Chapitre 11/2
De son côté, Angélique avait regagné l’appartement qu’elle occupait dans la caserne. En s’y rendant, elle songea, une fois de plus, que la vie de garnison commençait à lui peser. Elle allait devoir réfléchir à se trouver un pied-à-terre en ville, sur Brest sans doute. Si elle voulait sortir, c’était pénible de devoir prendre systématiquement une voiture.
Sans y penser, elle se changea, enfila une robe et des collants, tenue qui mettait en valeur ses formes, puis se maquilla légèrement. Elle glissa ensuite ses pieds dans des escarpins, puis passa un manteau.
Un petit coup d’œil dans le miroir de l’entrée lui confirma qu’elle arborait la toilette parfaite pour aller boire un verre. Si, dans la journée, elle appréciait le confort de l’uniforme militaire, elle ne se sentait jamais aussi bien qu’en civil. Avant de partir, elle récupéra 2 clés à molette — une de 200 millimètres et une de 250, il fallait que cela reste discret — qui étaient posées sur le guéridon. Elle les glissa dans les poches qu’elle avait cousues à cet effet dans son manteau. On n’était jamais trop prudente.
Elle savait que Morvan allait rentrer vers 22h et ce soir, elle avait envie de se changer les idées. Ele irait donc faire un tour à l’Happy Café, un célèbre bar « gay friendly » brestois, rue Jean-Jaurès. Peu de ses collègues étaient au courant qu’elle adorait le karaoké et encore moins nombreux étaient ceux qui connaissaient son inclination pour les femmes avec certitude. Seuls Paul et Clélia étaient au courant.
Elle quitta son petit appartement de fonction et retrouva son capitaine qui l’attendait au pied de l’escalier.
— Waow, Angélique, quelle classe !
— Arrête Paul, tu vas me gêner, fit-elle rosissant de plaisir.
— On dirait un clodo à côté de toi, non ?
Le décalage entre leurs tenues était assez criant.
— Pas du tout, un rocker plutôt, mais en tout cas, tu ne fais vraiment pas officier de gendarmerie, éclata-t-elle de rire
— Parce que toi, tu fais adjudante, peut-être ?
Angélique ressemblait à s’y méprendre à une cantatrice d’opéra avec sa crinière blonde détachée, tombant en cascade sur ses épaules larges, une chanteuse lyrique wagnérienne.
— On prend ma voiture si tu veux ? Je te déposerai chez toi en rentrant, proposa-t-elle.
Entendant un léger cliquetis quand elle se pencha pour entrer dans le véhicule, Morvan s’étonna :
— Ne me dis pas que tu as encore embarqué ces foutues clés à molette ?
— Je te rappelle qu’on n’est plus en service et que là, je fais ce que je veux, non ?
— Tu as raison, fit-il en levant les mains en signe de reddition.
— Et puis comme j’ai l’intention d’aller faire un tour à Brest après, je préfère être équipée, on ne sait jamais.
— En civil, c’est vrai qu’il vaut mieux des clés à molette qu’un Sig[1]…
— Tu vois, tu y viens aussi à ces outils, le taquina-t-elle.
Il maugréa gentiment. Elle avait raison d’être prudente. Le soir tard, malgré les rondes de la police nationale, les mauvaises rencontres étaient bien possibles dans le centre de Brest,
Ils restèrent silencieux pendant les quelques minutes que dura le trajet jusqu’au parking au bord de l’Elorn. La marée était haute et l’eau affleurait le quai.
Ils se rendirent à pied au pub Keltia, sur le pont de Rohan[2]
Par chance, un couple, qui occupait une table au fond du bar, était en train de se préparer à partir. Paul et Angélique les remplacèrent rapidement non sans avoir commandé chacun une bière. Il avait pris une pinte et elle, juste un demi, sa soirée ne faisait que commencer. Elle ne prêta aucune attention aux regards qui l’accompagnèrent lorsqu’elle traversa la salle. De plus, l’allure de son chevalier servant dissuada toute interpellation.
Malgré le brouhaha, ils réussirent quand même à s’entendre.
— Tu viens souvent ici, lui demanda-t-elle ?
— Oui, j’aime beaucoup ce lieu, c’est animé, mais sympa et il y a relativement peu de « viande saoule » ou de gens agressifs.
— Le Breton supporte bien l’alcool, sans doute ? le railla-t-elle.
— C’est une légende, enfin de plus en plus, cette histoire de Bretons alcooliques, assura-t-il juste après avoir bu une gorgée de sa pinte.
Elle était dubitative, mais se rappelait avoir lu qu’effectivement les régions Occitanie, Nouvelle Aquitaine et Hauts de France étaient devant la Bretagne en matière d’alcoolisme[3].
— Tu voulais me parler de ton entretien avec Maryse Guillou, lança le capitaine.
— Ça me fait bizarre d’être ici avec toi, Paul, surtout de te découvrir dans cette tenue, déclara-t-elle, en désignant son cuir, au lieu de rebondir sur les propos de son chef.
— Qu’est-ce que je devrais dire ? Je ne reconnais absolument pas l’adjudante de gendarmerie dans cette blonde incendiaire. Tu vas mettre le feu à Brest tout à l’heure.
Ils travaillaient ensemble depuis plus de trois ans, mais jamais ils ne s’étaient encore vus en civil, en dehors de la caserne. Tous les deux cloisonnaient bien leurs vies. Angélique avait juste été victime de harcèlement du fait de son orientation sexuelle lors de son arrivée à la brigade de Recherches. Radio moquette gendarmerie avait fait son œuvre... Depuis, toute la compagnie se doutait qu’elle n’aimait pas les hommes, mais sans en avoir aucune certitude. Le brigadier-chef incriminé avait été sanctionné durement, Morvan avait été impitoyable.
Lui, étant le responsable de l’équipe, restait discret sur sa vie privée. Elle avait juste appris l’existence de sa femme, avocate, par les rumeurs internes et avait lu un ou deux articles la concernant dans Le Télégramme.
Cet instant de gêne passé, ils retrouvèrent vite leurs habitudes de travail et les échanges directs entre eux.
— Oui, Maryse Guillou, reprit-elle. J’ai découvert un fait intéressant alors que je lui posais une question sans trop y croire.
— Ah bon ?
— Alain Guillou avait souscrit deux assurances vie, une auprès de son employeur et l’autre dans une mutuelle. Et pour les deux, c’est son épouse, Maryse qui en est la seule bénéficiaire.
Paul, comprenant très bien où elle voulait en venir, fit les déductions qui s’imposaient :
— Elle aurait donc un mobile ? L’argent ?
— C’est possible, oui.
— Elle ne fait que se complexifier, cette affaire, grommela Morvan.
— On est au tout début, non ? Ce n’est pas ce que tu m’as dit ? le taquina-t-elle.
— Si, je sais. Si on se résume, qu’est-ce qu’on a ?
Il aimait bien, régulièrement, solliciter Angélique, qu’elle lui fasse un état de la situation. Elle maîtrisait parfaitement l’art d’énoncer une synthèse claire, ce qui l’aidait à réfléchir :
— Alain Guillou, qui travaillait chez Naval Group à Brest, tué d’une décharge de fusil de chasse dans la poitrine, commença-t-elle. Le meurtre a été maquillé en accident de bucheronnage. Ce matin-là, il devait couper du bois avec son ami Jean-Michel Tanguy, mais celui-ci s’est ravisé et a préféré aller courir. Il lui a envoyé un SMS tôt dans la journée.
Elle s’interrompit pour boire une gorgée de bière.
— Ce Jean-Michel Tanguy, sa femme, Josiane et la veuve Maryse Guillou semblent très affectés par le décès de leur ami. Madame Guillou est la seule bénéficiaire des assurances vie de son défunt mari.
Morvan était concentré, comme s’il n’y avait qu’Angélique avec lui dans ce bar.
Elle poursuivit :
— Aussi bien chez les Tanguy que chez les Guillou, on a découvert des fusils de chasse, tous de calibre 12, qui sont partis en expertise balistique. Je pense que les TCIP ont pris en outre ce qu’ils ont déniché comme cartouches aux domiciles. On sait également que le meurtre a eu lieu dans la clairière où le corps a été trouvé, il n’y a eu aucune trace de déplacement d’un cadavre dans la boue.
— Et en synthèse de l’enquête de voisinage, on peut dire que personne n’a vraiment rien vu ou entendu de significatif.
— Oui, tous ont perçu des bruits de tronçonneuse et/ou des coups de feu, mais aucun n’a pu dire de façon cohérente et fiable de quelle direction venaient ces sons, précisa-t-elle.
Morvan prit quelques secondes de réflexion puis poursuivit :
— Tu peux me rappeler ce qui est lancé comme expertises ?
— Les analyses balistiques, celles des plombs trouvés dans la plaie de la victime et puis tout ce qu’ils ont prélevé sur les lieux du crime.
— Espérons que cela donne quelque chose. Ah oui, un point important dans cette enquête, c’est aussi le rôle de la DGSI, qui va s’arroger la partie au sein de l’entreprise…
— Et qui ne nous dira pas forcément ce qu’ils en ont tiré, compléta Angélique
— Non, je sais bien, fulmina-t-il.
Une ride coupait son front en deux, signe de contrariété. On l’aurait été à moins.
Il sembla soudain se détendre et un sourire s’afficha sur son visage.
— Merci, Angélique, c’était clair comme d’habitude, un résumé parfait.
Il termina sa pinte et d’un ton décidé, il lui dit :
— Bon, on y va, je ne voudrais pas gâcher totalement ta soirée, ni que tu rentres trop tard. On a plein de boulot demain avec les interrogatoires des protagonistes.
Elle sourit à son tour, acheva également sa bière et quitta son siège, le précédant au bar pour payer leurs consommations.
Ils se retrouvèrent dehors, dans la fraicheur d’une nuit de janvier. Le vent d’ouest s’était levé, leur apportant les effluves pleins d’embruns de l’océan.
— J’adore cette odeur, pas toi, Paul ? fit Angélique en remplissant ses poumons d’air marin.
Lui aussi inspira profondément.
— C’est pour ça que je suis resté en Bretagne, cette impression n’existe nulle part ailleurs, approuva-t-il.
Le trajet jusque devant chez Morvan se fit en silence, comme s’ils savouraient tous les deux ce moment partagé au pub ainsi que la sensation de faire partie de leur environnement, le sel, l’eau, l’iode.
Elle gara sa voiture devant chez lui et ne coupa pas le contact.
— À demain, Paul, lui dit-elle.
— À demain, Angélique, amuse-toi bien et sois prudente.
— Ne t’en fais pas pour moi, j’ai…
— Tes clés à molette ? compléta-t-il. Je sais, mais quand même…
— T’inquiète pas, je serai là demain matin à 8h comme d’hab.
La nuit serait sans doute courte, mais Angélique était encore à l’âge où le manque de sommeil ponctuel pouvait se gérer assez facilement.
Elle prit la direction de Brest et de la rue Jean-Jaurès. Elle avait décidé, durant quelques heures d’oublier cette enquête et de ne penser qu’à elle.
[1] Le Sig Sauer SP2022 est l’arme de poing réglementaire depuis les années 2000 pour la Police nationale et la Gendarmerie nationale. C’est un pistolet semi-automatique chambré en 9 mm Parabellum avec une capacité de 15 coups
[2] Le pont de Rohan est un pont bâti français franchissant l’Élorn au centre de Landerneau, dans le Finistère, en région Bretagne. C’est l’un des plus vieux des dix-neuf ponts bâtis d’Europe. Construit au XVIᵉ siècle au fond de l’aber qui servait de port, il subit la marée et sépare l’eau douce de l’eau saumâtre.
[3] Source : Santé Publique France.

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