Chapitre 13/1
Vendredi 19 janvier 11h
Après qu’elle eût signé sa déposition, Angélique avait ramené Maryse Guillou à son véhicule. Elle s’était assurée qu’elle était bien en état de conduire avant de la laisser repartir.
Morvan, de son côté, avait été soulever de la fonte durant une petite demi-heure et se sentait prêt pour la deuxième audition de la journée.
Le brigadier Kerléo accompagna Josiane Tanguy jusqu’à la salle réservée, la même que celle qui avait accueilli Maryse Guillou deux heures plus tôt.
— Asseyez-vous, Madame Tanguy. Désirez-vous quelque chose à boire, thé, café, chocolat chaud, ou simplement de l’eau ? lui demanda Morvan.
— Je veux bien un verre d’eau, s’il vous plait.
Le capitaine lui ramena un gobelet. D’un regard, il vérifia qu’Angélique était prête, et débuta l’audition. Comme plus tôt dans la matinée, il répéta les mêmes mots sur le cadre de cet entretien et la nécessité de signer le PV papier à la fin.
— Bien, nous commençons alors. Pourriez-vous me donner vos nom, prénom, date de naissance, adresse et profession, Madame Tanguy ?
— Tanguy Josiane, née Lemoal le 12 septembre 1976. J’habite au 35 rue Alan Stivell avec mon mari Jean-Michel. Je suis coiffeuse à mon compte, dans le bourg de Saint-Urbain.
Sa voix était calme, détachée, presque comme si elle n’était pas présente, ce qui intrigua les gendarmes
— Vous avez des enfants ?
— Oui, Chloée et Jérémie. Ils sont en pension et ne rentrent que pour les vacances.
En parlant de ses petits, Angélique remarqua que son regard avait semblé s’illuminer un peu, puis cette étincelle dans ses yeux s’était éteinte. Elle se demanda si Morvan l’avait noté, lui aussi.
— Merci. Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’est passé pour vous durant cette matinée du 17 janvier, soit avant-hier ?
Elle réfléchit quelques instants, semblant rassembler ses souvenirs puis se lança
— Je me suis levée à sept heures, comme tous les jours. Je suis descendue préparer le petit déjeuner pour moi et mon mari. Il m’a rejoint vers sept heures et quart. Nous avons mangé tous les deux en écoutant France Info à la radio. Il m’a rappelé qu’il devait aller couper du bois avec Alain, mais qu’il aurait préféré faire du jogging. Il a enfilé un manteau pour aller voir dehors ce qu’il restait comme bûches, puis, en rentrant m’a dit : « C’est bon, il y en a assez pour deux ou trois hivers. Je vais aller courir. ». Et il lui a envoyé un SMS.
— Merci de ces précisions, madame Tanguy, mais parlez-nous plutôt de ce que vous avez fait, vous.
Un peu déstabilisée par la remarque, elle bougea légèrement sur sa chaise, puis, se reprenant, elle poursuivi d’une voix monocorde :
— J’ai été débarrasser la table du petit déjeuner, puis j’ai mis les affaires dans le lave-vaisselle avant de le lancer. Ensuite, j’ai été démarrer une machine à laver. Mon mari change ses habits chaque jour, parfois plusieurs fois dans la même journée. Il ne supporte pas la saleté ou les odeurs de transpiration.
Surpris par la teneur de ses propos, il ne l’interrompit pas. Il avait senti qu’elle avait besoin de se raconter, de parler de son quotidien pour, peut-être, aborder autre chose par la suite. Il attendit donc qu’elle s’arrête d’elle-même.
— Ensuite, que s’est-il passé ? relança Morvan.
— Quand je suis revenue du cellier, Jean-Michel se changeait pour aller courir. Il buvait un autre café.
— Quelle heure était-il ?
Elle prit quelques instants de réflexion, puis répondit :
— Il devait être huit heures puisque j’ai entendu les informations sur France Info
— Qu’avez-vous fait ensuite ?
— Je suis montée faire le lit et aérer un peu notre chambre, ranger ce qui trainait par terre. Je suis passée à la salle de bains puis me suis habillée. Quand je suis redescendue à la cuisine, pour donner un coup de balai, Jean-Michel était prêt à partir courir.
Son mari semblait être un vrai macho, songea Angélique. Sa vie, telle qu’elle la racontait, ne paraissait pas tout à fait rose. Heureusement qu’elle avait son salon de coiffure qui devait lui permettre une autre ouverture sur le monde.
— Quelle heure était-il quand vous êtes redescendue ? poursuivit le capitaine.
— Environ huit heures vingt-cinq, mais pas encore huit heures trente parce qu’il était parti quand le flash info de huit heures trente a débuté.
Elle ne se départissait pas de cette voix froide et détachée, comme si elle était totalement extérieure à ce qu’elle racontait, songea Angélique.
— Et ensuite ? relança une nouvelle fois Morvan
— J’ai coupé la radio, éteint la lumière dans la cuisine, puis le couloir, j’ai pris mon sac à main et mes clés et je me suis mise en route vers mon salon de coiffure. C’est là que votre collègue m’a appelée vers treize heures trente me demandant de venir aider Maryse. J’ai terminé la cliente qui était en cours, j’ai fermé la boutique et je suis arrivée.
— Vous auriez la liste de vos clientes du dix-sept au matin ?
— Vous allez les interroger aussi ? s’inquiéta-t-elle.
Sa diction était montée de quelques tons vers l’aigu.
— C’est la routine, Madame Tanguy, nous vérifions tous les dires.
— Oui, mais quand même…
— Vous semblez préoccupée, Madame Tanguy, suggéra Morvan.
— Non, pas du tout, fit celle-ci, retrouvant sa voix monocorde, mais je n’aimerai pas qu’on embête celles qui viennent me confier leurs cheveux.
— Nous sommes dans une enquête pour meurtre, Madame, glissa Angélique de façon sibylline.
— Vous n’imaginez tout de même pas que j’ai quelque chose à voir avec l’assassinat d’Alain ?
Nouvelle montée dans les aigus.
— Nous n’imaginons rien, Madame, nous essayons de démêler les ficelles afin d’identifier le responsable de ce crime, précisa le capitaine.
— … oui, convint-elle d’un filet de voix.
Elle prit son téléphone, le déverrouilla et pianota quelques secondes avant de le lui tendre.
— La liste de mes clientes est là, sur mon agenda en ligne. Vous avez leurs numéros à côté des noms.
— Tu peux noter tout ça, Angélique ? demanda-t-il.
— Je vais faire des photos de l’écran, ça ira plus vite et comme ça on pourra vous rendre votre appareil, fit-elle avec un clin d’œil à Josiane.
Trente secondes plus tard, elle lui restitua son smartphone.
— Merci, Madame, fit Angélique avec un sourire.
Josiane Tanguy saisit le téléphone et la regarda avec un pauvre rictus.
— Avez-vous autre chose à nous dire, Madame, interrogea Morvan.
— Non, je ne crois pas.
Alors qu’elle s’apprêtait à se lever, pensant l’audition terminée, Angélique intervint :
— Juste avant que vous ne partiez, Madame, le rack de fusils dans le garage comportait trois emplacements, or seules deux armes y étaient présentes. Savez-vous ce qu’est devenu la troisième ?
— Euh, je ne sais plus, mais il me semble bien qu’il y en avait trois. Il faudra demander à mon mari. Je peux partir ?
Les gendarmes notèrent eurent l’impression que cette question la gênait.
— Oui, dès que l’adjudante aura imprimé le compte-rendu et vous l’aura fait signer.
— Je pourrai en avoir une copie ?
— Non, le code de procédure pénale ne prévoit pas qu’un exemplaire soit remis en cas d’audition libre. C’est pour cela qu’il vaut mieux relire attentivement avant de ratifier.
Josiane Tanguy sembla perturbée par la réponse. Ses mains reprirent leurs tremblements. Puis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elle acquiesça :
— Bien, je vais tout regarder alors.
Angélique avait lancé l’impression. Morvan alla récupérer la liasse de feuilles dans la pièce à côté. Il lui remit le document et resta à côté de la femme durant sa relecture.
Une fois que celle-ci eût parcouru tout le compte-rendu, Elle leva les yeux en quête d’un moyen pour parapher. Juste à ce moment-là, le capitaine avait sorti un stylo bille et lui tendit.
— Merci, fit-elle, en signant les papiers d’une main légèrement tremblante.
— Merci Madame Tanguy. Je vous raccompagne à votre voiture ? proposa Angélique.
— Vous êtes gentille. Ça va aller.
Angélique avait remarqué quelque chose qui l’intriguait chez cette femme et finit par se décider à lui demander :
— Vous n’avez pas l’air bien, j’ai l’impression que vous tremblez. Vous ne risquez pas de faire un malaise ?
— Ah ça ? Ce sont les effets secondaires de mon antidépresseur, la Venlafaxine, que j’ai recommencé avant-hier soir. Ça me fait souvent ça quand je reprends le traitement, pendant deux ou trois jours. Heureusement que je ne travaille pas avant mardi, fit la coiffeuse avec un pauvre sourire. Mais ça ne m’empêche pas de conduire, je suis très prudente.
Elle laissa finalement les deux gendarmes dans la salle d’audition.
— Alors, tu en penses quoi ? lança Morvan. De mon côté, cette question du troisième fusil m’intrigue.
— Je l’ai noté moi aussi. Il faudra poser la question au mari cet après-midi.
Il était toujours friand de son avis à chaud. Elle avait un sens de l’observation très aiguisé et remarquait nombre de détails qui lui passaient au-dessus.
— J’imagine qu’elle ne doit pas avoir une vie facile tous les jours. Elle semble être la bonne chez elle, fit Angélique. Comme beaucoup de femmes, ce n’est finalement pas si rare que ça.
— Oui, tu as sans doute raison, convint Morvan.
Il devait bien admettre en y repensant, que la charge mentale de l’entretien de leur maison, même s’il réalisait une partie des tâches, incombait le plus souvent à son épouse.
— Je comprends mieux pourquoi elle avait l’air atone, les antidépresseurs… C’est au moins quelqu’un qu’on va vite pouvoir innocenter rapidement avec l’appel de ses clientes du dix-sept matin.
— Je vais m’en occuper de suite, avant d’aller manger et en tout cas, avant de recevoir le mari, répondit le capitaine.
— Prends le temps de te nourrir, Paul, lui fit Angélique.
— On verra bien ! Et puis t’en fais pas, j’ai quelques réserves ! rigola-t-il en palpant sa taille très légèrement épaissie.

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