Chapitre 31

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Lundi 29 janvier 11 h

Laura, voyant Angélique arriver, alla retrouver les deux femmes :

— Mesdames, j’ai appelé ma collègue de Landerneau. Je crois que vous la connaissez. Je pense que ce que vous m’avez dit pourrait l’intéresser dans le cadre de l’enquête qu’elle dirige.

Elles eurent toutes les deux un mouvement de recul, se souvenant de leurs gardes à vue successives à toutes les deux, par cette adjudante.

— Ne vous en faites pas, je suis ici pour vous écouter et vous aider, tenta de les rassurer Angélique.

— Tu crois vraiment que c’est une bonne idée ? demanda Josiane Tanguy à son amie, semblant particulièrement inquiète.

Maryse Guillou réfléchit quelques instants puis lui dit :

— On est là, tu as déjà raconté ton histoire à la gendarmerie et cela peut faire avancer l’enquête sur la mort d’Alain.

La coiffeuse ne visualisait pas bien en quoi cela pouvait faire avancer l’enquête, mais elle le devait bien à Maryse et Alain, ayant vu en plus les yeux embués de la veuve lorsque celle-ci avait évoqué le décès de son mari.

— Oui, tu as sans doute raison, fit-elle à son amie.

Puis s’adressant à l’adjudante :

— Je suis d’accord pour vous répéter tout ce que j’ai déjà dit.

Laura Le Gall saisit l’occasion pour entraîner tout le monde.

— Vous voulez bien me suivre ? proposa-t-elle aux trois autres femmes.

Elle les guida vers le bureau dans lequel l’audition de la main courant s’était déroulée quelque temps plus tôt.

Une fois qu’elles furent toutes installées, la gendarme de Plougastel relança Josiane Tanguy :

— Madame Tanguy, vous pourriez répéter ce que vous m’avez dit tout à l’heure ?

— Sur la gifle ?

— Oui, mais aussi vos relations avec Alain Guillou…

— Je ne sais pas par où commencer.

— J’ai cru comprendre qu’Alain Guillou et vous étiez proches, vous pourriez peut-être débuter par là ? suggéra Angélique.

Elle espérait un peu autre chose que ce qui avait conduit à une baffe. Elle comptait bien appréhender la dynamique relationnelle de ce quatuor.

Josiane Tanguy réfléchit quelques instants puis se lança :

— En fait, cela fait deux ans que je lui parle régulièrement.

— Vous n’étiez pas au courant, Madame Guillou ? l’interrompit l’adjudante, reprenant la remarque que lui avait faite sa collègue au téléphone.

— Non, pas du tout. Alain ne m’avait rien raconté à ce sujet. C’est Josiane qui m’a tout relaté le matin du 17, mais elle avait réclamé que je garde ça pour moi, alors je ne vous ai rien dit.

Il s’était bien passé quelque chose d’important entre les deux femmes ce jour-là.

— Elle vous a exposé quoi ce matin-là ? demanda Laura.

— Elle m’a parlé des visites d’Alain à son salon, les difficultés qu’elle avait avec Jean-Michel, mais je ne suis pas restée longtemps parce que son mari risquait de venir la voir à l’improviste. Il l’avait déjà fait.

— Pourquoi pile ce jour-là ? insista Angélique qui voulait comprendre.

Josiane reprit la parole :

— Cela faisait plusieurs jours que je le sentais tendu, énervé. Il ne fallait presque rien pour qu’il parte en vrille. Je sais que parfois, je dois être agaçante à me tromper et ne pas faire exactement ce qu’il attend de moi…

— Non, Josiane, aucun homme n’a le droit de te traiter comme ça, lui dit doucement Maryse Guillou.

Les gendarmes notèrent que la coiffeuse n’avait pas l’air totalement convaincue par les mots de son amie. Elle reprit :

— Avant de quitter la maison, il m’avait regardé d’une façon qui m’avait fait peur. Il fallait que j’en parle à quelqu’un. Je savais qu’Alain était parti couper du bois, alors j’ai appelé Maryse.

— Et je suis venue la voir, essayer de la rassurer, compléta la veuve.

Les deux gendarmes avaient assisté à cet échange, médusées.

Un silence s’installa, une fois la relation entre les deux femmes un brin clarifiée. Après un regard avec sa collègue Angélique relança l’audition :

— Si vous donniez un peu plus de détails, mesdames ? suggéra l’adjudante et que vous nous disiez tout, en commençant au début.

— Si vous voulez, fit Josiane Tanguy d’une voix hésitante. Quel genre de détails ?

— Tout ce qui pourrait m’aider à comprendre, à vous comprendre en particulier, vous et votre environnement.

— Le démarrage de ma vie avec Jean-Michel ? proposa la coiffeuse timidement.

— Tout ce que vous avez envie de nous partager avec nous, confirma Laura avec un sourire engageant.

Peut-être était-on au point de bascule de cette enquête pour meurtre ? songea Angélique.

— Je peux vous enregistrer ? demanda l’adjudante.

Au cas où, elle voulait être certaine de ne rien rater de ce qui serait dit.

— Euh, je ne sais pas, répondit la coiffeuse.

— C’est la procédure, la rassura Laure.

— Oui, mais quand même… fit-elle d’une voix faible

Maryse Guillou posa sa main sur le bras de son amie :

— Tu ne risques plus rien maintenant, Josiane.

Celle-ci finit par hocher la tête, même si elle ne semblait pas totalement convaincue.

Angélique démarra l’enregistrement sur son smartphone et fit signe qu’elle pouvait se lancer.

D’un ton plutôt hésitant, Josiane Tanguy commença à retracer son histoire, comment tout se passait à merveille au début, même si Jean-Michel, dès les premiers jours de leur relation, n’avait pas caché son aversion pour la famille de sa future épouse. J’ai fini par croire que finalement, ils ne la méritaient pas.

Alors que la coiffeuse se racontait, Laura, visiblement très à l’aise dans le fait de faire parler les femmes, relançait habilement avec quelques phases d’encouragement.

Les Tanguy s’étaient mariés très vite et l’ambiance, lors de la fête, avait été glaciale entre les deux familles. Mais sur le coup, Josiane ne s’en était pas formalisée, toute heureuse de son nouveau bonheur. De plus, les parents et sœurs de son époux l’avaient plutôt bien accueillie et, de fait, elle avait progressivement perdu tout contact avec les siens. Elle ne s’en était rendu compte que très récemment, durant de la fin de ses échanges avec Alain Guillou.

Bref, tout s’était assez bien passé jusqu’à ce qu’ils aient leur premier enfant, Chloée, en 2008. À partir de ce moment-là, tout s’était dégradé petit à petit. Elle leur raconta une vie dans laquelle son mari semblait jaloux de leur bébé, ce qui l’avait d’ailleurs conduit à renoncer à un allaitement pourtant désiré. Elle avait donc la plupart du temps, inconsciemment, essayé de limiter au maximum le temps où elle s’occupait de Chloée. Les choses avaient encore empiré quand ils avaient eu Jérémie, moins d’un an après la naissance de leur premier enfant, même si Josiane Tanguy s’efforçait toujours de trouver des justifications au comportement de son époux.

Angélique pigeait pourquoi elle avait, dès le début, ressenti une aversion pour ce type et failli lui dire que son mari était juste un connard. Mais, fort heureusement, Laura la coupa :

— Je comprends que ça soit dur ce que vous avez vécu. Malheureusement, c’est le cas pour beaucoup de femmes, beaucoup trop.

Angélique admira les relances habiles et pleines d’empathie qui permettaient à Josiane Tanguy de se sentir en confiance et de se livrer avec plus de facilités. Visiblement, la formation pour l’accueil des victimes de violences qu’avait suivie Laura avait porté ses fruits, se dit-elle.

Forte de ces encouragements, Josiane Tanguy poursuivit son histoire. Avec deux bambins, elle avait encore moins de temps à consacrer à son époux. De plus, elle était la seule à s’occuper du ménage, du linge et même des courses. Elle n’avait réussi à reprendre son travail de coiffeuse que lorsque Jérémie, le dernier, était entré à l’école maternelle.

À partir de cette période, elle s’était sentie un peu mieux, sans qu’elle mette les mots dessus à l’époque. Son univers ne tournait plus uniquement autour de son époux, ses bambins ainsi que sa maison.

Angélique comprit que le mari avait dû se percevoir totalement coincé : les revenus du salon de coiffure devaient être indispensables au couple pour rembourser le crédit de leur résidence principale. Il avait vu le piège se refermer sur lui et lui avait fait payer, chaque jour, à elle.

Il avait insisté pour que les enfants partent en pension dès que cela avait été possible, afin qu’ils ne soient plus entre lui et sa femme.

Cela avait sans doute aussi permis à Chloée et Jérémie de moins voir leur père maltraiter leur mère, ce qui n’était pas forcément un mal, se dit l’adjudante.

— Cela ne semble pas tellement le déranger que, quand ils rentrent, ils restent quasiment tout leur temps dans leurs chambres et ne descendant que pour manger. De toute façon, les moments où ils sont avec nous, il n’arrête pas de les houspiller, se plaignit Josiane Tanguy.

Les deux gendarmes échangèrent un regard. Même si le récit n’était pas Les Misérables, ce n’était quand même pas la joie.

— Vous aviez des amis à qui en parler ? demanda Laura.

— Non, il n’y avait guère que les Guillou que nous fréquentions. D’ailleurs, il m’avait fait comprendre que, ça aussi, ce serait bientôt fini, le 17 au matin, sans que je sache pourquoi. Son regard, à ce moment-là, m’avait glacée.

Petit à petit, toutes les pièces du puzzle concernant le fonctionnement du quatuor se mettaient en place, se dit Angélique.

— Mais vous, vous aviez quand même cette relation spécifique avec Alain Guillou ? relança l’adjudante.

— Il y a un an environ, après une soirée passée chez nous, Alain Guillou, qui avait dû remarquer nos rapports avec mon mari, est venu me trouver au salon, expliqua la coiffeuse. Il m’a dit qu’il savait ce que je vivais et qu’on appelait ça l’emprise. Au début, je l’ai envoyé promener. J’ai hésité à en parler à Jean-Michel pour qu’il le remette à sa place. Puis, petit à petit, je me suis souvenu de ses mots, j’ai fait le parallèle avec ma vie, tout en pensant qu’Alain exagérait un peu.

— Jean-Michel était très fort pour donner le change quand il avait du public, c’est-à-dire nous, ajouta Maryse Guillou, d’une voix triste. Malgré cela, Alain avait compris… Il me semble qu’il avait suivi des formations sur l’emprise en tant que délégué syndical.

— Sans doute, fit Angélique. Et donc, vos échanges avec Alain Guillou portaient sur quoi, plus précisément ?

Elle ne perdait pas de vue son enquête. Qui sait sur quoi cet échange allait pouvoir déboucher ? songea-t-elle.

— Il m’a expliqué ce qu’était que cette emprise, comment on devient dépendante de l’autre, de son regard, de son jugement, comment on en vient à guetter le moindre petit compliment, dans un océan de reproches et de vexations. Mais surtout, il me soutenait qu’on pouvait en sortir, qu’on pouvait arriver à devenir plus forte, que je pouvais redevenir la femme indépendante que j’étais avant Jean-Michel. Au début, je n’étais pas d’accord avec lui et je ne faisais généralement que défendre mon mari lors des échanges avec Alain.

Les larmes coulaient sur ses joues. Elle poursuivit :

— Il m’a dit que je ne méritais pas ce que je vivais, que personne ne le méritait. Il m’a affirmé que finalement, c’était Jean-Michel qui ne me méritait pas, mais je ne le croyais pas.

— Vous parliez souvent ? s’enquit Laura.

— Au début, il venait me voir une fois par mois au salon, lorsque j’avais des trous dans mes rendez-vous. Il m’écoutait, il me faisait me sentir moins cruche que quand j’étais avec mon mari. Ces derniers temps, on se retrouvait pratiquement toutes les semaines. C’était vraiment quelqu’un de bien, Alain, tu sais, Maryse, fit-elle, posant sa main sur celle de son amie.

— Je sais, Josiane, je sais, lui répondit la veuve en la prenant dans ses bras.

Elles fondirent en pleurs, enlacées.

Les deux gendarmes, toutes émues par la scène, essuyèrent aussi furtivement une larme.

Puis, alors qu’elles se séparèrent, Josiane poursuivit son histoire :

— Sur les conseils d’Alain, j’avais contacté une association sur Brest[1] avec qui j’avais commencé à échanger, des personnes qui me comprenaient. Parce que si Alain m’a beaucoup aidé, en parler avec d’autres femmes, c’était finalement plus agréable. Mais bon, elles, elles vivent des choses vraiment difficiles, moi ça n’en est pas au même point quand même. Jusqu’ici, il ne m’avait jamais frappé.

Angélique était tellement concentrée sur les mots de la coiffeuse qu’elle ne vit pas immédiatement que son téléphone vibrait. Morvan était en train de l’appeler.

— Excusez-moi deux secondes, dit-elle, je reviens tout de suite.

Elle sortit du bureau et referma la porte.

— Oui, Paul ? Des infos ?

— Oui, en plein dans le mille ! Il y a d’infimes particules de molybdène dans la tronçonneuse de Tanguy, mais mieux encore, la fameuse marque qui ne correspondait pas au bidon que Clélia a embarqué dans le garage, c’est de la graisse Molykote, comme sur la coupe du tronc.

Le cerveau d’Angélique tournait à plein régime. Tanguy avait dû essayer de nettoyer de fond en comble son engin, mais avait été interrompu avant d’avoir terminé puisque tout était resté démonté. En plus, même quand on récure bien, il demeure toujours des traces pour les experts de la gendarmerie.

— Tu ne dis rien, Angélique ? s’inquiéta Morvan à l’autre bout du fil.

— Je crois que maintenant j’ai un mobile : depuis un certain temps, Alain Guillou avait remarqué que Josiane Tanguy était sous emprise de son mari et il tentait de l’en sortir. Ça n’a pas dû plaire à celui-ci et il est sans doute allé lui dire le 17 janvier au lieu de courir. Leur explication a dû mal se passer ou alors, il avait même prévu de tuer Guillou dès le début. On éclaircira ça plus tard.

— Bien vu ! Ça se tient en effet.

Il savait qu’il avait eu raison de lui faire confiance.

— On va le chercher à son boulot ?

— Attends, je vais voir. Ne quitte pas.

Coupant le micro de son téléphone, elle réintégra le bureau où étaient restées les deux femmes et Laura. S’adressant à Josiane Tanguy elle lui demanda :

— Le midi, votre mari, il mange à son travail ou chez vous ?

La coiffeuse blêmit d’un coup et se mit les mains devant la bouche.

— Oh mon Dieu ! Il va rentrer et s’apercevoir que je ne suis pas là ! fit-elle paniquée.

— T’en fais pas, Josiane, tu n’es plus seule, la rassura Maryse Guillou.

— Vous ne risquez rien ici, madame Tanguy, lui confirma Laura Le Gall.

Angélique se dit qu’il valait mieux tout lui balancer maintenant. Au moins, elle était en de bonnes mains.

— Madame Tanguy, je viens de recevoir des résultats d’analyses sur la tronçonneuse de votre mari.

— Et ? fit celle-ci angoissée.

En même temps, l’adjudante songea qu’elle devait s’attendre à ce qu’elle allait lui annoncer.

— C’est celle de votre mari qui a coupé l’arbre que l’on a retrouvé sur Alain Guillou.

— Vous en êtes sûre ?

— Oui, totalement, confirma Angélique.

— Ça veut dire que c’est lui qui….

— Sans doute, oui, admit la gendarme. On va aller le chercher et il nous donnera certainement une explication, pour tout ça.

Les deux femmes restèrent silencieuses et Laura fit un signe à sa collègue qu’elle les prenait en charge, qu’elle pouvait aller s’occuper du suspect.

Angélique les abandonna et reprit son échange avec son capitaine :

— Oui, il doit rentrer chez lui pour manger. Loperhet-Dirinon, ce n’est pas très loin. Par contre, s’il arrive chez lui avant nous, il va s’apercevoir de l’absence de sa femme. On ne sait pas comment il va réagir. Heureusement qu’on a embarqué ses fusils.

— Tu penses qu’il pourrait… demanda Morvan, ne terminant pas sa phrase.

— J’en sais rien, mais s’il est aux abois, on peut tout imaginer.

Elle croyait le mari de la coiffeuse suffisamment cinglé pour être capable du pire.

— Je préviens le juge d’instruction qu’il soit au courant et je déclenche le PSIG. On se retrouve chez les Tanguy. Mais promets-moi de ne pas rentrer dans la maison avant qu’on soit tous là, OK ?

— Promis, Paul, jura Angélique

— Une dernière chose, tu n’as pas une de tes clés à molette sur toi ?

— Ben non.

— Faudrait pas faire foirer cette arrestation !

Elle pouvait l’entendre sourire à l’autre bout du fil, même s’il était sérieux.

Sans plus attendre, elle vérifia son brassard gendarmerie, l’état de son arme de service puis sauta dans le pickup, direction Dirinon. Son capitaine n’était pas au courant, mais elle avait caché une clé à molette dans la boite à gants, au cas où.

Durant le trajet, elle essayait de se remémorer les questions en suspens dans cette enquête vis-à-vis de la culpabilité de Jean-Michel Tanguy. Si c’était bien lui, il y avait donc forcément un troisième fusil ; il avait dû poser son smartphone dans un coin avant d’aller assassiner Guillou ; il devait porter ses chaussures identiques à celles de la gendarmerie. Comme il était maniaque de la propreté, il avait tout nettoyé dès son crime commis. Il était même possible qu’il y ait eu préméditation.

[1] Lieux dédiés à Brest : Woman Safe & Children Finistère, 267 rue Jean-Jaurès ou Lieu d’accueil des victimes, géré par l’association Don Bosco, 16 rue Victor Hugo.

Violences femmes info au 3919 numéro dédié 24 h/24, 7 j/7.

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