Chapitre 30
Lundi 28 janvier 8 h
La journée du dimanche avait été un peu difficile pour Angélique. Elle n’était rentrée » de Quimper que vers 16 h, ayant passé la nuit, plutôt agitée, chez un couple de femmes rencontrées en boite.
Elle avait dormi une partie de l’après-midi et s’était réveillée juste à temps pour le coup de fil hebdomadaire avec ses parents. Celui-ci avait duré une bonne demi-heure et, comme à chaque fois, l’avait regonflée à bloc, dissipant tous ses doutes quant à sa capacité de terminer proprement son enquête.
Ce fut donc avec un moral d’acier qu’elle arriva à la brigade en ce lundi matin. Elle allait forcément trouver une ouverture aujourd’hui ou quelque chose allait se passer. Quoi, elle n’en avait absolument aucune idée, mais il le fallait.
Elle consulta sa boite mail pour vérifier si elle n’avait pas raté un message ou un résultat d’analyses, mais non, tout restait désespérément silencieux. Elle se rendit à la cuisine, se servir un café et y croisa les deux TICP en grande conversation avec Dupuis.
Alors que Kerléo était rentré dormir après la permanence du week-end, elle comprit que ni Morvan ni Merlot n’étaient encore présents, ce qui était assez inhabituel pour un lundi. Au moment où elle se faisait cette réflexion, elle reçut un message de son capitaine :
J’arriverai vers 10 h ce matin, je vais déposer ma femme à Quimper auparavant. Merlot m’a prévenu qu’il était malade. La brigade est à toi Angélique.
PM
Il avait terminé son message par deux émoticônes : un clin d’œil et un pouce levé.
Si rien de nouveau n’arrivait, elle allait devoir s’atteler à la gestion courante de la brigade. Pour le moment, boire un café avec « ses troupes » lui semblait une bonne entrée en matière.
Cette semaine s’annonçait a priori plus calme que la précédente pour ce qui était des manifestations agricoles. On prévoyait un ciel plutôt dégagé et des températures qui allaient monter jusqu’à 14°C, assez rare pour la saison.
Après avoir échangé quelques banalités et écouter les deux hommes parler de la rencontre de foot qui allait avoir lieu le soir même. Le Stade Brestois allait rencontrer le PSG. Les ambitions européennes de Brest allaient-elles se briser au Stade de France ? Les pronostics allaient bon train. Jaouen, le plus pessimiste, penchait pour un match nul un partout, mais Dupuis, fan du SB29 depuis son plus jeune âge, optait pour une victoire bretonne deux à un.
Angélique ne s’était jamais intéressée au foot, pas plus que Clélia Le Cléac’h, semblait-il. Aussi cette dernière la brancha sur l’enquête concernant le meurtre de Dirinon. L’adjudante lui avoua qu’elle espérait beaucoup dans les analyses de la tronçonneuse de Tanguy parce qu’elle ne voyait pas vraiment ce qui pourrait permettre de débloquer cette affaire autrement.
— T’en fais pas, Angélique, je sens que ça va être une bonne journée. C’est ce que m’ont dit les cartes ce matin, fit la TICP sur le ton de la confidence.
Elle se tirait fréquemment les cartes, mais ne le criait pas sur tous les toits. Elle n’était pas certaine que la hiérarchie apprécierait ce côté un peu mystique ou ésotérique. Pour Angélique, tout était bon à prendre. Elle aussi avait décidé que la journée serait positive, donc ce serait le cas.
— Merci Clélia. Alors si les cartes le disent, lui répondit-elle avec un clin d’œil.
— Tu verras, tu verras. Fais-moi confiance.
Elle quitta la cuisine sur ces bonnes paroles et partit se replonger dans le dossier de son enquête. Elle finirait bien par en sortir quelque chose. Il le fallait !
Tous ces vœux et ces incantations ne furent finalement pas d’une très grande utilité, puisqu’au bout de deux heures, elle en était toujours au même point. Elle avait l’impression maintenant de pouvoir citer chaque mot de chaque déposition, du moindre procès-verbal d’analyse ou d’interrogatoire. Elle connaissait son affaire sur le bout des doigts, mais était incapable d’en tirer quoi que ce soit.
Peut-être faudrait-il un regard neuf sur cette enquête, se dit-elle. Peut-être que la direction devrait être confiée à quelqu’un d’autre ? Son enthousiasme du matin était sérieusement en train de s’effriter.
Elle s’apprêtait à aller s’en ouvrir à Paul Morvan qu’elle avait aperçu dans le couloir, de retour de Quimper, quand elle fut interrompue dans son élan. Son téléphone s’était mis à sonner.
— Allô, Angélique ? C’est Laura.
— Laura ?
Encore l’esprit rempli des pièces de son dossier, elle ne voyait absolument pas quelle Laure pouvait l’appeler.
— Oui, Laura Le Gall, de la gendarmerie de Plougastel-Daoulas. On était ensemble chez les Guillou et on a joué aux nounous toutes les deux.
— Ah oui ! Comment vas-tu ? Quel bon vent t’amène ?
Pourvu que cela soit une bonne nouvelle et pas un emmerdement supplémentaire.
— Je voulais t’informer que l’on a Josiane Tanguy qui vient déposer une main courante. L’accueil de la brigade m’a prévenue à l’instant.
— Une main courante ? Mais à quel sujet ?
— Aucune idée pour le moment. Elle est dans la salle d’attente avec Maryse Tanguy. Je vais la recevoir et dès que j’en sais un peu plus, je te tiens au courant.
— OK, merci Laure.
Est-ce que les choses se mettraient enfin à bouger ? Il ne fallait pas non plus s’emballer trop vite. Il était possible que cette main courante n’ait aucun rapport avec l’affaire du meurtre d’Alain Guillou.
Elle essaya de se replonger dans son dossier, mais rien n’y faisait : elle était quasiment obsédée par l’information que Laura Le Gall lui avait donnée. Josiane Tanguy à la gendarmerie, mais pour parler de quoi ? De qui ? Une révélation sur le crime de Dirinon ?
Impossible de se concentrer. Elle décida d’aller passer ses nerfs sur mes machines de la salle de musculation et s’infligea vingt minutes de rameur suivies d’autant de temps sur le vélo elliptique.
Pendant ce temps, Laura Le Gall recevait Josiane Tanguy pour sa main courante.
La gendarme précéda les deux femmes dans un bureau et, après les avoir fait asseoir, leur demanda ce qui les amenait.
— Je voudrais déposer une… main courante, c’est comme ça que ça s’appelle ? interrogea Josiane Tanguy.
— Vous connaissez la différence entre les deux? s’enquit préciser Le Gall.
— La plainte, c’est pour des suites juridiques ? La main courante, personne n’est au courant, c’est bien ça ? proposa timidement la coiffeuse.
Régulièrement, elle jetait des coups d’œil à la veuve qui l’accompagnait. Celle-ci lui souriait pour l’encourager et lui faire comprendre qu’elle n’était pas seule.
— Oui, c’est bien cela. Si vous me racontiez ce qui vous amène ? demanda l’OPJ.
— Oups, j’aurais dû débuter par ça. Euh, je ne sais pas trop par où commencer.
— Dites-moi ce que vous avez sur le cœur, Madame, on verra pour la mise en forme plus tard, la rassura Laura Le Gall.
La coiffeuse inspira profondément, puis se lança :
— Mon mari m’a fichu une claque… Bon, il est un peu sur les nerfs en ce moment, je crois que ça ne va pas trop bien au boulot et puis avec le meurtre du mari de mon amie, il a l’impression que les gendarmes lui mettent beaucoup la pression. Donc ce matin, il s’est énervé et m’a donné une gifle. C’était pas très fort, mais quand même, normalement, il n’a pas le droit, hein ?
— Non, il n’en a pas le droit, confirma la gendarme.
Elle avait encore une joue toute rouge, la preuve matérielle des dires de la femme était bien là. Aucun doute possible.
— Est-ce que vous pouvez m’expliquer les circonstances de cette gifle, madame Tanguy ?
— Euh oui. C’était ce matin. Mais je crois que ça a commencé bien avant. En fait, il n’est pas bien, très nerveux, à prendre la mouche pour un rien depuis vendredi.
— Que s’est-il passé ce jour-là ?
— Ben rien, je ne vois pas ce que j’ai pu faire de mal. Il n’est rien arrivé d’autre… Ah si, vos collègues sont venus chez nous.
— Vous savez pourquoi ils sont venus ?
— Ils cherchaient des chaussures, je crois et ils ont aussi embarqué sa tronçonneuse.
— Et ça, ça l’a énervé ?
Laura Le Gall sentait qu’encore une fois, elle allait être montrée du doigt comme « la psy de la brigade ». Cette audition allait durer beaucoup plus longtemps que nécessaire, à l’instar de ce que lui disait son adjudant-chef. Mais elle n’y pouvait rien, elle s’intéressait vraiment aux gens.
— Oui, d’abord parce qu’ils ont dérangé son rangement par paires. Vous savez, il est assez maniaque, mon mari et s’il y a une chaussure qui dépasse, ça ne va pas. Visiblement, ils ont rangé, mais pas assez bien, sans respecter son ordre à lui. Il était fou de rage quand je suis rentré vendredi en fin de journée.
— Il s’énerve fréquemment ?
— Oh oui, j’ai l’impression que je ne fais jamais exactement ce qu’il faut. Il a très souvent un truc à me redire.
Pauvre femme. Laura Le Gall, dans sa carrière pourtant pas très longue, en avait vu tellement comme elle.
— Mais il a sans doute raison : des fois, je suis distraite et je pourrais certainement faire plus attention à ce que je fais.
Elle l’excusait maintenant ?
— Il me le dit aimablement d’habitude, mais là, avec la venue des gendarmes vendredi, il est resté très énervé tout le week-end. Donc j’ai fait tout ce qu’il fallait pour ne pas le contrarier.
— Il vous le fait gentiment ? relança Laura Le Gall qui cherchait à comprendre les relations au sein du couple Tanguy.
— Oui, il me dit : ma chérie, tu pourrais faire attention quand même, tu as encore fait trop cuire la viande ou tu as mal rangé mes chaussettes, ou la housse de couette présente un pli, ce qui n’est pas normal… Mais sans crier.
Quelle tristesse. Elle l’imaginait s’éteindre petit à petit, comme une flamme qu’on prive d’air et qui meurt doucement, sans le moindre bruit. Heureusement qu’elle avait trouvé la force de venir ici, aujourd’hui, se dit la gendarme.
— Ça se passe toujours comme ça avec lui ? lui demanda-t-elle d’une voix pleine de compassion.
— Ah si, dimanche, il m’a dit que mon rôti était parfait…
— Ah, fit Laura, rassurée pour elle.
Tout n’était peut-être pas si noir, finalement. Ce soulagement ne dura malheureusement pas longtemps.
— Mais il m’a aussi fait remarquer qu’il manquait d’une pointe de sel et que j’avais mis un petit peu trop d’ail.
Les compliments n’en étaient jamais, semble-t-il, se dit la gendarme, dépitée pour elle.
— C’est toujours comme ça ? Il vous dit que c’est bien, mais…
— Ben oui, mais c’est pour que je m’améliore encore plus, je crois, fit Josiane Tanguy un peu penaude. Vous savez, il fait tout tellement bien du premier coup, lui. J’ai eu de la chance qu’un homme comme lui s’intéresse à moi.
En plus, elle s’imaginait être chanceuse qu’un type comme lui la regarde… La vie était décidemment mal faite pour des femmes telles Josiane Tanguy. Elle jeta un coup d’œil à sa montre et se dit qu’il fallait quand même qu’elle se dirige vers la fin de cette main courante.
— Je vous écoute. Qu’est-ce qu’il s’est passé qui a conduit à ce geste de sa part ? relança-t-elle.
Josiane Tanguy tourna son regard vers celle qui l’accompagnait, comme pour chercher un encouragement à continuer son explication. Celle-ci lui sourit, semblant décider la coiffeuse à se poursuivre :
— Ce matin, comme tous les jours, je me suis levé à 7 heures et je suis descendu préparer le petit déjeuner. Il m’a rejoint à 7 h 15. Visiblement, il n’avait pas bien dormi. Je l’ai vu à son air grognon. Il s’est assis sans un mot, alors que d’habitude, il me dit au moins bonjour, voire me fait un petit bisou rapide. Mais là, rien. Il ne m’a même pas regardé.
La journée commençait bien, se dit la gendarme.
— Il faut dire qu’il avait été énervé tout le week-end avec la venue de vos collègues de Landerneau. Sans sa tronçonneuse, il n’allait plus pouvoir couper du bois. Il n’a pas arrêté de se plaindre : « on nous a pris nos téléphones, mes fusils, ma tronçonneuse, et puis quoi encore ? » ronchonnait-il. Il était un peu soupe au lait, il aime bien avoir tout le temps son matériel. « Les gens n’ont qu’à s’acheter les choses eux-mêmes », dit-il sans arrêt. Parce qu’en fait, il n’en avait pas besoin, on a largement assez de bois, comme il m’a dit le matin où Alain Guillou a été tué.
Un sanglot la saisit et elle mit quelques minutes à se calmer. Laura attendit quelques instants avant de poursuivre :
— Et donc, ce matin, il s’est levé grognon, comme vous disiez ?
— Oui, c’est ça. Quand il s’est assis, on aurait dit qu’il boudait.
— Et ? relança la gendarme qui voulait avancer un peu.
— Et il a attrapé son café, puis l’a reposé sans le boire. Il a pris deux tartines de pain grillé avec du beurre et les a mangées sans un mot.
Jusque-là, sauf si c’est elle qui lui avait beurré son pain, il n’y avait pas de problème particulier.
La coiffeuse continua :
— Il s’est ensuite levé, pour aller aux toilettes et en revenant, il s’est assis et a saisi sa tasse de café et l’a porté à sa bouche. Il l’a trouvé dégueulasse, et pas assez chaud. Mais c’est normal, il était juste à la bonne température s’il l’avait bu dès qu’il était descendu. C’est habituellement ce qu’il fait. Il devait être bien perturbé pour changer sa façon de faire.
Laura Le Gall s’attendait à ce qu’elle parle de la gifle maintenant, mais non, toujours pas. Elle savait qu’il fallait parfois patienter pour que la vérité sorte. Ce n’était pas pour rien qu’on lui reprochait de prendre trop de temps avec les victimes.
— Après, a poursuivi Josiane Tanguy, il s’est levé en renversant sa chaise et en la laissant au sol. Il est monté s’habiller. Je crois que les chaussettes n’étaient pas rangées comme il le souhaitait et il a vidé toute l’étagère. Je m’en suis aperçu une fois qu’il a été parti, ça. Donc, il est redescendu. Je lui avais fait chauffer un autre café, comme il l’aime.
Elle faisait vraiment tout ce qu’elle pouvait pour faire plaisir à son mari. Mais le récit n’était pas encore terminé.
— Il a renversé le bol sur la table en ptétextant que mon café était infect et que je devais tout nettoyer. Le liquide brun coulait sur le sol et commençait à faire une flaque marron par terre. Il a fait exprès de marcher dedans et puis s’est dirigé vers moi. Je pensais qu’il allait me dire au revoir. Mais non, c’est là qu’il m’a mis une gifle en me lançant : « ma pauvre Josiane, tu es vraiment trop conne. Je me demande ce que je t’ai trouvé».
Le silence régnait, troublé par quelques reniflements de la coiffeuse.
— Je suis restée quelques minutes, comme figée et puis je suis montée dans notre chambre pour pleurer. C’est à ce moment que j’ai vu qu’il avait vidé au moins deux étagères par terre.
— Et ensuite, qu’avez-vous fait ? relança la gendarme.
— J’étais perdue, il ne m’avait encore jamais frappée. Finalement, j’ai pensé à appeler Maryse. Auparavant je me confiais à Alain Guillou, mais vu qu’il n’est plus là…
Jetant un coup d’œil sur celle qui l’avait accompagnée dans sa démarche, Laura Le Gall s’aperçut qu’elle semblait tomber des nues.
Avant de laisser repartir les deux femmes, elle prétexta un besoin d’impression et de relecture du PV pour les renvoyer en salle d’attente.
Elle retourna dans son bureau et téléphona immédiatement à son amie Angélique avec son portable :
— Angélique ? C’est Laura encore.
— Oui, que se passe-t-il ?
— Viens vite à Plougastel. Tu vas voir Josiane Tanguy, elle est avec Maryse Guillou. Son mari, manifestement très énervé depuis votre visite de vendredi l’a frappée. Ce qui a attiré mon attention, c’est que quand elle a été seule, elle a appelé Maryse Guillou.
— Et ?
— Ce qui m’a surpris, c’est ce qu’elle a dit exactement : « auparavant je me confiais à Alain Guillou, mais maintenant qu’il n’est plus là… ». Visiblement, la veuve n’était pas au courant. Il y a peut-être un truc, non ?
Le cerveau d’Angélique tournait à plein régime. Voilà une hypothèse à laquelle ils n’avaient pas songé. Si seulement ces foutues analyses lui parvenaient rapidement.
— J’arrive, Laura, fit-elle juste avant de raccrocher.
Avant de partir pour Plougastel, elle fila dans le bureau de Morvan, qui par chance était encore présent.
— Paul, il faut que tu appelles Rennes de toute urgence, le labo, et que tu leur réclames de faire passer en priorité nos demandes sur la tronçonneuse de Tanguy.
— OK, mais où vas-tu ?
— À Plougastel, Josiane Tanguy est en train de déposer une main courante au sujet de son mari. Il se pourrait que ça bouge enfin.
— Fonce, je leur téléphone et je te tiens au courant. Laisse ton portable ouvert.

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