Chapitre 17 1/2
Samedi 20 janvier 11H45
Au bout d’environ trente minutes d’entretien, l’avocat frappa à la porte, réclamant son ouverture.
Morvan se dirigea vers la cellule, sans se presser, il n’était pas aux ordres non plus.
Il déverrouilla le battant et demanda innocemment :
— Oui, que puis-je pour vous ?
— Serait-il possible d’avoir de l’eau pour moi et ma cliente, s’il vous plait ?
— Bien sûr, Dumont, deux gobelets et une bouteille d’eau pour la garde-à-vue !
Le capitaine jeta un coup d’œil à l’intérieur et vit Maryse Guillou qui semblait avoir repris du poil de la bête.
— J’y vais, capitaine, fit celui-ci.
— Vous me direz quand vous aurez fini, Maître ? suggéra Morvan.
— Bien sûr. Vous êtes impatient d’interroger ma cliente ? fit le défenseur avec un petit sourire ironique.
— C’est pour cela qu’elle a été mise en garde-à-vue, non ? répondit Morvan, tout aussi sardonique.
Dumont arriva avec ses gobelets et sa bouteille, interrompant l’échange aigre-doux entre les deux hommes.
Eh ben, ça augure bien des auditions, songea Angélique. Deux types qui vont essayer de « jouer à qui pisse le plus loin ». Elle ne pensait pas que son capitaine allait entrer dans le jeu de l’avocat, mais on ne sait jamais quand il y a une rivalité entre mecs.
Morvan referma la porte à clé, laissant le défenseur poursuivre son entretien avec sa cliente et retourna dans son bureau en grommelant.
— Viens, on va aller se dépenser un peu à la salle, ça nous fera du bien, non ? On n’est pas à leur disposition, suggéra l’adjudante.
Il réfléchit quelques secondes puis acquiesça :
— Tu as raison, ça nous fera du bien et ça leur montrera qui décide ici.
Ils quittèrent rapidement la brigade pour le hall de musculation. Morvan s’assit sur le rameur et Angélique s’installa sur le vélo elliptique.
Trente minutes plus tard, ils regagnèrent leurs locaux, assez détendus. L’avocat était toujours avec sa cliente.
Ils eurent le temps de se préparer des sandwiches et de les dévorer avant d’entendre toquer à la porte de la cellule. Il était près de treize heures.
Morvan alla ouvrir avec Angélique à ses côtés :
— Oui ?
— Il serait possible d’avoir à manger ?
— Pour Madame Guillou, oui. Un sandwich, ça lui ira ? Jambon beurre ?
Elle acquiesça du fond de la pièce.
— Pour moi aussi ? demanda l’avocat.
— Non, Maître, nous devons nourrir les personnes en garde-à-vue mais pas leurs défenseurs.
Il poussait le bouchon peu loin le bavard. Ce refus le motiverait peut-être à faire accélérer un peu la mise en route de l’audition, se dit Angélique.
— Dumont, un jambon-beurre pour madame Guillou, s’il vous plait, cria Morvan.
Le gendarme s’affaira dans la cuisine et les rejoignit prestement avec une demi-baguette généreusement beurrée et contenant plusieurs tranches de viande.
— Le brigadier ne s’est pas moqué de vous, madame, s’exclama Morvan. Bon appétit, fit-il en s’apprêtant à refermer la porte de la cellule.
— Attendez, fit l’avocat. Je pense qu’on peut y aller maintenant, Madame Guillou ?
Celle-ci avala la bouchée qu’elle venait de prendre de son sandwich et répondit d’une petite voix :
— Oui, on peut y aller.
Les deux gendarmes ne cachèrent pas leur satisfaction. Cela faisait plus d’une heure et demie qu’ils espéraient ce moment.
— Si vous voulez bien me suivre vers la salle d’interrogatoire, les guida Angélique.
Ils arrivèrent devant la pièce dans laquelle la veuve avait déjà été entendue, la veille, en audition libre.
Il y avait quatre chaises, se faisant face, deux par deux, de chaque côté de la table.
Morvan désigna les deux sièges à l’avocat et à sa cliente puis, il prit place en face. L’adjudante ouvrit son ordinateur, prête à prendre des notes. Cette fois-ci, un micro était disposé sur la table et le voyant de la caméra installée dans un angle était allumé, témoignant du bon fonctionnement de celle-ci.
Avant de refermer la porte et d’aller rejoindre son capitaine, Angélique dit :
— Test micro, test caméra. Tout est OK, Kerléo ?
— Tout marche parfaitement, répondit-il de la salle de contrôle
— Merci.
Ils pouvaient commencer.
— Tout sera enregistré ? sembla s’inquiéter Maryse Guillou.
— Oui, Madame Guillou, la tranquillisa son avocat, c’est la règle lors d’une garde à vue.
Elle hocha la tête et reprit la mastication de son sandwich.
Dire que ses parents lui avaient appris à ne pas parler la bouche pleine, songea Angélique. Elle eût une ébauche de sourire puis se recomposa un visage impassible. C’était elle qui jouait le rôle de la « méchante ».
Comme calé au préalable avec Morvan, ce fut elle qui attaqua :
— Bien, Madame Guillou, vous savez pourquoi vous êtes ici ?
Celle-ci jeta un regard à son avocat, qui lui fit un signe de tête.
— Oui. Comme vous me l’avez dit, parce que les cartouches qui ont tué Alain sont les mêmes que celles que vous avez trouvées dans mon garage.
— Exactement. Vous êtes aussi là parce que nous avons identifié un certain nombre de points qui demandent un éclaircissement et qui, sans ceux-ci, nous amènent à vous considérer comme suspecte dans le meurtre de votre époux.
— Ces points sont ? intervint maître Salomon.
— Ils sont plusieurs, répondit Angélique. Tout d’abord, Madame Guillou a été incapable de nous dire ce qu’elle avait fait le matin du 17 janvier entre le départ de son mari et mon arrivée chez elle pour lui annoncer la mort de celui-ci.
L’avocat prenait des notes sur un petit carnet.
La gendarme poursuivit :
— Par ailleurs, elle est chasseuse, possède deux armes du calibre de celle qui a tué son époux. Cela commence à faire quelques charges, vous ne trouvez pas, Madame ?
Elle avait volontairement omis les deux assurances-vie pour les ressortir au moment opportun.
— Je vois, fit le défenseur.
— Donc, si vous voulez bien, on va essayer de dérouler le fil de ce qu’il s’est passé pour vous, après le départ de votre mari, le 17 janvier entre huit heures et huit heures quinze. C’est bien à cette heure-ci que celui-ci a quitté votre domicile ?
Ele regarda à nouveau son conseiller qui hocha encore une fois la tête.
— Oui, ça doit être cela.
— Ça doit être cela ou c’est cela, madame ? insista Angélique. Les mots ont un sens.
Elle lorgna une fois de plus vers l’avocat.
Ça allait être pénible si à chaque question elle demandait son avis à son défenseur, se dit l’adjudante. Pour le moment, cela ne faisait que renforcer l’impression qu’elle avait quelque chose à cacher.
— C’est bien ça, entre huit heures et huit heures quinze.
— Qu’avez-vous fait ensuite ?
La veuve laissa passer quelques secondes, semblant se creuser la cervelle puis elle éclata en sanglots en se prenant la tête entre les mains.
— Je ne sais plus, gémit-elle.
— Enfin, capitaine, demandez à votre gendarme d’être un peu plus diplomate ! s’insurgea l’avocat.
— Maître, calmez-vous, répondit Morvan. L’adjudante ne lui a posé qu’une question tout à fait anodine sur son emploi du temps. Pourquoi ne peut-elle pas répondre à une question aussi simple ?
— Avez-vous entendu parler des effets de la sidération, capitaine ? demanda le conseiller de la veuve.
Il pensait sans doute le coincer en faisant appel à des données issues des neurosciences. Malheureusement pour lui, Angélique avait potassé le sujet et l’avait déjà briefé.
— Oui, Maître, dans le cas de circonstances particulièrement bouleversantes, on peut arriver à en occulter toute trace dans la mémoire. La question est donc : quel évènement traumatisant madame Guillou a-elle vécu à partir de huit heures quinze, le dix-sept janvier ?
— Je ne sais pas et Madame Guillou non plus… convint l’avocat.
— C’est ce que nous allons nous efforcer de comprendre durant cette garde-à-vue, expliqua le capitaine d’une voix douce.
Le ton de Morvan sembla apaiser la veuve qui reprit la mastication de son sandwich.
Angélique relança les questions :
— Pour changer de sujet, madame Guillou, les deux fusils saisis chez vous, un Yldiz calibre 12 à canons superposés et un semi-automatique Pointer…
Elle relut ses notes et poursuivit
— Pointer FT4 12/76, c’est bien cela ?
Nouveau regard inquiet vers son avocat et accord par hochement de tête de celui-ci. De toute façon, ils avaient été trouvés chez elle et son mari ne chassait pas, alors…
— Oui, ce sont bien mes armes, admit-elle.
— Quand les avez-vous utilisés pour la dernière fois ? interrogea Angélique.
Elle se concentra et, cette fois-ci sans un coup d’œil à son conseiller, répondit assez rapidement :
— Je pense que cela doit être mi-décembre pour le Yldiz et l’autre, ça devait être lors d’une compétition de tirs aux pigeons d’argile en septembre ou octobre, je crois. Il faudrait que je regarde sur mon agenda, je note tout sur mon smartphone.
Information intéressante, si ça se trouve, elle a aussi consigné quelque chose pour le 17 au matin, se dit Angélique. Visiblement, Morvan avait suivi un raisonnement similaire et sortit passer un coup de fil à Rennes où avait été envoyé le portable le matin même pour analyse complète.
— Donc vos fusils n’ont pas été utilisés récemment, c’est bien ça ?
— Ma cliente vous dit qu’elle n’a pas utilisé ses fusils récemment, adjudante.
La subtilité était claire pour Angélique. Mais elle n’allait pas se laisser rouler dans la farine par un baveux, fut-il un spécialiste du droit pénal.
— Madame Guillou, qui a la clé de votre rack à fusils ?
— Moi seule, répondit-elle du tac au tac.
— Ce rack n’a jamais été forcé ? insista l’adjudante.
— Pas que je sache, poursuivit-elle sans consulter son défenseur qui se mordait les joues.
— Donc, il est impossible que quelqu’un d’autre que vous ait pu utiliser vos armes ?
— Ne répondez pas, Madame Guillou, lui intima l’avocat.
— Mais pourquoi ? demanda celle-ci, ne comprenant pas la raison de cette attitude.
— Ne répondez pas à cette question, madame, c’est tout.
Le ton de la voix de maître Salomon ne souffrait aucune contradiction.
— Bien, fit-elle, je ne réponds pas à votre question.
— C’est noté, Madame Guillou, enregistra l’adjudante.
Morvan les rejoignit sur ces entrefaites.
— Il n’y a rien dans votre agenda pour le matin du dix-sept, avant l’arrivée, à dix heures trente, des enfants que vous gardez.
— Je suis désolé, capitaine, mais je ne sais vraiment plus ce que j’ai fait…
— Ne vous excusez pas, Madame, ce n’est pas une conversation mondaine, rétorqua l’avocat.
La vache, elle avait choisi un sacré défenseur, la veuve, songea Angélique. Mais pourquoi avait-elle déjà préparé son nom et son numéro de téléphone chez elle ? Que cachait donc cette femme ?

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