Chapitre 14/2

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— Allô, Kévin ? C’est Morvan. Mince, j’ai oublié le haut-parleur, fit-il pour Merlot et Angélique.

— Bonjour, Capitaine, alors, vous avez du nouveau ?

— Je suis avec mes adjoints et je vais te faire le bilan des trois auditions que l’on a menées ainsi que de l’enquête de voisinage.

Il était surprenant de voir la familiarité avec laquelle Morvan s’adressait au juge et, en retour, le respect que celui-ci témoignait au gendarme. Le jeune âge du magistrat en était sans doute la raison principale, se dit Angélique.

Il relata le déroulement des entretiens qui s’étaient tenus à la brigade, en ajoutant quelques éléments des échanges informels de la veille. Il évoqua également les perquisitions ainsi que les armes saisies. D’un regard, il sollicitait les deux sous-officiers présents pour d’éventuels compléments, mais ceux-ci n’étaient pas nécessaires. Le capitaine était à la fois synthétique et exhaustif dans ses explications.

Le magistrat, comme les gendarmes, regretta que les conclusions de la balistique tardent autant à leur parvenir. Il en était de même pour les analyses du portable de Tanguy. Toutefois, le juge convint que tout avait été envoyé aux spécialistes moins de 48 heures plus tôt et qu’il était difficile d’exiger plus grande rapidité de traitement. L’inquiétude partagée tenait au week-end qui arrivait et qui risquait de rajouter au moins 48 nouvelles heures au délai avant les résultats.

Le magistrat posa alors la question qui les plongea tous dans l’embarras :

— Au vu de ce que vous venez de me dire, d’après vous, qui a pu commettre ce meurtre ?

— C’est pas si simple, fut la réponse réflexe du capitaine.

— Vous n’avez donc pas de suspect suite à ces auditions ? Personne que je pourrais convoquer et à qui je pourrais signifier une mise en examen ou une garde à vue à tout le moins ?

On sentait bien qu’il était déçu. Lui aussi avait imaginé une résolution rapide pour cette affaire.

Morvan jeta un coup d’œil à Angélique avant de répondre au juge :

— Là, comme ça, non. On a des soupçons, mais pas étayés, pas assez en tout cas.

— Faites-moi part de vos soupçons alors, demanda le magistrat.

Le gendarme était un peu gêné.

— Ce sont plus des incohérences ou des questions que l’on se pose.

— Va pour les incohérences, insista leur interlocuteur. Je vous écoute, capitaine.

Il n’avait donc plus le choix.

— Commençons par Maryse Guillou, la veuve, fit-il. Elle avait le mobile : les assurances-vie de son mari ; l’opportunité : pas d’enfant à garder avant 10h30 ; le moyen : elle chasse et a deux fusils et potentiellement les cartouches utilisées pour tuer Alain Guillou.

— OK, qui d’autre ?

— Josiane Tanguy, continua Morvan, soit elle a très mal encaissé le décès d’Alain Guillou, soit elle a fait un truc qu’elle voudrait oublier : elle a repris des antidépresseurs depuis deux jours. Par ailleurs, elle n’a pas d’alibi avant neuf heures trente. Elle avait le temps matériel de tuer Guillou. En revanche, on n’a pas d’idée de mobile. Pour elle son mari avait trois fusils.

— Bien, et concernant le dernier que vous avez vu ? demanda le juge, semblant de plus en plus perplexe au bout du fil.

— Jean-Michel Tanguy. Il manque un fusil dans son rack, malgré le fait qu’il nous a affirmé n’en avoir toujours eu que deux. Il devait aller retrouver Alain Guillou pour couper du bois, mais s’est ravisé le matin même en préférant aller courir. Il avait le temps matériel d’aller l’assassiner sauf si le bornage de son téléphone confirme ses dires. Pour lui, on n’a pas de mobile non plus...

— Eh ben ! Quel sac de nœuds… siffla le magistrat.

Cette affaire qui semblait banale à ses origines, un bête accident de bûcheronnage, se complexifiait de jour en jour. Angélique pouvait imaginer ce qu’il se passait dans la tête du juge. Elle et Morvan avaient suivi le même cheminement intellectuel.

— Vous n’avez pas tout, Kévin, poursuivit le gendarme. En plus, on a la DGSI sur le dos, Guillou était salarié de Naval Group et bossait potentiellement sur des projets classifiés Secret Défense.

Le magistrat resta silencieux quelques longues secondes, sans doute le temps de digérer cette nouvelle information, puis reprit :

— Je comprends votre perplexité, capitaine. Quelle est votre stratégie maintenant ?

— Faire accélérer les expertises balistiques et celles des deux téléphones portables. Il faudra aussi saisir ceux de deux femmes. Qui sait ce que les bornages donneront ?

Était-ce vraiment une stratégie ou simplement le bon sens ? se demanda Angélique.

— Je vous fais les commissions rogatoires et vous les envoie par mail ce soir. Tenez-moi au courant dès que vous aurez des résultats.

— OK, Kévin, on fait ça. Bonne soirée.

— Bonne soirée à vous et à vos hommes, vous avez fait du bon boulot, même si cela ne paye pas tout de suite, conclut le jeune d’instruction.

Morvan raccrocha, puis s’adressant à ses deux sous-officiers, il les congédia.

— Vous en avez assez fait comme ça pour aujourd’hui. Rentrez chez vous et retournez voir les vôtres, sortez, faites la fête, mais oubliez cette affaire pour la soirée. Demain matin, vous irez chercher les portables des deux femmes à leurs domiciles. Rendez-vous ici à 8 heures.

— Bon, c’était raté pour l’entrainement de jujitsu du samedi neuf heures, au dojo de Dirinon, se dit Angélique.

— OK chef, fit Merlot, qui semblait satisfait de ce congé.

— J’y vais, Paul, dès que j’ai expédié les PV d’audition à la DGSI.

— Merci Angélique.

Quittant le bureau du capitaine, elle ne mit que quelques minutes à transférer les trois procès-verbaux d’entretien de son ordinateur sur lequel elle avait pris les notes au mail envoyé à l’adresse spécifique de la DGSI. Elle laissa ensuite les locaux de la brigade pour rentrer à son appartement au sein de la caserne. Elle n’avait aucune envie de sortir. Une série télé, un chocolat chaud, roulée en boule sur son canapé avec un plaid bien douillet, voilà comment elle imaginait sa soirée. Elle, qui pourtant allait en temps normal deux fois par semaine au dojo pratiquer le judo et le jujitsu, était plus rincée qu’après une heure de randoris[1] au sol. Elle espérait d’ailleurs qu’elle pourrait retourner s’entraîner lundi en fin de journée, après avoir loupé le cours du samedi matin.

Morvan restait seul dans les locaux de la brigade en ce vendredi soir. Il avait encore quelques heures avant que son épouse ne rentre de Quimper.

Il n’aimait pas ce genre d’affaires, « d’affaires pourries » comme il le disait. Il n’y avait rien de clair, rien de net. Si ça se trouvait, la piste Naval Group, celle qu’il n’avait pas le droit de suivre, était la bonne. Il était bien possible qu’ils gaspillent du temps et utilisent des moyens de la gendarmerie pour rien, songea-t-il. Si seulement Gomez de la DGSI lui donnait quelques infos…

Un son de cloche lui signifia que le mail du juge avec les deux commissions rogatoires pour saisir les portables des deux femmes était bien arrivé. Les choses avançaient rapidement avec ce jeune juge.

Perdu dans ses réflexions, il s’appuya sur le dossier de son fauteuil et essaya de détendre ses bras et ses épaules, sans doute crispés par la tension des auditions.

Son téléphone se mit à sonner à ce moment-là.

Il se redressa trop vite, manquant de tomber de son siège et décrocha un peu essoufflé.

— Allô oui, Morvan, gendar…

— Gomez.

Quand on pense au loup… se dit-il.

— Bonsoir, commandant, que puis-je pour vous ?

Même si cela lui faisait mal de se placer dans cette posture, il avait bien compris qu’il n’avait pas le choix.

— Je viens de lire les PV d’audition que vous m’avez envoyés.

Morvan se tut en attendant la suite. Mais celle-ci tarda à arriver.

— Et ? questionna-t-il.

— Continuez vos investigations.

— C’est bien ce que l’on a l’intention de faire, vous savez ?

Gomez ne rebondit même pas et resta silencieux pendant un temps qui parut extrêmement long au gendarme, puis il reprit la parole :

— Pour la question syndicale chez Naval Group dont vous m’avez parlé, laissez tomber.

— Pardon, mais pourquoi ? Ce n’est pas une piste plausible ?

— Laissez tomber, je vous ai dit, OK ?

Le ton ne laissait pas place à la discussion. Morvan avait horreur d’être traité de la sorte, mais visiblement, il n’avait pas le choix.

— OK

— N’oubliez pas de me tenir au courant des résultats des expertises.

— Bien sûr !

— Et merci pour les PV d’audition.

C’était bien la première fois qu’il remerciait les gendarmes. Le capitaine voulut poursuivre la conversation, tenter de nouer un embryon de contact :

— C’est norm…

Mais le commandant de la DGSI avait une nouvelle fois raccroché.

Morvan, ayant brièvement espéré qu’avec ce « merci » les choses avaient un peu changé dans leurs rapports, en était pour ses frais.




[1] Randori : Au judo, le randori est un combat libre sans enjeu, généralement pratiqué à l’entraînement. Il dure entre 2 et 3 minutes et génère une dépense d’énergie très importante.

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