Chapitre 13/2

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Il était treize heures trente, Jean-Michel Tanguy était en retard. Les deux gendarmes l’attendaient en commençant à trouver le temps long.

— Mais qu’est-ce qu’il fout, Tanguy ? s’impatientait Morvan.

— Il a dû débriefer sa femme, tu ne crois pas ?

— C’est possible. On aurait peut-être dû les interroger en même temps ?

— Tu sais bien qu’on n’est pas assez nombreux à la brigade et puis, ça fait 48 heures, ils ont eu largement l’occasion de parler ensemble.

— Oui, tu as raison, on ne pouvait pas faire autrement : on n’avait aucun élément probant pour mettre qui que ce soit en garde à vue dès le 17, malheureusement. C’est certain que ça aurait été plus simple. Bon, au moins avec les appels de ce midi, on sait où Josiane Tanguy était entre neuf heures trente et dix heures : à son salon. Ça fait pratiquement un suspect de moins.

Pourtant, Angélique percevait que son chef était soucieux. D’habitude, il prenait les choses avec plus de recul et de philosophie.

— Il y a quelque chose qui te tracasse, Paul ?

Elle le connaissait bien, son capitaine…

— Oui, je me dis que ça va être un truc pourri cette enquête. Je crains ce qui va se passer côté médiatique et ce Gomez de la DGSI, je ne le sens pas. Il fait ses affaires dans son coin sans nous donner aucune information alors que nous, on doit lui fournir tout ce qu’on a. Si ça se trouve, au nom de « l’intérêt supérieur du pays », il va foutre le bordel dans notre investigation criminelle.

— Ben oui, mais si c’est « l’intérêt supérieur du pays » ? le taquina Angélique.

Il s’arrêta deux secondes et la dévisagea. Se rendant compte qu’elle se moquait gentiment de lui, il se détendit. Elle avait raison. Ils feraient de leur mieux comme d’habitude et si la DGSI « foutait le bordel », ben, elle assumerait. Eux auraient effectué leur boulot.

— Bon, il fait quoi Tanguy ?

À cet instant précis, on toqua à la porte. La tête du brigadier Kerléo se glissa à l’intérieur pour leur annoncer l’arrivée de Jean-Michel Tanguy.

Celui-ci pénétra dans la pièce, un peu penaud :

— Je suis désolé, mais ma voiture ne voulait pas démarrer. Sans doute l’humidité avec toute cette pluie. Ma batterie s’est déchargée, il a fallu que j’aille chercher le voisin pour qu’il vienne me dépanner avec des câbles et avec sa….

— Oui, oui, c’est bon.

Angélique avait noté l’agacement de son capitaine devant ces propos totalement hors sujet. Celui-ci ressortit ses phrases d’introduction classiques. Sans surprises, Tanguy était au courant du déroulement de l’audition. Comme les deux gendarmes l’avaient prévu, il avait certainement dû débriefer avec sa femme durant le repas de midi.

— Pouvez-vous nous rappeler vos nom, prénom, date de naissance adresse et profession ?

— Tanguy Jean-Michel, né le 20 juillet 1975 à Brest. J’habite au 35 rue Alan Stivell avec mon épouse, Josiane. Nos deux enfants, Chloée et Jérémie sont en pension et ne rentrent à la maison que durant les vacances scolaires. On a trouvé que c’était mieux pour eux. Je suis ajusteur chez Bretagne Usinage à Loperhet.

Angélique se demanda un instant si l’intérêt des gamins avait vraiment été pris en compte dans ce choix. Sans doute pas, mais ce n’était pas l’objet de cette audition.

— Merci. Pouvez-vous nous dire ce qu’il s’est passé le 17 janvier au matin ?

— Oui, bien sûr. Quelle catastrophe ce qui est advenu à Alain. Si j’avais su, je serais allé couper du bois avec lui. Il ne serait peut-être rien…

— Nous sommes là pour nous intéresser à ce qui vous est arrivé, à vous, Monsieur Tanguy, l’interrompit Morvan.

— Oui, pardon. Je me suis levé à sept heures quinze, comme tous les jours, et je suis descendu prendre mon petit déjeuner. Je suis ensuite remonté dans la salle de bains pour me raser, j’aime bien être propre et net tous les matins…

Angélique avait l’étrange sensation que Tanguy s’écoutait parler.

— Ah non ! J’oubliais : auparavant, j’ai enfilé un manteau et je suis allé examiner nos réserves de bois. J’avais des doutes sur la nécessité absolue d’aller bûcheronner et effectivement, je n’en avais pas besoin, ayant au moins deux voire trois ans d’avance de bûchettes de chauffage. On chauffe toute la maison avec notre cheminée, vous savez ? Un foyer fermé, ça permet de faire de sacrées économies de gaz. Notre chaudière ne…

— Oui et donc ensuite ? l’interrompit une nouvelle fois Morvan.

Ce Tanguy le fatiguait, comme s’il essayait de le noyer sous un flot de lieux communs ou d’idées pseudo-philosophiques qui semblaient tous contribuer à le mettre en avant. Le capitaine sentait qu’il allait devoir le recadrer régulièrement, au risque d’y passer la nuit sans aucun élément probant.

— Excusez-moi, je m’emballe, je m’emballe, fit Tanguy avec un sourire peut-être un peu trop appuyé aux yeux d’Angélique.

— Poursuivez, je vous en prie. Vous en étiez au fait que vous vous étiez aperçu que vous n’aviez pas de besoin urgent de bois de chauffage, lui rappela Morvan.

— Ah oui. Du coup, j’ai pris mon téléphone, celui que vous m’avez « emprunté » hier, pour envoyer un SMS à mon ami Alain Guillou afin de me décommander. J’ai décidé d’aller plutôt courir. J’aime ça courir. C’est au moins autant du sport que couper des arbres, vous savez…

— Votre femme faisait quoi pendant ce temps-là ? le recadra Morvan.

— Ben, elle faisait ce qu’elle a à faire, son boulot normal à la maison, quoi ? Au fait, vous allez le garder longtemps mon téléphone ? Vous m’aviez dit que vous le rendriez plus vite si je vous le confiais dès hier.

Angélique ne put s’empêcher de bouillir intérieurement. Quelle espèce de sale macho, ce type ! Pour qui se prenait-il ? Les mots du mari confirmaient ce qu’elle avait senti lors de l’audition de sa femme, juste avant : sa vie ne devait pas être rose chez elle. Heureusement que la conduite de l’entretien n’était pas son rôle aujourd’hui, elle aurait eu du mal à ne pas lui sauter à la gorge, au moins oralement.

— On fait au plus vite, Monsieur Tanguy, pour votre téléphone. Alors, Alain Guillou vous a répondu ? relança le capitaine.

— Oui, à peine cinq minutes après que je lui ai écrit, j’ai reçu un « OK » de sa part. Je me suis demandé s’il allait y aller quand même ou pas et puis je suis passé à autre chose. J’ai été me préparer pour courir.

— Vous avez quitté votre domicile vers quelle heure ?

— Il était huit heures vingt-cinq.

— Comment pouvez-vous être aussi précis ? Vous avez regardé l’heure ? s’étonna Morvan.

Autant certains témoignages peuvent être flous sur les horaires, autant lui semblait extrêmement sûr de lui et pointilleux sur les heures.

— Pas du tout, retorqua Tanguy avec un clin d’œil. J’ai entendu le flash info de huit heures vingt-trois sur France Info et je suis parti juste à la fin. On écoute tous les matins France Info avec Josiane, parce que ça permet d’être au courant de l’actualité en quelques minutes. Mais bon, faut pas écouter trop longtemps parce qu’ils répètent un peu toujours la même chose sur cette chaîne.

— Donc vous avez quitté votre maison vers huit heures vingt-cinq ?

— Pas vers, mais pile à huit heures vingt-cinq ! fit Tanguy, très fier de sa précision.

— Donc vous avez commencé à courir au départ de chez vous ?

— Ah non, pas du tout. J’ai pris ma voiture et j’ai roulé vers le centre hippique. Je me gare toujours par là-bas et je fais une boucle en descendant vers l’étang du Roual puis je remonte. Ça me fait un circuit que je mets environ une heure à parcourir. Vous savez, je dois faire un bon neuf-dix kilomètres heures en course.

Voilà une information intéressante : il était parti en automobile et durant son parcours, son smartphone avait forcément dû borner en plusieurs endroits, tout comme durant sa course.

— Vous gardez votre portable avec vous en courant ?

— Ah non ! fit-il avec un cri venant du cœur. J’ai un vieil appareil avec des MP3 dessus et des écouteurs. C’est beaucoup plus léger qu’un téléphone et ça ne me gêne pas dans ma course.

— Et votre portable ?

— Je le cache dans ma voiture, sous mon siège. Personne ne le sait, même pas ma femme. Si, vous le savez maintenant, mais vous ne direz rien à personne, hein ? fit-il avec un clin d’œil adressé à Morvan.

Bon, le bornage avec le smartphone, c’était fichu. Au mieux serait-il repéré en fixe vers le centre hippique. Il faudrait quand même vérifier ce point, nota Angélique.

— Donc, vous avez fait votre circuit, et après ?

— Après, ben je suis rentré à ma voiture, je suis reparti vers chez moi. Une fois arrivé, j’ai pris toutes mes fringues et je les ai mises dans la machine à laver, elles étaient couvertes de boue. Ensuite, j’ai été sous la douche et j’y suis resté longtemps. Une douche chaude après l’effort, y a pas mieux. À la fin, je mets la température froide, ça fouette les sangs, vous saviez ça ?

Finalement, il connaissait le chemin du lave-linge. Angélique songea que c’était une victoire bien maigre pour sa femme. Sans doute n’allait-il pas jusqu’à se servir du sèche-linge.

— Ensuite, après votre douche, qu’avez-vous fait ?

— Je me suis installé dans le salon pour regarder une rediffusion d’émission d’histoire, sur la TNT, et je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, elle était terminée et la télé parlait de cuisine, alors j’ai éteint. J’ai été me faire réchauffer un plat que Josiane m’avait préparé et je l’ai mangé en écoutant le jeu des mille euros, sur France Inter. Vous vous rendez compte, c’est passé de mille francs à mille euros, c’est pas pareil quand même ! s’exclama Tanguy.

Il faudrait également vérifier les horaires des émissions, songea Angélique, pour être certain qu’il n’essaye pas de noyer les gendarmes sous un flux de fausses informations.

— Ensuite Josiane m’a appelé en quittant son salon, m’apprenant qu’il était arrivé quelque chose à Alain et qu’elle allait aider Maryse. Puis vous êtes venus en fin d’après-midi récupérer mon téléphone portable. Vous n’oublierez pas de le rendre, hein ?

— On fait au plus vite, Monsieur Tanguy, le coupa Morvan. Bon Angélique, tu imprimes tout ça et tu le fais signer à monsieur ?

Avant de lancer l’impression, elle demanda :

— Vous n’avez rien à ajouter, Monsieur Tanguy ?

Visiblement, Morvan en avait marre et ne supportait plus le bonhomme, ce qui expliquait qu’il n’avait pas posé lui-même la question rituelle en fin d’audition.

— Non, non, je crois que je vous ai tout dit et peut-être même plus, fit-il avec un nouveau clin d’œil, cette fois en direction de l’adjudante.

Elle décida de l’ignorer et sortit récupérer l’impression.

— Quand même quelle tragédie. Dire qu’il a été assassiné. Mais qui a bien pu faire une chose pareille ? poursuivit Tanguy s’adressant au capitaine.

— C’est ce qu’on va s’employer à déterminer, Monsieur Tanguy. Faites-nous confiance, on va trouver.

— J’espère bien ! Et qu’il soit sévèrement puni !

— Ça, ce sera à la justice de trancher, nous, notre rôle c’est identifier les coupables, pas les juger. Chacun son boulot.

— Quand même, la justice est parfois bien clémente avec les…

Angélique pénétra dans la salle à ce moment-là, sauvant Morvan d’une conversation qu’il voulait écourter. Il en profita pour quitter lâchement la pièce, laissant Angélique avec Tanguy. Celui-ci relut rapidement son témoignage puis signa sans faire de difficulté.

— Au fait j’y pense, fit-elle, votre rack à fusils comporte trois emplacements, non ?

— Oui, pourquoi cette question ?

— Il ne vous en manque pas un ? insista Angélique.

— Non, je n’en ai toujours eu que deux. Un jour peut-être mais pour le moment, ceux que j’ai me suffisent amplement.

Une réponse de plus, toutefois contradictoire à la version de sa femme, aux questions qu’elle et son capitaine se posaient suite aux perquisitions.

Tanguy sortit finalement de la gendarmerie. Angélique se dit qu’avec cet entretien, elle avait la sensation de comprendre très nettement pourquoi elle n’avait jamais imaginé vivre avec un homme.

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