Épilogue

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Quelques semaines plus tard

Alors qu’elle quittait l’Happy Café à une heure assez tardive d’un vendredi soir, une affiche vantant l’acrobranche du Fun Park de Dirinon attira son attention. Toute l’affaire du meurtre dans les bois lui revint en mémoire.

Les analyses sur les boites d’antidépresseurs étaient assez vite tombées, le mercredi 31 janvier : le contenu de trois gélules avait été vidé et remplacé par du cyanure de potassium[1]. Elle n’aurait eu aucune chance de s’en sortir.

De même, le mystère de la taille des plombs n°6 avait été résolu quand Maryse Guillou s’était rappelée que lors de la dernière partie de chasse, elle avait donné quelques cartouches de ce calibre à Jean-Michel Tanguy.

Jean-Michel Tanguy avait été mis en examen également pour tentative d’assassinat. L’instruction s’orienta vers la préméditation pour la mort d’Alain Guillou, en particulier en lien avec le SMS ainsi qu’avec sa tenue de chasse enfilée par-dessus ses affaires de jogging, tous les deux le matin du meurtre. L’arme du crime avait en effet été retrouvée après plusieurs jours de dragages dans les vases de l’Elorn et ce fusil avait pu être relié à Tanguy. En fin de compte, le procès aurait lieu aux assises pour assassinat et tentative d’assassinat. Il risquait la réclusion criminelle à perpétuité, potentiellement assortie d’une peine de sûreté.

Elle n’avait plus de nouvelles de Maryse Guillou et Josiane Tanguy et les imaginait, toutes les deux, la tête au soleil et les pieds dans le sable, peut-être avec leurs enfants, en train d’essayer d’oublier le cauchemar qu’elles avaient vécu.

Elle se faisait ces réflexions quand, dans le square Laennec, juste à côté du parking Kerfautras[2] où elle avait garé son véhicule, elle aperçut quelqu’un ayant l’air en difficulté, avec cinq hommes agressifs autour d’elle.

Sans hésiter, elle s’approcha en pressant le pas et de la voix la plus forte, après trois heures passées à chanter au karaoké, elle cria :

— Gendarmerie nationale, laissez cette personne tranquille !

En arrivant Angélique réalisa que les types semblaient plutôt « propres sur eux », pas le genre d’alcooliques accros à la 8.6. Certains s’étaient tournée vers elle en l’apostrophant :

— T’es gendarme, toi ? Pourquoi t’es pas en uniforme ? fit l’un d’eux, provoquant l’hilarité de deux autres.

— Qu’est-ce que t’as, la poufiasse, tu viens défendre ta copine, la punk à chien ? surenchérit l’un d’eux

Plus elle approchait de la scène, plus elle comprit que tous les cinq finalement, n’étaient pas en si bonne posture que cela. La victime semblait leur tenir tête, frappait sec et ne se laissait pas faire du tout.

Avant même qu’Angélique n’arrive à leur hauteur, deux types étaient déjà au sol, groggys. Elle saisit la clé à molette fétiche qu’elle avait toujours sur elle et la lança. Un des agresseurs qui s’apprêtait à frapper la personne par-derrière partit au tapis.

La jeune femme, puisque c’en était une, aperçut Angélique, lui fit un petit signe de la main, avant de balancer un bon coup de pied entre les jambes d’un nouvel attaquant.

Angélique se concentra sur le dernier qui fonçait sur elle le poing tendu et le projeta par-dessus son épaule en un Ipon-Soe-Nage parfait, l’envoyant percuter le sol sur le dos, le souffle coupé.

— Jolie prise, Angélique ! lui fit l’autre, admirative.

La gendarme récupéra sa clé à molette et se tourna elle. Elle l’avait déjà vue, mais ne se rappelait plus où ni dans quelles circonstances.

Pendant qu’elle réfléchissait, les cinq types déguerpirent rapidement après avoir ramassé leurs collègues amochés.

— Tu ne me reconnais pas ? s’amusa-t-elle.

— Si, mais je ne sais plus, avoua piteusement Angélique.

Elle n’était pas très physionomiste et en était consciente.

— Alice Viguier, adjudante-chef des commandos marine. Tu me remets maintenant ? s’esclaffa-t-elle.

— Ah, mais oui, le port de Brest, l’arrestation de Tanguy ! Je ne t’avais encore jamais vue en civil.

Elle se serrèrent à nouveau la main, beaucoup plus chaleureusement cette fois-ci. Les bagarres, ça rapproche un peu.

— Merci pour le coup de main, en tout cas, fit Alice Viguier, ou le coup de clé… C’est quoi ? Une clé à molette ?

— Oui, c’est ça, admit en rougissant Angélique. Une longue histoire, éluda-t-elle, mais toi, que fais-tu là ?

— Je me promenais.

— À une heure du matin ? s’exclama la gendarme, surprise. Excuse, je me mêle de ce qui ne me regarde pas.

— Non, non, tu as raison, c’est débile. Mais j’avais envie de réfléchir à ma vie et j’y arrive mieux dehors, en marchant. Je te paye un verre pour te remercier du coup de main ?

— Est-ce que tu en avais réellement besoin ? fit Angélique. Tu semblais t’en sortir très bien toute seule.

— À deux, c’est quand même plus sympa. C’est vrai qu’ils n’étaient que cinq.

Elles partirent toutes les deux dans un éclat de rite qui fit redescendre l’adrénaline de l’affrontement.

— Alors, ce verre ?

Elle insiste, se dit Angélique, mais pourquoi pas. Il y avait un je ne sais quoi qui se passait entre elles deux. Elle accepta d’un signe de tête.

— Je te propose une bière chez moi, c’est à deux pas d’ici, fit Alice. On ne fera pas de bruit, il y a mon fils et mon mec qui doivent dormir, précisa la jeune femme avec un clin d’œil.

Un peu déçue sans qu’elle ne comprenne vraiment pourquoi, Angélique ne pipa mot et suivi la commando marine jusque dans son appartement.

Tout était effectivement éteint et Alice n’alluma que la cuisine où elle suggéra à la gendarme de s’installer au bar. Elles prirent toutes les deux une IPA bretonne.

— Alors, tu as un enfant ? se renseigna Angélique.

— Oui, un fils, Arthur. Il a quatre ans et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux.

Le silence s’établit entre elles durant quelques minutes. La gendarme avait été intriguée par ce besoin de réfléchir, la nuit en marchant.

— Alors, comme ça, tu t’interroges sur le sens de ta vie ? lui demanda Angélique. Ce n’est pas ton fils, les commandos et ton mec aussi ?

— Si, mais non. Enfin, ce n’est pas si simple. J’avoue que c’est dur de partir plusieurs mois et de ne pas voir Arthur pendant tout ce temps.

— Bah, au moins tu as son père qui s’en charge quand tu n’es pas là. A minima le soir quand il n’est pas au boulot.

— Tu parles, il ne bosse pas.

— Ah bon ? Non, il se cherche comme il dit, fit Alice, semblant agacée.

— Du coup, il s’en occupe toute la journée ?

— Non plus…

Les mecs… songea Angélique.

— Il le met à l’école et sinon, il le colle devant la télé.

— Si petit ?

— Oui, j’ai beau lui faire la remarque, je ne suis pas là pour vérifier. Mais quand je vois comment Arthur est attiré par la télé alors qu’elle est éteinte et qu’il réclame les séries de dessins animés pour enfant. Il les connait bien.

La gendarme laissa le silence s’installer. Parfois, il faut se taire pour que les autres parlent.

— Je vais te donner un exemple, mais j’en ai plein : quand je suis revenue de ma dernière mission au Mali, c’était le 15 janvier 2024, je m’en souviens comme si c’était hier. J’avais atterri en provenance du Mali quelques jours auparavant, puis débriefée à Lorient. J’avais pu arriver à Brest quelques heures plus tôt que prévu. Quand je suis rentrée à l’appart, c’était un bordel noir. Rien n’était rangé, la vaisselle débordait de l’évier. Mon fils était devant la télé et son père jouait sur son ordi. Moi qui pensais retrouver un havre de paix après les zones de combat, j’étais servie…

— Mince ! Je suis désolé pour toi, Alice.

Un vrai boulet, ce mec ! se dit Angélique. Elle comprit aussi que la proposition de boire un pot n’avait pas pour seul objectif de la remercier. Alice avait surtout eu besoin de vider son sac. Ce n’était sans doute pas auprès de ses collègues militaires qu’elle pouvait le faire.

Alice se tut un long moment, comme songeant à ce qu’elle allait faire de sa vie. Habituée à ces silences, lors des interrogatoires, Angélique savait qu’il fallait les laisser passer. Finalement, la commando marine reprit :

— Voilà, c’est de tout ça que j’ai parfois besoin de réfléchir, la nuit, en marchant.

— Je comprends, fit Angélique en posant la main sur son bras, en un geste sororal.

Nouveau silence, un instant curieux, comme si toutes les deux se sentaient bien ensemble dans cette absence de mots, presque comme s’ils n’étaient pas nécessaires entre elles. Ce fut Alice qui le rompit :

— Désolé Angélique, je te fais veiller tard.

— T’en fais pas pour ça. En tout cas, je suis super heureuse de t’avoir revue. On ne se perd pas de vue, hein ?

Elles échangèrent leurs numéros de portable, se quittèrent en se faisant la bise et en se promettant de se retrouver, vite.

Pour Maryse Guillou et Josiane Tanguy, Angélique avait vu juste : les deux femmes étaient à Cancún où elles avaient pris un hôtel pour trois mois, pour commencer, avec deux chambres. Une pour elles deux et une autre pour les trois enfants qui s’entendaient merveilleusement bien. Ceux-ci passaient leurs journées à la plage ou dans la piscine du palace.

Ces trois mois écorneraient à peine le pécule qu’Alain Guillou avait prévu pour sa veuve. Son décès « accidentel » avait fait grimper le montant de l’assurance-vie de son entreprise. Elles ne savaient pas encore ce qu’elles feraient de leur vie à l’issue de ces vacances.

Josiane reprendrait-elle son salon de coiffure à Saint-Urbain ? Rien n’était moins certain. Quand elle était avec son mari, cette activité lui était indispensable afin d’avoir une fenêtre ouverte sur le monde. Mais maintenant qu’elle pouvait enfin exister pour elle-même, en avait-elle vraiment besoin ?

De façon identique, Maryse doutait de retrouver son rôle de nourrice agrée en rentrant du Mexique, si elles revenaient un jour. Elle en avait soupé de torcher les gosses de ses clients.

L’une comme l’autre se sentaient pousser des ailes. Elles avaient la vie devant elles.

[1] Poison mortel à de très faibles doses.

[2] Grand parking gratuit proche de la rue Jean-Jaurès à Brest.

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