Chapitre 11/1
Jeudi 18 janvier 20h
L’enquête de voisinage s’était terminée à la nuit tombée. Achever la tournée à cette heure tardive présentait un certain avantage : es gens étaient quasiment tous rentrés chez eux après leur journée de travail.
Dans le premier cercle des habitations les plus proches du lieu du crime — il était clair que Guillou avait été tué sur place, les TCIP n’avaient relevé aucune trace d’un corps trainé sur le sol, ni d’un véhicule qui serait venu sur la parcelle — les bruits de tronçonneuses avaient été bien entendus de même que des détonations. Ces derniers n’avaient alerté personne, la saison de chasse battant son plein.
La présence de multiples arbres avait empêché toutes les personnes interrogées de dénombrer ces coups de feu ni même d’en déterminer la provenance.
Il était plus de 20 heures quand ils laissèrent leur voiture sur le parking de la caserne. Morvan décida de faire le point de la journée avec ses deux appuis principaux : ils n’étaient guère plus avancés à la suite de cette enquête de voisinage. Certes, il leur restait encore quatre ou cinq maisons à retourner voir, personne n’avait ouvert lors de leur passage, toutefois, il y avait peu de chance qu’une révélation leur arrive de ces quelques visites.
Merlot les ayant quittés — il ne demeurait jamais très tard au boulot, rarement après 20 heures, sauf urgence —, Angélique et son chef échangèrent plus en détail sur leurs deux entretiens :
— Quelques éléments m’ont intrigué chez Josiane Tanguy, attaqua Morvan. Je sens un truc pas clair dans ses relations avec Alain Guillou.
— Comment ça ?
Le capitaine paraissait vraiment troublé.
— Je ne sais pas bien, mais sa réaction ne m’a pas semblé totalement sincère, comme si elle cachait quelque chose. Et puis ses révélations sur les fonctions syndicales de Guillou, voilà qui ne nous arrange pas du tout.
— La DGSI ? suggéra Angélique.
— Oui, tout à fait. D’ailleurs, je vais appeler Gomez tout de suite. Au moins, on sera fixés.
Pas la peine de remettre à plus tard ce genre de conversation délicate.
Il composa le numéro du commandant de la DGSI qui décrocha immédiatement. Ces gens-là ne doivent pas avoir de vie privée, se dit Angélique. En même temps, elle et Morvan étaient encore au boulot aussi…
— Gomez.
— Morvan, de la gendarmerie de Landerneau.
— Oui, capitaine, que puis-je pour vous ? Ou plutôt qu’avez-vous à me demander ?
Le gendarme, ayant senti la subtilité des mots, n’avait pas pu empêcher sa mâchoire de se crisper.
— Nous avons découvert, un peu par hasard, qu’Alain Guillou avait des fonctions syndicales au sein de Naval Group et qu’il s’occupait notamment de l’égalité hommes-femmes et des discriminations. Aurait-il pu s’attirer des inimitiés dans ce cadre-là ?
— Vous avez bien fait de m’appeler. Je gère.
— Vous nous tiendrez au courant ? tenta le capitaine.
Trop tard, l’officier de la DGSI avait raccroché.
— Bon sang ! Ils ne leur apprennent même pas la politesse la plus élémentaire dans ce service à la noix ? s’emporta Morvan.
Il était pourtant de bonne composition, Paul Morvan, mais là, lui qui était assez à cheval sur la courtoisie, un tel manque de savoir-vivre l’irritait..
Se frottant le visage puis s’ébouriffant les cheveux, il demanda :
— Je crois que j’ai besoin d’un verre, ce soir, ça te dit, Angélique ?
Elle réfléchit deux secondes à peine, et, n’ayant rien de mieux à faire, elle accepta :
— Ok, on se change avant quand même ? proposa-t-elle.
— Oui, j’ai ce qu’il faut ici.
— Je file chez moi et je te rejoins en bas. On finira de débriefer nos entretiens du jour devant une bière, lui fit-elle en se levant de son siège pour quitter le bureau de son chef.
Celui-ci tendit le pouce silencieusement en la laissant partir. Il se dit que c’était la première fois qu’il avait un tel rapport avec une collègue féminine. Il aimait beaucoup cette relation qui s’était installée avec elle, sans la moindre ambiguïté.
Morvan habitait avec sa compagne, Éliane, sur les hauteurs de Landerneau. Celle-ci était avocate, spécialisée en droit de la famille. Elle était allée plaider à Quimper, pour un procès qui s’annonçait compliqué. Elle soutenait une femme qui avait poignardé son mari, en état de légitime défense d’après elle. Bien évidemment, la partie adverse essayait de faire passer l’épouse pour folle hystérique. Morvan l’appellerait vers 22h30, comme ils en avaient l’habitude.
Une fois Angélique partie, il poussa la porte de son bureau et ouvrit son placard. Il en sortit un jean noir, un sweat-shirt de la même couleur et un blouson de cuir. Il ôta avec plaisir l’uniforme qu’il avait porté toute la journée pour enfiler sa « tenue civile ».
Il rangea soigneusement ses habits de service puis referma le placard. Il éteignit son ordinateur, mis son arme sous clé et se dirigea vers le parking.
Découvrant son image dans un miroir, il ne put s’empêcher de se dire qu’il était quand même bien conservé pour ses 47 ans. Certes, la coupe de cheveux trahissait sa fonction militaire, mais en dehors de cela, il aurait pu passer pour un musicien de rock en goguette.

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