Chapitre 33

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Lundi 29 janvier 18 h

La luminosité commençait à beaucoup baisser, il faisait quasiment nuit. Jean-Michel Tanguy avait de la chance, une épaisse couverture nuageuse masquait la lune encore bien pleine du 25. Il essaya de se remémorer ce qu’il avait lu sur la météo du Télégramme concernant le lever de l’astre. S’il se souvenait bien, il était tranquille jusqu’aux environs de 21 h. cela devrait lui suffire pour rejoindre son bateau et quitter la rade de Brest. Où irait-il ensuite ? Il n’en savait encore rien, mais il trouverait une solution, il s’en sortait toujours.

Il se situait à une centaine de mètres du cordon de militaires. Il apercevait les gyrophares bleus des véhicules balayer la nuit. Certains étaient équipés de phares mobiles qui scrutaient l’obscurité. Il resta sans bouger quelque temps, dans un fossé, pour essayer de voir quels étaient les mouvements de ces spots et dans quelles directions préférentielles les gendarmes regardaient.

Pensant avoir compris le ballet lumineux, il se rapprocha, doucement, sans faire le moindre bruit. Le barrage n’était pas loin de l’accès à la quatre voies Brest-Quimper. Il fallait qu’il profite du passage d’un véhicule s’il ne devait pas être absolument silencieux. Avançant à pas de loup, il ne s’aperçut pas tout de suite qu’il venait de provoquer la course d’un lièvre devant lui. L’animal glapit et s’enfuit, rattrapé assez vite par la lumière d’un des phares mobiles.

— Ben alors, Laurent, tu chasses le lapin ? fit un des gendarmes, hilare.

— C’est malin. D’abord, c’est un lièvre, vu la taille et pas un lapin, idiot, rétorqua son collègue.

— Ça va, je ne suis pas un gars de la terre, moi, je suis un marin et ces animaux-là, j’aime pas ça. Ça porte malheur dans les bateaux[1].

— Encore une légende débile de marins, le railla le second gendarme

— Si ça se trouve, c’est le type qui l’a fait fuir, répondit le premier, préférant changer de sujet pour éviter de s’énerver.

— Non, je ne pense pas, c’est l’heure, au coucher du soleil, toutes les bestioles sortent. T’en fais pas, s’il est dans le coin, on le verra forcément, conclut le second, connaissant bien la faune sauvage.




Quelle bande de nazes, se dit Tanguy. Je vais passer sous leur nez et ils ne s’apercevront de rien. Avançant prudemment, priant pour qu’aucun lapin ne déboule sous ses pieds. Il mit dix bonnes minutes qui lui parurent une éternité, mais réussit à franchir le barrage en rampant, centimètre par centimètre.

Il était décidément le plus fort. Il dut se contrôler pour ne pas hurler sa joie, mais ça aurait été idiot de se faire chopper maintenant. La route vers la mer était ouverte, il n’avait plus qu’à marcher, traverser la quatre voies, puis se fondre dans les bois jusqu’à la plage et l’endroit où était amarré son hors-bord. Une fois de plus, il se félicita d’être prévoyant et d’avoir laissé un bidon d’essence plein dans la soute. Il en aurait bien besoin pour quitter la rade et gagner le large, vers une nouvelle vie.

Il revendrait son bateau et en tirerait bien quelques milliers d’euros. Ça lui suffirait bien pour rebondir. Il connaissait un type pas trop regardant à Lampaul-Plouarzel[2], qui lui en offrirait sans doute un bon prix. Quelqu’un semblable à lui, habile de ses deux mains et malin comme un singe trouverait toujours quoi faire et comment s’en sortir.

Il réussit à traverser la voie express au niveau de la bretelle Dirinon-sud, sans se faire remarquer et évitant les phares des véhicules. Il dépassa le parc d’acrobranche et s’enfonça plus profondément dans les bois. Il ne lui restait plus qu’une demi-heure de marche avant d’atteindre la plage. Il était quasiment tiré d’affaire.

Il entendit un bruit d’hélicoptère passer au-dessus de la forêt. Décidemment, ils ont mis les grands moyens pour m’attraper, se rengorgea-t-il, je suis quelqu’un d’important, mais ils ne m’auront pas. À l’abri des arbres, ils ne pourront pas me voir.




Angélique était parvenue au cordon de militaires et elle naviguait d’un point à l’autre, espérant être au bon endroit quand Tanguy essayerait de le franchir. Elle aussi perçu le bruit de l’hélico et se félicita de son arrivée, même tardive. Il faisait maintenant nuit noire. Le silence nocturne était troublé uniquement par des cris d’animaux et par les sons des véhicules sur la liaison Brest-Quimper, assez proche.

Sur les nerfs, elle appela Morvan pour avoir des nouvelles.

— Alors Paul, ça donne quoi ?

— Tu as entendu l’hélico ? Il est enfin sur zone, avec une caméra thermique.

Heureusement parce que juste avec un phare, il n’aurait servi à rien. Espérons qu’il va être détectable même s’il est sous des arbres, se dit Angélique.

— Je me demande s’il n’a pas réussi à passer, s’inquiéta-t-elle auprès de son capitaine.

— Tu crois que c’est possible ?

— Oui, je suis sur le cordon. Ils sont trop espacés, pas assez nombreux. Je suis sûre qu’un type aguerri peut le franchir. Si ça se trouve, Tanguy c’est le genre survivaliste à faire des entrainements commando et à savoir ramper comme un pro.

Elle était persuadée qu’il était déjà loin et en route vers la mer. Malheureusement, les chiens avaient dû rentrer. Ils ne pouvaient pas travailler aussi longtemps que les humains. De toute façon, ils avaient perdu la trace de Tanguy vers le Lézuzan. Ce type était vraiment très fort, se dit-elle.

— OK, je vais demander au pilote de sonder plutôt entre le cordon de gendarmerie et la rade.

— Je vais continuer avec les trois du PSIG vers l’eau. Je ne sers à rien là et il faut que je bouge.

— OK, tiens-moi au courant si vous voyez quelque chose.

Elle appela les trois militaires du PSIG qui avaient un peu allégé leur harnachement pour courir derrière les chiens avec elle. Ils avaient beau être entrainés, le casque lourd n’était vraiment pas adapté pour crapahuter. Le quatuor de gendarmes s’approcha de la voie expresse et, sans le savoir, emprunta un chemin identique à celui du fugitif, la franchissant au même endroit que lui.

Le groupe parvint au Fun Park de Dirinon, qu’ils traversèrent, toujours en direction de l’eau, suivant là aussi ses traces, mais avec plus de trente minutes de retard. Il était loin devant.




Tanguy arriva sur la plage de Landrévézen. Le parking était désert, comme il s’y attendait. Toutefois, par chance, la marée était haute. Au moins, mon bateau ne sera pas posé sur la coque dans la vase, se dit-il. Il enleva ses chaussures, ses chaussettes et en fit un paquet qu’il essaya de rendre étanche, emballant le tout dans sa veste. Il se mit à patauger. Elle était gelée. Il savait qu’il ne devait pas rester immergé plus de quelques minutes, sous peine de risquer une hypothermie potentiellement mortelle. Une eau à dix degrés implique une baignade de dix minutes, grand maximum. Ce temps-là serait largement suffisant pour qu’il atteigne son bateau.

Il avait réussi à leur échapper jusque-là, ce n’était pas pour terminer en glaçon. Les flots lui arrivaient aux genoux et il avait l’impression que ses orteils le brûlaient, mais il avança encore s’enfonçant dans la vase qui finalement était moins froide que l’eau. Le passage du boxer fut particulièrement pénible, comme si ses parties intimes se recroquevillaient à l’intérieur. Mais le plus difficile fut le nombril. Il crut un instant qu’il allait renoncer. Puis son orgueil reprit le dessus : il n’était pas une femmelette, lui, il était un homme, un vrai ! Il allait s’en sortir, au mental.

Il finit par être totalement immergé, sauf la tête et les épaules, en s’appuyant sur le baluchon formé par sa veste. Il avança en battant des pieds, sans craindre d’être repéré vu qu’il n’y avait personne. De temps en temps, il percevait le bruit des pales au-dessus des bois. Il était en passe de réussir sa fuite.

En cinq minutes, il parvint à atteindre son bateau et monta à bord en claquant des dents de façon irrépressible. Heureusement, il avait du linge sec à l’intérieur de la cambuse. Il défit son baluchon et récupéra le trousseau de clés. Il entendit le ronflement de l’hélico se rapprocher et se jeta à l’intérieur en refermant la porte derrière lui. Même s’ils étaient équipés d’une caméra thermique, l'habitacle ferait écran, sauf peut-être s’il s’attardait dessus. Heureusement, ce ne fut pas le cas.

Le bruit s’éloigna et il put enfin allumer sa lampe et regarder de quoi il disposait. Il claquait toujours des dents et ses membres tremblaient. Il se déshabilla entièrement et se changea avec ce qu’il trouva : une tenue complète, à peu près sèche même si elle sentait un peu l’humidité et le rance. Il exécrait ça, mais n’avait pas le choix, et puis l’air du large chassera ces odeurs, se dit-il.

Il ressortit de la cabine et inséra la clé de contact. Il se saisit du bidon d’essence et fit le plein. Il engloutit deux barres de céréales, il avait besoin de beaucoup de calories pour se réchauffer. Il appuya sur le démarreur et le moteur se mit en route, au ralenti. Il se pencha pour détacher l’amarre qui le liait au corps-mort et partit doucement vers le large, en faisant le minimum de bruit. Il était libre ! Il avait réussi ! Au bout de quelques centaines de mètres, se sentant assez en sécurité, il accéléra nettement.




Au moment où Angélique et les trois gendarmes du PSIG débouchèrent sur la plage de Landrévézen, Tanguy était déjà hors de portée. Ils n’entendirent que le murmure du hors-bord qui disparaissait. Elle appela aussitôt Morvan :

— On est arrivés trop tard, Paul, il est parti avec son bateau.

— Mince et l’hélico doit rentrer faire le plein. Au mieux, il peut aller à Guipavas[3], mais on va perdre de précieuses minutes. J’ai contacté les brigades maritimes quand tu m’as confirmé qu’il se dirigeait vers l’eau, mais Roscoff[4] ou La Forêt-Fouesnant[5], c’est trop loin. Il faudrait qu’on voie ça avec l’Île Longue ou le port militaire de Brest. Je vais demander à Le Guen s’il a des connaissances. Je te tiens au courant.

Elle était dépitée, échouer si près du but…

Morvan appela son commandant qui suivait les opérations de la compagnie. Celui-ci téléphona à l’Amirauté au château de Brest[6] et, par chance, tomba sur un de ses anciens compagnons de l’école de guerre.

Il lui expliqua leur problème. Son interlocuteur le rassura en lui disant que cela ferait un très bon entrainement pour les commandos-marine de Lanvéoc[7]. Le Guen lui donna les coordonnées de Morvan afin que les communications se passent sans intermédiaire.

Celui-ci fut surpris de l’appel qu’il eût, à peine quelques minutes plus tard :

— Mes respects, mon capitaine, lieutenant Coëdic, des commandos marine de Lanvéoc. On vient de recevoir un ordre de l’amirauté. Nous mettons trois semi-rigides en route vers votre objectif, un qui part de Brest et deux de l’Île longue. Dans le même temps, nous lançons deux drones équipés de caméras thermiques. Je vous tiens au courant quand on a la cible en visu.

— OK, merci lieutenant, fit Morvan, un peu médusé.

Il se dit qu’il devait tranquilliser Angélique sur la suite des opérations :

— Angélique, c’est Paul. La Marine nationale est sur le pont. Les fusiliers commandos vont le choper. Ils ont envoyé des drones pour le traquer et trois vedettes. Il ne devrait pas s’en tirer.

Elle se sentait quelque peu rassurée, même si elle aurait préféré être de ceux qui arrêteraient Tanguy. C’était son affaire quand même.

Quelques minutes plus tard, elle reçut un autre appel de Morvan :

— C’est bon, la Marine l’a localisé et le suit à distance, il se dirige bien vers la sortie de la rade de Brest. Les commandos-marine vont le prendre en sandwich avant qu’il n’atteigne le goulet entre la pointe des Espagnols et le phare du Portzic[1].



Tanguy, sûr de lui, n’entendait pas les deux drones qui le filaient à quelques centaines de mètres, tous feux éteints. Le bruit de son moteur couvrait largement le ronronnement des deux engins volants. Il se sentait libre et commençait même à se réchauffer, bien emmitouflé dans la grosse veste de quart qu’il avait trouvée dans sa cambuse. Il aurait bien bu un verre de rhum pour fêter sa fuite, mais il n’avait pas pensé à en emmener. Sa prévoyance n’avait pas été jusqu’à ce niveau d’anticipation.

Il pouvait percevoir les prémices du vent du large dans ses narines et savait que dans moins de deux heures, il serait à Lampaul-Plouarzel, là où son bateau et lui-même disparaîtraient définitivement. Il pourrait prendre un bain chaud chez son contact et tout ceci ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Il était bien le plus fort. Il avait totalement berné les gendarmes. Il ne put retenir un cri de joie dans la nuit.





[1] Cette croyance vient du temps où l’on emportait à bord des animaux vivants, dont des lapins, pour les manger au cours de longues traversées (avant l’existence des frigos et des congélateurs). Si un lapin s’échappait de sa cage par accident, il pouvait s’attaquer aux cordages qui maintenaient les cargaisons du bateau, déstabilisant celui-ci et risquant de provoquer son chavirage.

[2] Lampaul-Plourazel, commune située sur la façade ouest du Finistère, au nord-ouest de Brest.

[3] Guipavas : commune de l’agglomération brestoise sur laquelle est situé l’aéroport de Brest.

[4] Roscoff : Commune de la côte nord du Finistère.

[5] La Forêt-Fouesnant : commune de la côte sud du Finistère.

[6] Château de Brest : siège de l’amirauté (Marine Nationale) et de la préfecture maritime de la région ouest.

[7] Commune de la presqu’île de Crozon sur laquelle est située la base des sous-marins nucléaires (en charge de la dissuasion nucléaire française) de l’Île longue.

[8] Goulet fermant la rade de Brest.

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