtes pas militaire, donc capitaine ou Morvan, comme vous préférez.
Sauf dans des cas très particuliers, il était contre les familiarités, le tutoiement et le fait de s’appeler par les prénoms. D’ailleurs, Angélique était la seule à qui il s’adressait comme cela. Dans ses collègues de la brigade, elle était également la seule à l’appeler Paul.
— Capitaine, donc. Essayez d’imaginer : nous ne sommes que trois magistrats instructeurs au tribunal judiciaire de Brest et nous gérons près de 300 dossiers[1]. Comment voulez-vous que nous réalisions chaque fois une instruction de qualité. Surtout que nous sommes censés instruire à charge et à décharge, double boulot ! Vivement que ces nouveaux postes soient pourvus !
Il avait visiblement besoin de vider son sac, ce juge… En même temps, s’il prenait du temps avec tous ceux qui étaient responsables d’enquête comme lui, ce n’était pas surprenant qu’il soit débordé, se dit Morvan.
— Bon, je me plains, je me plains, mais la chancellerie devrait annoncer la création de postes de magistrats et de greffiers supplémentaires. On parle d’une demi-douzaine de chaque. Ça nous permettra de respirer un peu. Nous sommes vraiment sous l’eau. Après, on se lamente que la justice est lente, mais vu le peu de moyens, c’est pas étonnant.
Morvan n’aspirait finalement qu’à une chose : rentrer chez lui, s’installer dans son fauteuil et écouter ses disques de blues. C’était sa façon à lui de se ressourcer. Entendre les jérémiades de ce juge débutant le saoulait particulièrement. Mais il était là, alors autant essayer d’avancer sur l’affaire en cours et tenter de recadrer le magistrat instructeur :
— C’est pour cela que vous avez voulu que je vous suive dans votre bureau, Mons… Kévin ?
Décidément, il avait du mal avec ce prénom, Morvan.
— Non, bien sûr que non. Où avais-je la tête ? Vous avez certainement mieux à faire qu’à écouter un juge larmoyer sur son sort.
Oui, en effet, songea Morvan, sans rien dire et ne laissant rien paraître sur son visage.
— Donc ? relança-t-il.
— Ah oui ! Je voulais profiter de votre présence au palais de justice afin que nous fassions un point rapide sur l’avancement de l’enquête, sur vos premières constatations et que nous partagions sur les suites à enclencher dès demain. Quand l’occasion m’en est donnée, j’essaye de faire du travail d’instruction de qualité.
En réponse, le capitaine lui expliqua le détail de l’autopsie, que le décès avait été évalué à neuf heures ce matin par le médecin légiste. Il lui relata également ce que lui avait raconté Angélique de l’annonce à la veuve. Il lui fit un point sur l’entretien qu’ils avaient eu avec Jean-Michel Tanguy, le fait qu’il avait bien voulu leur confier son portable.
— Bien, ça, très bonne idée, on va gagner du temps, approuva le juge.
— Oui, je l’ai déjà confié à nos spécialistes. Si besoin, on sollicitera la région[2] à Rennes.
— Vous le sentez comment ce Tanguy, entre vous et moi ?
C’était toujours compliqué, au tout début d’une enquête, de se positionner. Paul avait toujours préféré prendre le temps de peser le pour et le contre, analyser toutes les données, faire des recoupements pour voir les congruences et les incohérences apparaître, mais il fallait bien qu’il se lance :
— J’avoue que son alibi semble tenir la route. Il faudra vérifier avec le bornage du téléphone. Donc pour moi, soit il est innocent, soit c’est un extraordinaire comédien, mais je n’y crois pas vraiment.
— Votre collègue, elle en pense quoi ?
Comment formuler ce qu’elle lui avait dit sans la mettre en porte-à-faux ?
— Il y a un truc qui la gêne, mais elle ne sait pas quoi. Le fait que cela soit lui le meurtrier lui semble trop simple et trop facile.
— Bien, on verra bien par la suite. Demain, vous faites quoi ? Qu’avez-vous prévu en premier ?
— Réunion d’état-major à Landerneau pour faire le point et affecter les ressources. J’ai pensé également lancer une perquisition chez les Guillou et les Tanguy à la recherche de fusils de chasse. Aujourd’hui, c’était un peu court.
— Oui, ça me semble une bonne idée, de faire ça en priorité, je vais vous signer les mandats pour cela.
Au moins, il ne se serait pas déplacé pour rien, se dit le gendarme.
— Je prévois aussi d’aller interroger la veuve et la femme de Tanguy, dans cet ordre-là. On va également débuter l’enquête de voisinage. Si besoin, on demandera le soutien de la brigade de Plougastel.
— Ça me va, c’est parfait, capitaine.
Ce juge-là n’était pas chiant et même plutôt arrangeant. Il serait donc sans doute un appui sur cette enquête et pas un obstacle. C’était une bonne nouvelle. Il se souvenait de certains jeunes magistrats instructeurs voulant faire du zèle dès leurs premières affaires et se comportant mal avec les enquêteurs. Celui-ci semblait s’orienter vers une vraie coopération.
— On se fait un point régulier par semaine, capitaine ?
— Pas de problème, Kévin. Je vous envoie un mail chaque fin de semaine si cela vous convient ? Et on s’appelle s’il y a besoin entre-temps ?
— Parfait. Allez, je vous libère, bonne soirée, capitaine.
— Bonne soirée à vous aussi !
[1] Chiffres cités par le Télégramme de Brest en janvier 2022 (280 dossiers criminels et délictuels pour trois magistrats instructeurs)
[2] Le siège de la direction régionale Bretagne de la gendarmerie se trouve à Rennes.

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